La notion
Division du travailTeilung der Arbeit
Diviser les tâches est vieux comme le travail. Ce que le chapitre XIV isole, c'est une division d'une espèce particulière : celle qui ne se règle pas par l'échange entre producteurs indépendants mais par l'autorité de celui qui les a réunis, qui décompose le métier en opérations attachées à vie à un même homme, et dont la forme finale est un organisme de production dont les membres sont des hommes.
Diviser le travail n'est pas une invention du capital
Rien de plus ancien que le partage des tâches. Le berger, le tanneur et le cordonnier se répartissent une besogne que nul n'aurait pu conduire seul, et l'on trouve dans la plus vieille communauté villageoise une distribution des métiers si stable qu'elle finit par avoir, écrit Marx, l'autorité d'une loi physique. Si donc le chapitre XIV porte un concept et non une observation, ce ne peut pas être parce qu'il constate une division du travail : il faut qu'il en distingue une espèce, et qu'il montre ce que cette espèce fait de ceux qui y sont pris.
La difficulté est là, et elle est plus retorse qu'il n'y paraît. Une division des tâches qui augmente la productivité du travail semble un pur gain technique, indifférent à la forme sociale : on la retrouve dans l'atelier antique comme dans l'usine, et l'économie politique en fait volontiers la source première de la richesse. Marx ne le nie pas, et c'est ce qui rend son analyse difficile à récuser : il accorde le gain, puis demande à quelles conditions il est obtenu, et ce que la condition coûte.
La réponse tient dans une phrase qui donne à la manufacture sa définition, quel que soit le chemin par lequel elle s'est formée : sa forme définitive est la même — un organisme de production dont les membres sont des hommes
.
Où Marx l'établit, et pourquoi entre deux chapitres
Le chapitre XIV occupe une place que l'on ne peut pas déplacer sans détruire l'argument. Il vient après la coopération, qui a établi qu'un travail réuni produit plus que la somme des travaux isolés ; il précède le machinisme, qui montrera cette combinaison incorporée dans un système de machines. La manufacture est donc le moment où la combinaison, encore portée par des hommes, reçoit une organisation : elle est plus que la coopération, puisqu'elle décompose le métier, et moins que la grande industrie, puisque son fondement reste l'habileté de la main.
Marx souligne d'ailleurs cette dépendance à la main comme une limite : précisément parce que l'habileté de métier reste le fondement de la manufacture, chaque ouvrier y est approprié à une fonction parcellaire pour toute sa vie
. C'est un point d'une portée considérable, et souvent négligé : la spécialisation à vie n'est pas un raffinement de la discipline, c'est la conséquence technique d'un procès qui repose encore sur la virtuosité acquise.
Il note aussi que la manufacture a une double origine
, et l'on gagne à s'y arrêter, parce que les deux chemins sont opposés et qu'ils aboutissent au même point. Tantôt un même atelier réunit des métiers distincts que l'on désagrège jusqu'à n'en plus faire que des opérations complémentaires dans la production d'une seule et même marchandise
; tantôt elle s'empare d'ouvriers du même métier et décompose ce métier unique en opérations qu'elle isole. Que deux mouvements inverses donnent la même forme finale est l'indice qu'on n'a pas affaire à un accident historique, mais à une nécessité de la forme.
La distinction qui fait le concept : la société et l'atelier
Voici la distinction dont tout dépend, et elle ne porte ni sur le degré ni sur l'échelle. Dans la société, les travaux sont divisés entre des producteurs indépendants, et ce qui les relie est l'échange : c'est que leurs produits respectifs sont des marchandises
. Le berger vend, le tanneur achète et vend, le cordonnier vend ; chacun tient son atelier, et le rapport d'ensemble se noue après coup, sur le marché, sans que personne l'ait voulu.
Dans la manufacture, il en va tout autrement, et la formule de Marx est d'une netteté qu'on ne peut pas atténuer : c'est que les travailleurs parcellaires ne produisent pas de marchandises. Ce n'est que leur produit collectif qui devient marchandise
. Aucun d'eux ne possède un produit à vendre ; ce qu'ils vendent, c'est leur force de travail, et ils la vendent au même acheteur. Le rapport entre leurs travaux n'est donc pas médiatisé par l'échange mais par l'autorité de celui qui les a réunis : la division manufacturière suppose, dit Marx, une concentration préalable des moyens de production dans une seule main.
