La notion
Valeur d'usage et valeurGebrauchswert / Wert
L'utilité d'une chose n'a rien de mystérieux : elle tient à son corps, et elle vaut pour toutes les époques. Le mystère commence avec la valeur, qui n'a pas de corps propre, qui n'appartient qu'à la production marchande, et qui réduit à une seule mesure — du temps de travail — des choses qu'aucune mesure commune ne pouvait comparer.
Deux choses à la fois
Un mètre de toile est une chose et une seule : on la touche, on la mesure, on en fait une chemise. Le chapitre premier commence pourtant par soutenir qu'elle est deux choses, et tout le livre dépend de ce qu'on entende bien laquelle des deux est mystérieuse. Ce n'est pas la première : l'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage
, et cette utilité n'a rien de vague ni de flottant — déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui
. Le fer coupe parce qu'il est dur, le froment nourrit parce qu'il est ce qu'il est : aucune société n'a besoin d'une théorie pour cela.
La seconde, elle, ne se touche pas. Elle n'a pas de corps propre, elle ne se voit sur aucune face de l'objet, et elle ne s'y trouve pourtant pas moins réellement, puisque c'est par elle que la toile s'échange contre du fer plutôt que contre du plomb. Marx dit donc de la marchandise : elles ne sont marchandises que parce qu'elles sont deux choses à la fois, objets d'utilité et porte-valeur
.
C'est là toute la difficulté, et elle est d'un genre inhabituel : il ne s'agit pas de découvrir une propriété cachée dans les choses, mais de comprendre comment une chose peut porter une détermination qui n'est pas dans son corps.
Où Marx l'établit : à la toute première page
La distinction ouvre le livre, et cette place est un choix de méthode qu'il faut apprécier. Marx pouvait commencer par le capital, par la classe, par l'usine ; il commence par l'analyse d'une marchandise unique, forme élémentaire de cette richesse
dont la société capitaliste s'annonce comme une immense accumulation. Rien de ce qui suit — la plus-value, la journée, l'accumulation — ne sera intelligible si cette première distinction est manquée ; et rien n'y sera présupposé qui n'ait été obtenu ici.
Il faut noter au passage une inconstance de vocabulaire qui a fait couler beaucoup d'encre. Le titre de la première partie du chapitre dit : « valeur d'usage et valeur d'échange ou valeur proprement dite ». Or Marx distinguera bientôt, avec la dernière rigueur, la valeur — la détermination sociale qu'une marchandise possède — et la valeur d'échange — la forme sous laquelle cette détermination se manifeste, c'est-à-dire une proportion à une autre marchandise. Le premier mot du chapitre les confond encore ; la troisième partie les séparera. Nous parlons donc ici de valeur, et la valeur d'échange en est la forme.
L'ordre du chapitre est du reste tout entier commandé par cette progression : les deux facteurs de la marchandise d'abord, le double caractère du travail ensuite, la forme de la valeur en troisième, le fétichisme pour finir. On ne peut pas prendre le dernier terme sans le premier, et c'est une raison de ne pas commencer la lecture du Capital par le chapitre sur le fétichisme, quelque tentant que ce soit.
La distinction qui fait le concept : la qualité et la quantité
La formule décisive est d'une brièveté qui la fait souvent passer inaperçue : comme valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente
; comme valeurs d'échange, elles ne peuvent être que de différente quantité
.
Il faut mesurer ce que cela veut dire. Comme utilités, la toile et le fer sont incomparables : on ne demande pas combien de fer il y a dans un mètre de toile, la question n'a pas de sens, et chacun des deux se mesure d'une manière qui n'appartient qu'à lui — l'aune pour l'une, le poids pour l'autre, le boisseau pour le grain. Il y a autant de mesures que d'espèces de choses utiles, et Marx note que la découverte de ces mesures est elle-même une œuvre de l'histoire
.
Comme valeurs, au contraire, elles ne diffèrent plus que d'un plus ou d'un moins. Ce qui suppose qu'elles soient devenues, sous ce rapport, la même chose — et c'est cette identité qu'il faut établir, non postuler. Marx procède donc par soustraction, et il faut suivre l'opération pas à pas parce qu'elle est le nerf du chapitre : la valeur d'usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu'une qualité, celle d'être des produits du travail
. Mais le produit du travail lui-même a changé sous nos yeux : en écartant la valeur d'usage, on a écarté du même coup ce qui distingue le tissage de la couture, et il ne subsiste des travaux que leur caractère commun, une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée
.
Ce qui reste des objets, Marx le décrit en une image qu'on n'oublie pas : ils ont tous une même réalité fantômatique
. Le mot est juste : ce résidu n'est pas une substance qu'on trouverait dans la chose en la coupant en deux, c'est ce qu'il en reste quand on a fait abstraction de tout ce qui la rendait cette chose-ci.
Le mécanisme : une seule mesure, et laquelle
La substance de la valeur étant le travail, sa grandeur se mesure par la durée. La conséquence semble absurde, et Marx la formule lui-même comme une objection avant d'y répondre : plus un homme est paresseux ou inhabile, plus sa marchandise a de valeur
, puisqu'il met plus de temps à la faire. La réponse tient dans un mot qu'il faut prendre au sérieux, car il fait toute la différence entre une théorie de la valeur-travail naïve et celle du Capital : le travail qui compte n'est pas celui de tel homme mais le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail nécessaire socialement
— celui qu'exige la production avec le degré moyen d'habileté et d'intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales
.
