Armée de réserveindustrielle Reservearmee
Devant la porte d'un asile de nuit, une file attend d'être admise. Marx place ces hommes au fond de l'armée de réserve, dans ce qu'il appelle le paupérisme. Luke Fildes, Applicants for Admission to a Casual Ward, version peinte après 1908 du tableau de 1874. Tate, Londres, domaine public.
En bref
L'armée industrielle de réserve désigne, chez Marx, la part de la population ouvrière que le capital laisse sans emploi, ou n'emploie que par intermittence, et qu'il tient à sa disposition. Marx l'analyse au chapitre XXV du Livre I du Capital (1867). Il soutient que cette population est produite par l'accumulation elle-même : à mesure qu'il achète plus de machines, un capital qui grandit a besoin de proportionnellement moins de bras. Une fois formée, la réserve pèse sur les salaires de ceux qui travaillent.
Ce qu'il faut retenir
- Pour Marx, l'accumulation du capital fabrique elle-même la population ouvrière dont elle n'a plus besoin. Le chômage a une cause économique, et une histoire.
- Un capital qui grandit consacre une part croissante de sa valeur aux machines et aux matières. La part qui paie les salaires augmente en masse et diminue en proportion.
- La surpopulation est dite relative : elle n'est en trop que par rapport aux besoins de valorisation d'un capital donné, à son niveau technique du moment.
- Une fois formée, la réserve fournit des bras aux expansions soudaines de la production. Par sa seule présence, elle pèse sur ceux qui travaillent et sur leur salaire.
- Marx distingue trois formes, flottante, latente et stagnante, avec le paupérisme au fond. Plus la réserve grossit, plus la misère s'étend : c'est la loi générale de l'accumulation.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Le chômage vient-il d'un excès de bras ?
Pour Marx, la population ouvrière disponible est un produit de l'accumulation du capital. Les ouvriers, en faisant grandir le capital, fabriquent eux-mêmes les conditions qui en rendent une partie superflue.
On explique d'ordinaire le chômage par un écart entre deux grandeurs indépendantes : un nombre d'hommes d'un côté, une quantité de besogne de l'autre. Les uns disent que les hommes sont trop nombreux ; c'est la lecture de Malthus, qui rapporte la misère à la fécondité des pauvres. Les autres disent que la conjoncture est mauvaise et que l'écart se résorbera de lui-même. Ces deux explications divergent sur presque tout. Elles partagent pourtant une idée : la population disponible serait une donnée que le capital trouve devant lui.
Le chapitre XXV du Capital retourne cette idée. Il montre que le capital, en grandissant, se passe d'une part croissante des travailleurs qu'il occupait, et que ce sont ces travailleurs mêmes qui l'ont fait grandir. Marx le dit d'une phrase : la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative
. Le chômage devient alors une pièce du mécanisme. On ne peut plus le traiter comme une panne à réparer sans toucher à ce qui le produit.
Le nom que Marx donne à cette population, l'armée industrielle de réserve, est choisi avec soin. Une réserve est un stock tenu disponible pour un emploi futur. Elle sert avant même d'être employée, du seul fait qu'elle est là.
Pourquoi Marx n'en parle-t-il qu'à la fin du Livre I ?
Parce que la démonstration a besoin de deux résultats établis plus haut : la distinction du capital constant et du capital variable, et la hausse continue de la part des machines dans le capital.
La notion apparaît dans la troisième partie du chapitre XXV, tout près de la fin du livre. Pour dire quelle part d'un capital s'échange contre du travail vivant, il faut avoir distingué le capital constant, qui achète les machines et les matières, du capital variable, qui achète la force de travail et paie les salaires. Pour dire que cette part diminue, il faut avoir montré, avec le machinisme, que la production capitaliste emploie de plus en plus de moyens de production par ouvrier. Marx appelle ce rapport la composition du capital.
