La notion

Armée de réserveindustrielle Reservearmee

La population ouvrière disponible n'est pas une donnée que l'accumulation rencontre : c'est un produit qu'elle fabrique. Rendue superflue par la hausse de la composition du capital, cette surpopulation relative devient à son tour le levier de l'accumulation — un réservoir de bras que le capital n'a pas payé pour l'entretenir, et dont la seule présence pèse sur ceux qui travaillent.

Une population qu'on croit de trop

Le chômage se présente d'ordinaire sous la forme d'un écart entre deux grandeurs supposées indépendantes : d'un côté un nombre d'hommes, de l'autre une quantité de besogne, et l'on explique le premier par le second ou le second par le premier. Ou bien les bras sont trop nombreux, et c'est la lecture malthusienne, qui rapporte la misère à la fécondité ; ou bien la conjoncture est mauvaise, et l'écart n'est qu'un accident du marché qui se résorbera de lui-même. Les deux lectures diffèrent sur presque tout, mais elles s'accordent sur un point décisif : la population ouvrière disponible est une donnée que l'accumulation rencontre.

C'est cette prémisse commune que le chapitre XXV renverse, et il faut mesurer la portée du renversement avant d'en suivre la démonstration. Si la population disponible n'est pas une donnée mais un produit, alors le chômage cesse d'être une défaillance du mécanisme pour en devenir une pièce ; et l'on ne peut plus le traiter comme un dysfonctionnement à corriger sans toucher à ce qui le produit. la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative, écrit Marx : ce sont les mêmes hommes, et le même travail, qui fabriquent le capital dont la croissance les rend superflus.

Le nom que reçoit cette population — armée industrielle de réserve — dit déjà l'essentiel. Une réserve n'est pas un excédent perdu : c'est un stock tenu disponible en vue d'un emploi futur, et qui remplit une fonction du seul fait d'exister.

Où Marx l'établit, et pourquoi si tard

La notion apparaît au chapitre XXV, dans sa troisième section, tout près de la fin du Livre I. Ce retard n'est pas un effet de composition : il est exigé par la démonstration, et l'ordre de l'exposé est ici une partie de l'argument. Pour établir que l'accumulation produit sa propre surpopulation, il faut disposer de deux acquis que les sections précédentes ont seules pu fournir : la distinction du capital constant et du capital variable, sans laquelle on ne peut pas dire quelle part du capital s'échange contre du travail vivant ; et la démonstration, faite au chapitre du machinisme, que le développement de la production capitaliste élève continûment la part des moyens de production sur celle des bras.

Le chapitre procède donc en trois temps, et chacun corrige le précédent. Il examine d'abord l'accumulation à composition constante : dans cette hypothèse, la demande de travail croît avec le capital, les salaires peuvent monter, et rien de fâcheux ne se produit — sinon que la hausse s'arrête d'elle-même dès qu'elle menace l'accumulation, ce qui suffit à établir que le salaire est une variable dépendante et non le prix d'un rapport de force libre. Il montre ensuite que cette hypothèse est irréelle, la composition du capital s'élevant à mesure qu'il grossit. Il en tire enfin la surpopulation relative.

La proposition sur laquelle tout repose est d'une simplicité arithmétique, et Marx prend soin de l'énoncer avant d'en tirer quoi que ce soit : la demande de travail absolue qu'occasionne un capital est en raison non de sa grandeur absolue, mais de celle de sa partie variable, qui seule s'échange contre la force ouvrière. Un capital peut donc doubler sans que la demande de bras double ; il peut même doubler pendant qu'elle recule.

La distinction qui fait le concept : absolu et relatif

Tout le chapitre tient dans un écart entre deux mouvements qu'on confond d'ordinaire. Le capital variable — la part qui achète de la force de travail — augmente avec le capital social dont il fait partie, mais il augmente en proportion décroissante. En masse, il grandit ; en proportion, il diminue. Il s'ensuit que le nombre des ouvriers employés peut croître d'une année sur l'autre pendant que la fraction du travail social absorbée par le capital, elle, décroît — et c'est précisément la situation où une prospérité manifeste s'accompagne d'un chômage qui ne cède pas.