Deux conséquences en découlent, qui règlent d'avance beaucoup d'objections. D'abord la valeur d'une marchandise varie sans que rien ne change dans la marchandise : quand le tissage à la vapeur permit de tisser deux fois plus vite, la même pièce de toile perdit la moitié de sa valeur, et le tisserand à la main, qui travaillait comme la veille, vit son produit valoir moitié moins. Ensuite la valeur n'est pas une propriété que l'on pourrait constater sur un objet isolé : elle est un rapport à l'ensemble du travail social, et elle n'existe donc que pour une société où les travaux sont privés et les produits échangés.
C'est pourquoi le chapitre insiste sur une condition qu'on oublie régulièrement de citer : une chose peut être utile et produit du travail humain, sans être marchandise
. Celui qui satisfait par son produit ses propres besoins ne crée qu'une valeur d'usage personnelle ; pour produire des marchandises, il doit non-seulement produire des valeurs d'usage, mais des valeurs d'usage pour d'autres, des valeurs d'usage sociales
.
Ce que le concept ouvre : ce qui n'a pas de valeur
La distinction est puissante surtout par ce qu'elle exclut, et le chapitre en donne trois cas qu'il vaut la peine de tenir ensemble.
Le premier : une chose peut être une valeur d'usage sans être une valeur
— il suffit qu'elle soit utile sans provenir du travail. Tels sont l'air, des prairies naturelles, un sol vierge
. La proposition est d'une portée considérable, et elle est aujourd'hui la plus discutée du chapitre : ce qui ne coûte pas de travail n'a, dans cette catégorie, aucune valeur — non parce que cela n'aurait pas de prix, mais parce que la valeur n'est pas une mesure de l'utilité ni de la rareté.
Le deuxième : la valeur d'usage forme la matière de la Richesse
, quelle que soit la forme sociale de cette richesse ; dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens matériels de la valeur d'échange
. La valeur d'usage traverse donc toutes les époques, la valeur n'appartient qu'à celle-ci — et c'est le partage qui commande tout le livre : ce qui est éternel dans le travail, et ce qui est historique dans sa forme.
Le troisième : le travail ne fait pas la matière. Les corps des marchandises sont des combinaisons de deux éléments, matière et travail
; si l'on en soustrait tous les travaux utiles, il reste toujours un résidu matériel, un quelque chose fourni par la nature et qui ne doit rien à l'homme
. Marx écrit d'ailleurs que le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l'existence de l'homme, une nécessité éternelle
, le médiateur entre la nature et l'homme. On ne peut donc lui imputer l'idée que tout viendrait du travail : il dit exactement le contraire.
Lectures et contresens
Le contresens le plus courant fait de la valeur une propriété que les choses posséderaient, comme le poids, et dont l'échange ne serait que le constat. Le chapitre dit l'inverse : la valeur n'a pas de corps propre, elle n'apparaît que dans le rapport à une autre marchandise, et c'est pourquoi la troisième partie du chapitre est consacrée à sa forme. Une marchandise seule, dans un monde sans échange, ne serait pas moins utile ; elle ne vaudrait rien.
Le deuxième contresens est celui qu'on adresse à Marx depuis un siècle et demi : si la valeur est le travail, comment expliquer qu'un tableau, un terrain bien situé, un diamant trouvé par hasard s'échangent contre des sommes énormes ? L'objection porterait si Marx prétendait expliquer tous les prix par le travail. Le chapitre premier ne parle pas des prix, et il exclut expressément de la catégorie ce qui ne provient pas du travail. Ce qu'il propose est une théorie de la valeur des marchandises reproductibles ; les objets uniques et les titres sur la nature relèvent d'analyses distinctes, que le Livre III conduira sous le nom de rente et de prix de monopole.
Un troisième malentendu tient au mot abstraction. On croit souvent que Marx ferait une abstraction de savant, comme on néglige les frottements dans un calcul ; alors qu'il décrit une abstraction que la société opère réellement. Ce n'est pas l'analyste qui fait équivaloir une heure de tissage et une heure de couture : c'est l'échange, tous les jours, sur le marché. C'est ce qui donne au chapitre son étrangeté et sa force : la « réalité fantômatique » n'est pas une hypothèse théorique, elle est ce à quoi les produits sont ramenés dans les faits.
Reste une question ouverte, et nous nous rangeons ici du côté de ceux qui refusent de la refermer trop vite. Si la valeur ne mesure ni l'utilité ni la rareté, elle ne dit rien de ce qu'il faudrait produire, et ne compte pour rien ce que la nature fournit sans travail. Certains y voient le défaut de l'analyse ; d'autres — et c'est notre lecture — y voient son résultat le plus important, précisément parce qu'il s'agit d'une critique : si la forme valeur ignore l'épuisement d'un sol ou la qualité d'une vie, ce n'est pas la théorie qui est aveugle, c'est la forme qu'elle décrit.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, première section, chapitre premier, « La marchandise », première partie. C'est la toute première page du livre : rien de ce qui suit n'est intelligible si cette distinction est manquée, et rien n'y est présupposé qui n'ait été obtenu là.
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