Le chapitre avance en trois temps. Il suppose d'abord que la composition ne change pas : la demande de travail croît alors avec le capital, et les salaires peuvent monter. Marx ajoute que cette hausse s'arrête d'elle-même dès qu'elle gêne l'accumulation. Il montre ensuite que l'hypothèse est irréelle, puisque la composition s'élève à mesure que le capital grossit. Il en tire enfin la surpopulation relative.
Toute la suite repose sur une proposition simple, que Marx énonce en tête de la troisième partie :
La demande de travail absolue qu’occasionne un capital est en raison non de sa grandeur absolue, mais de celle de sa partie variable, qui seule s’échange contre la force ouvrière.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Pour l'emploi, ce qui compte est la part du capital qui paie des salaires. Un capital peut donc doubler sans que la demande de bras double. Il peut même doubler pendant qu'elle recule.
En quel sens la surpopulation est-elle relative ?
Elle n'existe que par rapport aux besoins de valorisation d'un capital donné. Les mêmes hommes sont en trop pour un capital qui emploie beaucoup de machines, et ne le seraient pas pour un autre.
Le capital variable, c'est-à-dire la part qui achète la force de travail, augmente avec le capital social dont il fait partie, mais il augmente en proportion décroissante
. En masse il grandit, en proportion il diminue. Le nombre des ouvriers employés peut donc croître d'une année sur l'autre pendant que la fraction du travail social absorbée par le capital recule. On comprend ainsi qu'une prospérité visible aille de pair avec un chômage qui ne cède pas.
L'exemple de Marx
Un capitaliste avance mille francs, dont deux cinquièmes, soit quatre cents francs, en salaires. Son capital double et passe à deux mille francs. Mais il a acheté des machines plus puissantes, et la part des salaires tombe à un cinquième. Un cinquième de deux mille francs, cela fait encore quatre cents francs. Le capital a doublé, le fonds des salaires n'a pas bougé, et l'entreprise n'embauche personne.
Marx pousse le calcul plus loin. Si le rapport entre capital constant et capital variable passe de 1 pour 1 à 2, 3, 5 puis 6 pour 1, la part des salaires tombe à un tiers, un quart, un sixième, un septième du capital. Pour que l'emploi augmente malgré cela, il faut que le capital croisse plus vite que cette part ne décroît. Et la croissance même du capital apporte de nouvelles machines, qui font encore baisser la part des salaires.
De là le mot relative. Marx l'explique lui-même : la surpopulation provient de l'accroissement accéléré du capital, qui permet à celui-ci de se passer d'une partie de ses ouvriers. Comme cette surpopulation n’existe que par rapport aux besoins momentanés de l’exploitation capitaliste
, elle peut grossir et se résorber brusquement. Cent mille hommes sont de trop pour un capital qui, dans son état technique du moment, ne peut pas les mettre en valeur avec profit.
Une seconde distinction s'ajoute à la première. La classe ouvrière forme une seule armée, divisée en deux corps : ceux qui travaillent et ceux qui attendent. Ce qui varie au cours du temps, c'est la proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en armée de réserve
. Le nombre total des ouvriers dit peu de chose ; c'est le partage entre les deux corps qui décide du sort des salariés.
À quoi la réserve sert-elle au capital ?
Elle lui rend deux services. Elle fournit des bras dès que la production s'étend brusquement, et sa seule présence pèse sur ceux qui travaillent.
Le premier service est celui d'un réservoir. Une branche d'industrie qui veut s'étendre ne peut pas attendre que naissent et grandissent les hommes dont elle aura besoin. Il les lui faut tout de suite, et la réserve les fournit, sans que le capital ait rien payé pour les élever :
Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
La réserve devient ainsi le levier de l'accumulation. Marx la rattache au cycle de l'industrie moderne, qui revient alors tous les dix ou onze ans : activité moyenne, production à haute pression, crise, stagnation. Les expansions soudaines de ce cycle seraient impossibles sans une masse d'hommes qu'on peut engager et dégager à volonté.