De là le mot relative, qu'il faut prendre à la lettre sous peine de manquer le concept. La surpopulation n'est pas relative parce qu'elle serait modeste ou passagère ; elle l'est parce qu'elle n'existe que rapportée aux besoins de valorisation d'un capital de telle composition. Deux cent mille hommes ne sont pas trop nombreux en eux-mêmes, ni au regard des besoins à satisfaire, ni au regard des terres à cultiver : ils le sont pour un capital qui, dans son état technique présent, n'a pas de quoi les mettre en valeur avec profit. Changez la composition, et les mêmes hommes cessent d'être en trop sans qu'aucun d'eux ait bougé.

Une seconde distinction se pose alors sur la première, et c'est elle qui donne sa figure au concept : la classe ouvrière ne se divise pas entre ceux qui travaillent et ceux qui n'existent pas pour le capital, mais entre deux parties d'une même armée. Ce qui varie d'un moment à l'autre du cycle, c'est la proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en armée de réserve. Le total ne dit rien ; c'est le partage qui dit tout.

Le mécanisme : le levier, et la pression

Une fois produite, la surpopulation cesse d'être un résultat pour devenir une condition. Elle rend au capital deux services distincts qu'il importe de ne pas confondre, car le premier est technique et le second disciplinaire.

Le premier est celui d'un réservoir. Aucune branche ne peut prendre son essor si elle doit attendre que naissent et grandissent les hommes dont elle a besoin ; il lui faut les trouver disponibles à l'instant où elle les demande. La réserve les fournit, et Marx souligne que le capital en dispose sans en avoir payé l'entretien : elle appartient au capital d'une manière aussi absolue que s'il l'avait élevée et disciplinée à ses propres frais. C'est en ce sens qu'elle est le levier de l'accumulation : sans elle, les expansions soudaines de la production seraient impossibles.

Le second service est d'un tout autre ordre, et c'est lui qui touche au salaire. La réserve pèse sur l'armée active par sa seule présence, en fixant l'intensité de la concurrence que les ouvriers se font entre eux : Marx observe que les travailleurs commencent à s'organiser précisément le jour où ils découvrent que cette intensité dépend entièrement de la pression exercée par les surnuméraires. Le mécanisme se boucle alors sur lui-même, et c'est sa clôture qui en fait un concept et non une observation : l'excès de travail imposé à la partie occupée grossit la partie désœuvrée, dont l'existence permet en retour d'imposer cet excès.

La conséquence théorique est considérable, et Marx la formule contre toute l'économie politique de son temps. L'offre et la demande de travail ne sont pas réglées par le mouvement de la population, mais par celui du capital, dont les phases commandent le partage entre les deux armées : ses mouvements d'expansion et de contraction alternatifs répondent aux vicissitudes du cycle industriel. Le salaire n'est donc pas la variable qui gouverne ; il est celle qui enregistre.

Ce que le concept ouvre : les formes, et la loi générale

Marx ne s'en tient pas à la notion générale : il en distingue trois formes, et cette typologie est ce qui rend le concept utilisable pour décrire une société réelle. La forme flottante est celle des centres industriels, qui attirent et repoussent alternativement les mêmes hommes au gré des commandes. La forme latente est celle des campagnes, où une population que rien n'emploie pleinement reste retenue sur place et ne se révèle qu'au moment où ses canaux de décharge s'ouvrent. La forme stagnante est celle du travail irrégulier, à domicile ou à la journée : elle appartient encore à l'armée active, mais l'irrégularité de ses occupations en fait un réservoir inépuisable de forces disponibles. Au-dessous se dépose enfin le paupérisme officiel, qui n'est pas une catégorie séparée mais le sédiment des trois autres.

