La notion
Machine-outilWerkzeugmaschine
La révolution industrielle n'a pas commencé au moteur. Elle a commencé à la partie du mécanisme qui s'est emparée de l'outil : celle qui met en jeu, d'une seule impulsion, un grand nombre d'outils identiques — ce qu'aucun corps ne peut faire. De là le renversement qui donne son concept à la fabrique : dans le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine.
Une machine n'est pas un outil plus grand
L'économie politique du temps de Marx définissait la machine comme un outil compliqué, et l'outil comme une machine simple : la différence n'aurait été que de degré. Marx refuse cette définition, et il faut voir pourquoi il y attache tant d'importance, car ce refus n'est pas une querelle de mots. Si la machine n'était qu'un outil agrandi, la grande industrie ne serait qu'une manufacture plus grosse, et l'on ne pourrait pas rendre compte du fait qui commande tout le chapitre XV : que le rapport de l'ouvrier à son moyen de travail s'y trouve retourné.
Il commence donc par démonter l'objet, et l'analyse est d'une simplicité désarmante. Tout mécanisme développé se compose de trois parties essentiellement différentes
: le moteur, qui donne l'impulsion ; la transmission, qui la règle, la distribue et lui change au besoin la forme ; et la machine d'opération, celle qui saisit l'objet du travail. Or, remarque-t-il, les deux premières parties du mécanisme n'existent, en effet, que pour communiquer à cette dernière le mouvement qui lui fait attaquer l'objet de travail et en modifier la forme
.
De là une thèse qui va contre l'imagerie ordinaire de la révolution industrielle, laquelle met la machine à vapeur au commencement de tout : c'est la machine-outil qui inaugure au dix-huitième siècle la révolution industrielle
. Le moteur a changé plusieurs fois — l'homme, l'âne, l'eau, la vapeur —, et Marx observe que le prospectus de Wyatt, en 1735, promettait de filer sans doigts
sans dire un mot de ce qui remplacerait l'homme comme force motrice : ce fut l'âne. Ce n'est donc pas là qu'est la coupure.
Où Marx l'établit, et pourquoi il faut d'abord passer par la manufacture
Le chapitre XV vient après celui de la division du travail, et cet ordre est contraignant. La manufacture avait dû, pour tenir, simplifier et spécialiser ses instruments jusqu'à en faire des outils réduits à un geste unique et invariable ; c'est cette réduction qui rend un mécanisme capable de les saisir. La machine n'arrive donc pas du dehors, comme une invention qui tomberait sur un atelier : elle prend la place que la forme précédente lui a préparée en se perfectionnant.
Une seconde raison, plus matérielle, explique le retard : pendant longtemps les machines elles-mêmes furent fabriquées à la main, de sorte que la grande industrie dépendait de la dextérité manuelle de l'artisan indépendant du métier et de l'ouvrier parcellaire de la manufacture
. Tant qu'elle doit son existence à l'habileté humaine, elle reste bridée ; elle ne prend son régime propre que lorsqu'elle produit ses machines par des machines.
Enfin l'ordre du chapitre est celui de la démonstration : Marx part de l'élément — la machine-outil isolée —, puis passe à la coopération de machines semblables, puis au système de machines, et c'est seulement là qu'apparaît le concept qui commande la suite, celui de fabrique. On aurait tort de lire ces pages comme une histoire des techniques : c'est une déduction, et chaque étape ajoute une propriété que la précédente ne pouvait pas porter.
La distinction qui fait le concept : le nombre d'outils
Ce qui sépare l'outil de la machine ne tient donc ni à la taille, ni à la puissance, ni à la source d'énergie. Cela tient à ceci : la machine, point de départ de la révolution industrielle, remplace donc le travailleur qui manie un outil par un mécanisme qui opère à la fois avec plusieurs outils semblables, et reçoit son impulsion d'une force unique, quelle qu'en soit la forme
.
La limite franchie est celle du corps. Le nombre d'outils qu'un homme peut mettre en jeu simultanément est borné par le nombre de ses organes, et Marx cite les tentatives faites pour tourner deux rouets à la fois : la besogne fut jugée trop pénible, et les virtuoses capables de filer deux fils à la fois étaient presque aussi rares que des veaux à deux têtes
. La Jenny, elle, file d'emblée avec douze ou dix-huit fuseaux, et le métier à bas tricote avec plusieurs milliers d'aiguilles. Une seule impulsion, un grand nombre d'outils identiques : c'est la définition, et l'on voit qu'elle est purement structurelle.
Il s'ensuit une conséquence que le chapitre ne cesse de faire jouer : la virtuosité qui faisait le prix de l'ouvrier parcellaire n'a plus d'objet. Là où la manufacture attachait un homme à une opération pour la vie, la fabrique n'en a plus besoin, et Marx le dit sans détour : puisque le mouvement d'ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l'ouvrier, un changement continuel du personnel n'amènerait aucune interruption dans le procès de travail
. L'attachement à vie et l'interchangeabilité, qui semblent deux formes opposées de la contrainte, sont deux états successifs du même rapport.
Le mécanisme : l'automate, et le renversement du rapport à l'outil
De l'élément on passe à l'ensemble, et le passage est ce qui fait la fabrique. Que le procès repose sur la coopération de machines semblables, comme au tissage, ou sur une combinaison de machines différentes, comme à la filature, un système de machinisme forme par lui-même un grand automate, dès qu'il est mis en mouvement par un premier moteur qui se meut lui-même
. Le mot automate n'est pas une image : il désigne un mécanisme dont le mouvement d'ensemble a sa source en lui.
