Machine-outilWerkzeugmaschine
Un seul tour de la grande roue fait tourner toute une rangée de fuseaux. L'homme reste le moteur, mais l'outil n'est plus dans sa main. Wilson Lowry, « Spinning Jenny », planche « Woollen Manufacture », Londres, Longman, Hurst, Rees, Orme et Brown, 1811. Wellcome Collection, CC BY 4.0.
En bref
La machine-outil désigne, chez Marx, la partie d'un mécanisme qui prend l'outil des mains de l'homme et le manie à sa place. Elle met en jeu, d'un seul mouvement, un grand nombre d'outils semblables, ce qu'aucun corps ne peut faire. Marx l'analyse au chapitre XV du Livre I du Capital (1867), « Machinisme et grande industrie ». Sa thèse surprend : la révolution industrielle commence avec elle, et non avec la machine à vapeur.
Ce qu'il faut retenir
- Une machine n'est pas un outil plus grand ou plus compliqué. Elle commence quand l'outil quitte la main de l'homme pour être tenu et mû par un mécanisme.
- Tout mécanisme développé comprend un moteur, une transmission et une machine d'opération. C'est cette dernière, la machine-outil, qui fait la révolution industrielle, même quand l'homme reste le moteur.
- La machine-outil franchit la limite du corps : un homme manie autant d'outils que ses organes le permettent, la Jenny fait tourner douze fuseaux d'un seul mouvement.
- Dans un système de machines, l'organisation du travail existe dans les choses avant l'ouvrier. Dans le métier il se servait de son outil, dans la fabrique il sert la machine.
- Sous le capital, la machine sert à produire de la plus-value relative. Elle allonge la journée, puis, quand la loi la borne, elle intensifie le travail. Ce que Marx accuse est cet emploi ; la machine elle-même, il la tient pour un triomphe de l'homme sur les forces naturelles.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.
Qu'est-ce qui distingue une machine d'un outil ?
Une machine commence quand l'outil quitte la main de l'homme pour être manié par un mécanisme. Marx appelle machine-outil cette partie du mécanisme, et c'est en elle, plutôt que dans le moteur, qu'il place le début de la révolution industrielle.
Le chapitre XV du Capital s'ouvre sur une question de définition, et Marx la prend au sérieux parce que tout le chapitre en dépend. Il rapporte d'abord l'avis de mathématiciens et de mécaniciens, repris par quelques économistes anglais, qui définissent l’outil une machine simple, et la machine un outil composé
. Le levier, la vis, le coin seraient déjà des machines, et la différence ne serait que de degré. Marx ne conteste pas l'exactitude mécanique de cette vue. Il lui reproche autre chose : cette définition ne vaut rien au point de vue social, parce que l’élément historique y fait défaut.
Il écarte ensuite un second critère, plus tentant, qui place la différence dans la force motrice : l'outil serait mû par l'homme, la machine par l'animal, l'eau ou la vapeur. L'exemple qui suit montre que ce critère classe les choses à l'envers.
Un exemple de Marx
Si la force motrice décidait de tout, une charrue tirée par des bœufs serait une machine, alors qu'on la trouve à toutes les époques de la production. À l'inverse, le métier circulaire de Claussen, qui fait 96 000 mailles par minute sous la main d'un seul ouvrier, ne serait qu'un outil. Le même métier deviendrait même outil ou machine selon qu'on le tourne à la main ou à la vapeur.
Marx ajoute un fait historique. Quand John Wyatt annonce sa machine à filer en 1735, il ne dit rien de ce qui remplacera l'homme comme moteur, et ce rôle échoit finalement à un âne. Son prospectus promettait une machine pour filer sans doigts
: la nouveauté portait sur les doigts, et le moteur pouvait attendre.