Le second service touche au salaire. La réserve fixe l'intensité de la concurrence que les ouvriers se font entre eux. L'excès de travail imposé aux uns grossit le nombre des autres, et le nombre des autres permet d'imposer cet excès. Le mécanisme se referme sur lui-même. Dans la demande comme dans l'offre de travail, Marx retrouve le même acteur : le capital agit des deux côtés à la fois
. Son accumulation augmente la demande de bras et, en fabriquant des surnuméraires, elle en augmente aussi l'offre. Ses dés sont pipés.
Un exemple que Marx tire des ouvriers eux-mêmes
Pendant ce que Roy appelle la disette cotonnière, au temps de la guerre civile américaine, les fabriques anglaises ont renvoyé la plupart de leurs ouvriers, et les autres ne travaillent plus que quatre ou six heures par jour. Quelques fabricants de Bolton veulent pourtant imposer des heures supplémentaires à leurs fileurs adultes. Les fileurs répondent par un pamphlet, que Marx cite : on leur demande douze à treize heures quand des centaines d'entre eux restent sans travail.
Leur conclusion est arithmétique : si le travail était distribué d’une manière équitable, il y aurait dans ce district assez de besogne pour que chacun en eût sa part
. Ils demandent qu'on raccourcisse la journée de tous tant que dure la crise. Les fileurs ont vu ce que la théorie formule : l'excès de travail des uns et l'oisiveté forcée des autres sont un seul fait.
Marx en tire une conséquence contre l'économie politique de son temps. Ce qui règle l'offre et la demande de travail, c'est le mouvement du capital. Les variations des salaires suivent celles de la surpopulation relative, avec ses mouvements d’expansion et de contraction alternatifs correspondant à leur tour aux vicissitudes du cycle industriel
. Le salaire ne fait qu'enregistrer ce partage. Aussi Marx note-t-il que les travailleurs commencent à s'organiser le jour où ils découvrent que la concurrence entre eux dépend entièrement de la pression exercée par les surnuméraires
. Ce jour-là, ils s’unissent pour organiser l’entente et l’action commune entre les occupés et les non-occupés
.
Sous quelles formes la réserve existe-t-elle ?
Marx en distingue trois, flottante, latente et stagnante, et place au-dessous le paupérisme. Il en tire la loi générale de l'accumulation capitaliste.
La forme flottante est celle des centres industriels, qui attirent et repoussent tour à tour les mêmes hommes au gré des commandes. Elle explique une contradiction apparente : au second semestre de 1866, rapporte Marx, il y avait à Londres plus de cent mille ouvriers en chômage forcé
, pendant que, faute de bras, des machines s'arrêtaient dans les fabriques du Lancashire. La forme latente est celle des campagnes. Dès que le capital s'empare de l'agriculture, il y emploie moins de monde, et une partie des paysans attend l'occasion de partir pour la ville. On ne mesure son étendue qu'au moment où ses canaux de décharge s'ouvrent.
La forme stagnante appartient encore à l'armée active, mais l'irrégularité de ses occupations en fait un réservoir inépuisable de forces disponibles
. C'est le travail à la journée ou à domicile, où le temps de travail atteint son maximum et le salaire son minimum. Au-dessous de ces trois formes se dépose le paupérisme : les ouvriers sans emploi, les enfants des pauvres assistés, ceux que l'âge ou l'accident a mis hors d'usage. Marx le définit d'une image militaire : le paupérisme est l’hôtel des Invalides de l’armée active du travail et le poids mort de sa réserve
.
De cet ensemble, Marx tire la formule qui termine son analyse :
Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le mot absolue a fait lire cette loi comme une prophétie. La phrase suivante corrige cette lecture : l’action de cette loi, comme de toute autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières
. La loi dit la tendance qui naît du mécanisme lui-même. Ce qui la contrarie, à commencer par l'organisation des ouvriers que Marx vient de décrire, agit sur elle sans la supprimer.