De cette architecture Marx tire l'énoncé qui referme le chapitre, et dont la forme mérite attention : plus la réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Puis, en une phrase : voilà la loi générale, absolue, de l'accumulation capitaliste.

Le mot absolue a fait couler beaucoup d'encre, et il vaut la peine de dire ce qu'il signifie ici, faute de quoi la formule passe pour une prophétie. Il ne veut pas dire que la loi produira son effet quoi qu'il arrive : la phrase suivante prend soin d'ajouter que l'action de cette loi, comme de toute autre, est modifiée par des circonstances particulières. Il veut dire que la loi ne comporte pas, dans son concept, de contre-tendance qui lui serait interne — à la différence de la baisse tendancielle du taux de profit, où les forces contraires découlent des mêmes causes que la tendance. Ce qui contrarie celle-ci lui vient du dehors : la législation, l'organisation ouvrière, l'émigration, la conquête de nouveaux débouchés. Autant dire que ce qui s'y oppose est historique et politique, non économique.

Lectures et contresens

Le premier contresens est celui-là même que le chapitre est écrit pour dissiper, et il n'a pas cessé de revenir : lire la surpopulation comme un excédent absolu de bouches. Marx y répond par une thèse qui excède de loin la polémique avec Malthus : voilà la loi de population qui distingue l'époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier. Chaque mode de production a la sienne, qui passe avec lui ; une loi de population abstraite et immuable n'existe que pour la plante et l'animal. Une population n'est donc jamais trop nombreuse dans l'absolu : elle l'est toujours relativement à un rapport social déterminé.

Le deuxième contresens est symétrique et vient souvent de lecteurs favorables : on tire du chapitre une thèse de paupérisation absolue, selon laquelle les salaires devraient baisser sans fin, puis l'on tient la loi pour réfutée dès que le niveau de vie s'élève. C'est prêter au texte ce qu'il ne dit pas. Marx examine explicitement le cas de la hausse des salaires et refuse d'y voir une objection : elle prouve seulement, écrit-il, que la chaîne d'or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s'est assez allongée pour laisser un peu de jeu. Ce que la loi énonce n'est pas une trajectoire du salaire réel, mais un rapport : le poids relatif de la partie disponible, et la dépendance où il place la partie occupée.

Un troisième malentendu porte sur la mesure. On voudrait vérifier la loi sur la courbe du taux de chômage, et l'on conclut de sa stabilité que la réserve aurait disparu. L'objection porterait si la réserve se confondait avec le chômage enregistré ; or les trois formes que distingue Marx débordent largement cette catégorie administrative, et la troisième en particulier — le travail irrégulier — appartient à l'armée active tout en fonctionnant comme réserve. Nous nous rangeons ici à la lecture qui tient le concept pour un concept de disponibilité et non de désœuvrement : ce qu'il nomme est la fraction du travail social que le capital peut engager et dégager à son gré, ce qui inclut le temps partiel subi, les contrats courts, et la mise en concurrence d'un marché du travail avec un autre.

Une telle extension ne va pourtant pas de soi et demande à être argumentée plutôt que supposée : le chapitre XXV décrit un mécanisme dans les limites d'une économie nationale, et rien n'assure a priori que ses proportions se transportent à une échelle où le capital circule plus vite que les hommes. La question reste ouverte, et c'est ainsi qu'il faut la laisser. Ce que le concept établit avec certitude, et qui suffit à en faire l'un des plus solides du livre, est plus étroit et plus ferme : le nombre des hommes disponibles n'est pas la cause dont l'emploi serait l'effet, mais l'effet d'une accumulation dont il devient ensuite la condition.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, septième section, chapitre XXV, « La loi générale de l'accumulation capitaliste », troisième partie — après l'accumulation à composition constante et le changement de composition, dont elle est la conséquence.