Reste à trouver le bon critère. Marx démonte l'objet. Tout mécanisme développé se compose de trois parties essentiellement différentes
: le moteur, qui donne l'impulsion, la transmission (arbres, courroies, poulies, engrenages), qui la distribue, et la machine d'opération, qui saisit l'objet du travail. Les deux premières, dit-il, n’existent, en effet, que pour communiquer à cette dernière le mouvement qui lui fait attaquer l’objet de travail et en modifier la forme
. D'où la thèse, qui contredit l'image habituelle d'une révolution industrielle née de la machine à vapeur : c’est la machine-outil qui inaugure au dix-huitième siècle la révolution industrielle
.
Pourquoi Marx passe-t-il d'abord par la manufacture ?
Parce que la manufacture a préparé l'outil que la machine allait saisir. En réduisant chaque outil à un geste unique, elle l'a rendu imitable par un mécanisme.
Le chapitre XV suit celui de la division du travail, et l'ordre a une raison. Pour tenir, la manufacture avait dû simplifier ses instruments et les adapter chacun à une seule opération, toujours la même. Un outil qui ne fait plus qu'un geste peut être confié à un mécanisme qui répète ce geste. La machine ne tombe donc pas sur l'atelier comme une invention venue d'ailleurs : elle occupe une place que la forme précédente a dessinée en se perfectionnant.
Une seconde raison tient à la fabrication des machines elles-mêmes. Pendant longtemps on les fit à la main, de sorte que la grande industrie reposait encore sur la dextérité manuelle de l’artisan indépendant du métier et de l’ouvrier parcellaire de la manufacture
. Tant qu'elle dépendait de cette habileté, elle restait bridée. Marx situe le tournant dans le second tiers du dix-neuvième siècle : les chemins de fer et la navigation à vapeur réclament des pièces énormes, et l'on construit des machines pour faire des machines. Il nomme cette étape la fabrication des machines par des machines
.
Ces machines à faire des machines confirment la définition du chapitre. Leur partie active est encore un vieil outil, agrandi. Le tour mécanique reproduit le tour ordinaire, la machine à raboter est un charpentier de fer, et le marteau-pilon de Nasmyth frappe avec une tête de marteau ordinaire, mais d’un poids tel que le dieu Thor lui-même ne pourrait le soulever
. Ce qui a changé, c'est la main qui tient l'outil.
Quelle limite la machine-outil franchit-elle ?
Celle du corps humain. Un homme ne manie à la fois que les outils que ses organes lui permettent de tenir ; un mécanisme peut en mettre en jeu un grand nombre, du même mouvement.
Marx formule la définition en une phrase :
La machine, point de départ de la révolution industrielle, remplace donc le travailleur qui manie un outil par un mécanisme qui opère à la fois avec plusieurs outils semblables, et reçoit son impulsion d’une force unique, quelle qu’en soit la forme.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Les derniers mots comptent. La force peut être celle d'un homme, d'un animal, de l'eau ou de la vapeur, peu importe : une révolution s’est accomplie alors même que l’homme reste le moteur.
Ce qui a changé est le rapport entre une impulsion et le nombre d'outils qu'elle commande. Pour l'artisan, ce rapport est fixé par son anatomie : le nombre d’outils avec lesquels l’homme peut opérer en même temps est limité par le nombre de ses propres organes.
Un rouet ou douze fuseaux
Au dix-huitième siècle, raconte Marx, on essaya en Allemagne de faire tourner deux rouets par un seul fileur. La besogne parut trop pénible. On inventa ensuite un rouet à pied à deux fuseaux, mais les virtuoses capables de filer deux fils à la fois étaient presque aussi rares que des veaux à deux têtes
.
La Jenny de Hargreaves, dès sa première forme, file avec douze et dix-huit fuseaux, et le métier à bas tricote avec plusieurs milliers d'aiguilles. Sur la gravure en tête de page, un homme tourne encore la grande roue : le moteur est le même qu'au rouet. La nouveauté est dans les rangées de fuseaux qu'un seul tour de manivelle fait tourner ensemble.