Comment lire la loi, et quels contresens éviter ?
La loi porte sur un rapport, celui de la réserve à l'armée active. Trois contresens courants viennent de ce qu'on la lit comme une loi de population, comme une prédiction sur les salaires, ou comme une statistique du chômage.
Le premier contresens est celui que le chapitre combat. Marx l'écarte en élargissant le débat avec Malthus : voilà la loi de population qui distingue l’époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier
. Chaque mode de production a sa loi de population, qui passe avec lui. Une loi de population abstraite et immuable n’existe que pour la plante et l’animal
. Une population n'est jamais trop nombreuse en soi ; elle l'est toujours par rapport à une organisation déterminée de la production.
Reste la question de la mesure. On voudrait vérifier la loi sur le taux de chômage enregistré. Or les trois formes que distingue Marx débordent cette catégorie administrative, et la forme stagnante, en particulier, appartient à l'armée active tout en jouant le rôle d'une réserve. Nous suivons la lecture qui tient le concept pour un concept de disponibilité : il désigne la part du travail social que le capital peut engager et dégager à son gré, ce qui inclut le temps partiel subi et les contrats courts. Le chapitre décrit pourtant un mécanisme à l'échelle d'une économie nationale, et rien n'assure d'avance qu'il se transpose tel quel à une échelle où le capital circule plus vite que les hommes.
On lit souvent Le chômage viendrait d'un excès de population : trop de bouches pour trop peu de travail, et la misère serait le prix d'une natalité trop forte.
Ce que dit le texte La surpopulation est relative au capital. Elle naît de ce que la part des salaires diminue dans un capital qui grandit, et elle se forme indépendamment de l’accroissement naturel de la population
.
On lit souvent Marx annoncerait une baisse sans fin des salaires, et la loi serait réfutée dès que le niveau de vie des ouvriers s'élève.
Ce que dit le texte Marx examine lui-même la hausse des salaires. Elle prouve seulement que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger
s'est allongée. Et quand les salaires agricoles anglais montent un peu, entre 1849 et 1859, les fermiers achètent des machines : l’armée de réserve fut bientôt recrutée au grand complet
.
On lit souvent L'armée de réserve se confondrait avec les chômeurs recensés, et un taux de chômage stable prouverait qu'elle a disparu.
Ce que dit le texte La forme stagnante travaille, irrégulièrement, et compte pourtant dans la réserve. Ce que Marx nomme est une disponibilité, et sa preuve est le partage entre les deux armées, non un chiffre isolé.
Vérifier sa compréhension
Que demandent les fileurs de Bolton pendant la disette de coton ?
Leurs patrons veulent leur imposer douze à treize heures par jour, alors que des centaines de leurs camarades restent sans travail. Les fileurs demandent qu'on raccourcisse la journée de tous tant que dure la crise. Ils ont compris que l'excès de travail des uns et l'oisiveté forcée des autres forment un seul fait.
Comment un capital peut-il doubler sans embaucher personne ?
La demande de travail dépend de la part variable du capital, celle qui paie les salaires. Si un capital passe de mille à deux mille francs pendant que la part des salaires tombe de deux cinquièmes à un cinquième, le fonds des salaires reste de quatre cents francs. Le capital a doublé, l'emploi n'a pas bougé.
Une hausse des salaires réfute-t-elle la loi générale de l'accumulation ?
Non. La loi porte sur le rapport entre la réserve et l'armée active, et Marx examine lui-même le cas où les salaires montent. La hausse reste contenue dans les limites que fixe l'accumulation, et quand elle gêne trop le capital, celui-ci achète des machines qui reconstituent la réserve, comme les fermiers anglais après 1849.
L'appareil de la réserve, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, septième section, chapitre XXV, « Loi générale de l'accumulation capitaliste », troisième et quatrième parties. Elle vient après l'accumulation à composition constante et le changement de composition du capital, dont elle est la conséquence.
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