C'est ici que Marx énonce la différence de forme entre les deux organisations, et la formulation mérite d'être lue lentement. Dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective
: c'est une combinaison d'ouvriers, et l'unité du procès n'existe que par eux. Dans le système de machines, au contraire, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l'ouvrier trouve là, dans l'atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail
. La combinaison a cessé d'être un rapport entre des hommes pour devenir une propriété des choses : elle attend l'ouvrier au lieu de dépendre de lui.
D'où le renversement, que Marx ramasse en deux phrases parallèles dont la symétrie fait toute la force : dans la manufacture et le métier, l'ouvrier se sert de son outil
; dans la fabrique il sert la machine
. Et il précise ce qui, techniquement, fait la différence : là le mouvement de l'instrument de travail part de lui
, ici il ne fait que le suivre. La conclusion tombe alors, et elle est la thèse du chapitre : dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d'un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d'eux
.
On mesure ce qui a changé. Ce n'est pas la peine qui augmente — elle augmente aussi, et le chapitre en donne des centaines de pages de preuves — : c'est la place du sujet dans le procès. Le rythme n'est plus donné par celui qui travaille, mais par un mécanisme qu'il rejoint et dont il suit la cadence ; et cette cadence est réglable par un autre que lui.
Ce que le concept ouvre : la loi retournée
La suite du chapitre tire de là un résultat qui est peut-être le plus instructif du livre, parce qu'il montre une contrainte légale se transformer en son contraire.
La machine est, en droit, un moyen d'abréger le travail : elle fait en une heure ce qui en demandait dix. Marx le reconnaît et l'énonce comme une évidence, avant d'observer que sous le rapport capitaliste elle produit l'effet inverse — moyen infaillible pour raccourcir le travail quotidien, elle le prolonge entre les mains capitalistes
. La raison en est simple et strictement économique : une masse de valeur immobilisée dans des machines ne se valorise qu'en fonctionnant, et chaque heure d'arrêt est une perte ; la journée doit donc s'étendre, non par cruauté mais par comptabilité.
Puis vient le retournement, et c'est un exemple de méthode plus que de morale. Lorsque la législation ferme la première issue en bornant la journée, le capital n'abandonne pas la partie : il change de moyen. Dès que la loi abrège la journée de travail, la machine se transforme aussitôt entre les mains du capitaliste en moyen systématique d'extorquer à chaque moment plus de labeur
. Ce qu'on ne peut plus prendre en longueur se prend en intensité : on accélère les machines, on augmente le nombre de celles qu'un même ouvrier surveille, on comble les pores de la journée. La loi de fabrique n'a donc pas été un simple gain ; elle a été le point de bascule d'une forme de l'exploitation à une autre, et c'est ce déplacement que le concept permet de voir.
Marx note aussi, presque en passant, que le calcul décide même de l'invention : les machines à casser les pierres existaient aux États-Unis et les Anglais ne les employaient pas, le travail de ceux qui cassaient les pierres à la main coûtant si peu qu'aucune machine n'était rentable. Une technique n'est donc pas adoptée parce qu'elle est possible, mais parce qu'elle est avantageuse à celui qui la paie — remarque dont on aurait tort de croire qu'elle a vieilli.
Lectures et contresens
Le contresens le plus répandu fait de Marx un adversaire des machines. Il est difficile de le soutenir après avoir lu le chapitre, qui traite la machine comme un triomphe de l'homme sur les forces naturelles et qui reproche justement au rapport capitaliste de le retourner en asservissement. Marx écrit d'ailleurs sur les briseurs de machines une phrase qui règle la question, et qui est une phrase de patience plutôt que de blâme : il faut du temps et de l'expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d'exploitation
. La distinction entre la machine et son emploi est le cœur du chapitre ; qui l'oublie ne peut plus le lire.
Le contresens symétrique est celui de l'économiste que Marx épingle : tenir les effets funestes pour inexistants au motif qu'ils proviennent non de la machine mais de son exploitation capitaliste. La distinction est juste, l'usage qu'on en fait est absurde : elle sert alors à ne rien imputer à personne. Il faut donc la tenir dans les deux sens à la fois — la machine n'est pas coupable, et l'emploi qu'on en fait est un fait social, non une fatalité de la technique.
Un troisième malentendu porte sur le mot machine-outil, dont le sens s'est déplacé. Il désigne aujourd'hui, en atelier, une catégorie précise d'équipements — tour, fraiseuse, rectifieuse. Chez Marx, il traduit un concept : la partie du mécanisme qui a pris l'outil, quelle qu'elle soit. On manquerait le chapitre à croire qu'il parle du parc de machines d'un atelier alors qu'il énonce une thèse sur le lieu où la révolution a eu lieu.
Reste l'usage contemporain, sur lequel nous nous rangeons à une lecture prudente. L'analyse porte sur les procédés informationnels dans la mesure exacte où l'on y retrouve la structure décrite : un mécanisme qui met en jeu simultanément un grand nombre d'opérations identiques, dont le mouvement d'ensemble ne procède plus de celui qui l'exécute, et qui l'attend comme une condition toute prête. Les cadences prescrites par un logiciel de gestion, l'affectation par algorithme, l'accroissement de l'intensité obtenu non par l'allongement de la journée mais par l'élimination de ses temps morts — tout cela relève du même concept, et la deuxième moitié du chapitre XV, sur l'intensification, en est la description la plus exacte que nous connaissions. Mais il faudra le montrer chaque fois plutôt que le supposer : rien n'assure a priori qu'un procès dont l'objet est un signe et non une matière obéisse aux mêmes proportions qu'un métier à filer.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section, chapitre XV, « Machinisme et grande industrie » — après la division du travail, qui avait dû réduire l'outil à un geste unique pour tenir, et qui rend par là possible qu'un mécanisme le saisisse.
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