Une conséquence suit, que le chapitre ne cesse de développer. La virtuosité qui faisait le prix de l'ouvrier de manufacture perd son objet. La manufacture attachait un homme à une opération pour la vie ; la fabrique peut le remplacer à tout moment, puisque le mouvement d’ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l’ouvrier, un changement continuel du personnel n’amènerait aucune interruption dans le procès de travail
. L'attachement à vie et l'interchangeabilité semblent deux contraintes opposées. Ce sont deux états successifs du même rapport entre l'ouvrier et ses moyens de travail.
Que devient l'ouvrier dans un système de machines ?
Il cesse d'être le point de départ du mouvement. Dans la fabrique, la combinaison des opérations existe dans les machines avant lui, et il s'y joint pour en suivre la cadence.
De la machine isolée, Marx passe à l'ensemble. Que la fabrique fasse travailler côte à côte des machines semblables, comme au tissage, ou qu'elle enchaîne des machines différentes, comme à la filature, un système de machinisme forme par lui-même un grand automate, dès qu’il est mis en mouvement par un premier moteur qui se meut lui-même
. Le mot « automate » est à prendre au sens propre : un mécanisme dont le mouvement d'ensemble a sa source en lui.
La comparaison avec la manufacture permet de dire ce qui a changé. Dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective
: elle est une combinaison d'ouvriers, et l'unité du procès n'existe que par eux. Dans la grande industrie, au contraire, la combinaison est logée dans les choses. Marx écrit que la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l’ouvrier trouve là, dans l’atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail
. L'organisation attend l'ouvrier au lieu de dépendre de lui.
D'où le renversement que Marx ramasse en deux phrases parallèles. Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil
; dans la fabrique il sert la machine
. Il précise aussitôt ce qui fait la différence : là le mouvement de l’instrument de travail part de lui
, ici il ne fait que le suivre. La conclusion suit :
Dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
La peine s'accroît aussi, et le chapitre en donne des dizaines de pages de preuves. Mais la fabrique change d'abord la place de celui qui travaille dans le procès. Le rythme lui vient d'un mécanisme qu'il rejoint, et ce rythme peut être réglé par un autre que lui.
Pourquoi la machine allonge-t-elle la journée qu'elle pourrait raccourcir ?
Parce que, sous le capital, elle sert à produire de la plus-value relative, et qu'une machine arrêtée est un capital qui ne rapporte pas. Quand la loi limite la journée, on se rattrape sur l'intensité du travail.
Marx l'annonce dès la première page du chapitre : l'emploi capitaliste des machines vise à faire baisser le prix des marchandises, donc à raccourcir la part de la journée où l'ouvrier travaille pour lui-même et à allonger celle où il travaille pour le capitaliste. C’est une méthode particulière pour fabriquer de la plus-value relative.
La machine abrège le temps nécessaire à chaque produit, et c'est pourtant entre ses mains que la journée s'étire. Marx résume le paradoxe : moyen infaillible pour raccourcir le travail quotidien, elle le prolonge entre les mains capitalistes
. La raison est comptable. Une valeur immobilisée dans des machines ne se valorise qu'en fonctionnant, et chaque heure d'arrêt est une perte.
Le retournement suivant est plus instructif encore. Quand la législation ferme cette issue en bornant la journée, le capital change de moyen : dès que la loi abrège la journée de travail, la machine se transforme aussitôt entre les mains du capitaliste en moyen systématique d’extorquer à chaque moment plus de labeur
. On perfectionne la machine à vapeur et la transmission pour faire tourner le mécanisme plus vite, on agrandit les machines à filer pour qu'elles mènent davantage d'outils, et l'ouvrier doit resserrer les pores de sa journée
, c'est-à-dire à supprimer les moments de répit. Ce qu'on ne peut plus prendre en durée, on le prend en intensité.
Les machines à casser les pierres
Marx note que le calcul décide même de l'emploi d'une invention. Les Yankees ont inventé des machines pour casser et broyer les pierres.
Les Anglais ne s'en servent pas, parce que l'ouvrier qui casse les pierres à la main est si mal payé que la machine coûterait plus cher que lui.
Une technique n'est donc pas adoptée parce qu'elle existe. Elle l'est quand elle épargne au capitaliste plus de salaire qu'elle ne lui coûte. Le même raisonnement explique l'accélération des machines après la loi : ce qui compte pour l'acheteur est le travail qu'il obtient par heure payée.
Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?
Le chapitre XV distingue la machine de son emploi capitaliste et refuse de les confondre, dans un sens comme dans l'autre. Les contresens courants viennent presque tous de l'oubli de cette distinction.
Marx traite la machine comme un triomphe de l’homme sur les forces naturelles
, et c'est justement pourquoi il reproche au rapport capitaliste d'en faire un instrument d'asservissement. Sur les ouvriers qui brisaient les machines, il écrit une phrase de patience plutôt que de blâme :
Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
La question contemporaine se pose à partir de là, et nous la tenons pour ouverte. L'analyse vaut pour les procédés d'aujourd'hui dans la mesure où l'on y retrouve sa structure : un mécanisme qui commande à la fois un grand nombre d'opérations semblables, dont le mouvement ne procède plus de celui qui l'exécute, et qui l'attend comme une condition toute prête. Les cadences fixées par un logiciel et la chasse aux temps morts relèvent bien de la seconde moitié du chapitre XV. Il faut cependant le montrer à chaque fois : rien ne garantit d'avance qu'un travail qui porte sur des signes obéisse aux proportions d'une filature.
On lit souvent Marx serait un adversaire des machines, qui verrait dans la technique la source du malheur ouvrier.
Ce que dit le texte Il voit dans la machine un moyen de raccourcir le travail et en fait l'éloge. Ce qu'il accuse, c'est l'emploi qu'en fait le capital, et il regrette que les briseurs de machines s'en prennent au moyen matériel au lieu du rapport social.
On lit souvent Puisque les maux viennent de l'emploi des machines et non des machines elles-mêmes, ils ne seraient imputables à rien de précis.
Ce que dit le texte C'est l'argument des économistes que Marx raille : à les entendre, les contradictions et les antagonismes liés à l'emploi des machines n'existent pas parce qu’ils proviennent non de la machine, mais de son exploitation capitaliste
. La distinction est juste, mais elle désigne un rapport social réel, qu'on peut transformer, et non une fatalité.
On lit souvent La machine-outil serait, chez Marx comme dans un atelier d'aujourd'hui, une catégorie d'équipements : tour, fraiseuse, perceuse.
Ce que dit le texte Le mot désigne un concept : la partie de tout mécanisme qui a pris l'outil des mains de l'homme, qu'elle file, tisse, tricote ou forge. Le chapitre ne dresse pas l'inventaire d'un parc de machines ; il dit où la révolution industrielle a commencé.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi Marx refuse-t-il de distinguer l'outil et la machine par la force qui les meut ?
Parce que ce critère classe les choses à l'envers. Une charrue tirée par des bœufs deviendrait une machine, et le métier circulaire de Claussen, qui fait des dizaines de milliers de mailles par minute sous la main d'un seul ouvrier, resterait un outil. La coupure se trouve dans la partie qui saisit l'objet du travail.
Que veut dire Marx quand il écrit que, dans la fabrique, l'ouvrier sert la machine ?
Dans le métier et la manufacture, le mouvement de l'outil part de l'ouvrier : c'est lui qui fixe le rythme. Dans la fabrique, le mouvement part du système de machines, et l'ouvrier ne fait que le suivre. L'organisation du travail existe dans l'atelier avant lui, comme une condition toute prête.
Comment la machine peut-elle allonger ou intensifier le travail qu'elle permettrait d'abréger ?
Parce que le capital l'emploie pour produire de la plus-value, et qu'une machine arrêtée est un capital qui ne rapporte rien. Il pousse donc à prolonger la journée. Quand la loi la limite, il fait tourner les machines plus vite et supprime les moments de répit : ce qu'il ne prend plus en durée, il le prend en intensité.
Le rouet et le bâti, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section, chapitre XV, « Machinisme et grande industrie ». Il suit le chapitre de la division du travail, qui avait réduit chaque outil à un geste unique et l'avait rendu par là saisissable par un mécanisme.
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