De cette différence de médiation, Marx tire une formule qui vaut comme diagnostic de la société entière et non du seul atelier : si l'anarchie dans la division sociale et le despotisme dans la division manufacturière du travail caractérisent la société bourgeoise
. Les deux vont ensemble, et c'est là que la polémique porte : la même conscience qui célèbre la division de l'atelier — donc l'assujettissement réglé de l'ouvrier à une opération de détail — s'indigne dès qu'on propose de régler socialement la production. Elle veut le plan dans l'atelier et l'anarchie au-dehors.
Le mécanisme : l'outil se divise, la proportion devient loi
Reste à voir comment la décomposition s'inscrit dans les choses, car c'est par là qu'elle devient irréversible. Elle s'inscrit d'abord dans l'outil. Dès qu'une opération est isolée, l'instrument qui la sert n'a plus de raison de rester polyvalent ; il se spécialise, et les instruments d'une même espèce perdent leur forme commune. Chacun d'eux, écrit Marx, possède une forme fixe pour un seul usage et ne prête tout le service dont elle est capable que dans la main d'un ouvrier spécial
. L'exemple qu'il donne est resté célèbre parce qu'il est vérifiable : à Birmingham, on produit environ cinq cents variétés de marteaux, dont chacune ne sert qu'à un seul procès particulier de production
. Un marteau qui ne sert qu'à un coup est le portrait exact d'un homme qui ne fait qu'un geste.
Elle s'inscrit ensuite dans les proportions. Les opérations ne demandent pas le même temps ; pour qu'elles se suivent sans attente ni encombrement, il faut donc affecter à chacune un nombre d'ouvriers déterminé — il faut, pour des opérations diverses, employer des ouvriers en proportion diverse
. Marx en donne le chiffre pour une fonderie de caractères d'imprimerie : quatre fondeurs pour deux casseurs et un frotteur. Ce rapport de quatre à deux à un n'est pas une décision d'organisation qu'on pourrait reprendre : il est déterminé par les vitesses respectives, et l'atelier ne fonctionne qu'à ce rapport ou à ses multiples. La combinaison a donc acquis une loi technique propre, extérieure à chacun de ceux qui la composent.
Elle s'inscrit enfin dans l'homme, et c'est le terme de la démonstration. l'ouvrier parcellaire transforme son corps tout entier en organe exclusif et automatique de la seule et même opération simple, exécutée par lui sa vie durant
. Il y gagne une adresse que personne n'égale — la manufacture produit la virtuosité du travailleur de détail
— et il y perd tout le reste. La phrase par laquelle Marx le dit est l'une des plus dures du livre : elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail
, au prix d'un monde entier de dispositions sacrifiées. Ce n'est plus seulement le travail qui est divisé : c'est l'individu lui-même qui est morcelé et métamorphosé en ressort automatique d'une opération exclusive
.
Ce que le concept ouvre : la hiérarchie, et le socle de la machine
Deux conséquences suivent, et ce sont elles qui font de ce chapitre un maillon et non un tableau.
La première est une hiérarchie. Les opérations décomposées ne sont pas d'égale difficulté ; les forces de travail qui leur correspondent n'ont donc pas la même valeur, et l'atelier se stratifie : la manufacture crée ainsi une hiérarchie des forces de travail à laquelle correspond une échelle graduée des salaires
. On observera que cette échelle n'est pas un artifice destiné à diviser les ouvriers entre eux, même si elle y sert : elle est la traduction en argent d'une différenciation technique, ce qui la rend d'autant plus difficile à contester, puisqu'elle a l'air d'un fait.
La seconde est que la manufacture prépare sa propre suppression. En simplifiant, perfectionnant et multipliant les instruments de travail pour les accommoder à des fonctions exclusives, elle crée l'une des conditions matérielles de l'emploi des machines : un outil réduit à un geste unique et invariable est un outil qu'un mécanisme peut saisir. La spécialisation de l'outil, qui était le socle de la manufacture, est ce qui la rendra caduque — et la grande industrie n'aura plus besoin de la virtuosité qu'elle avait produite. On mesure ici la manière de raisonner de Marx : une forme n'est pas dépassée du dehors, par une invention qui lui tomberait dessus, mais par ce qu'elle a elle-même dû produire pour tenir.
À quoi s'ajoute un déplacement plus vaste, que Marx énonce en trois temps : la scission entre les puissances du travail et les travailleurs commence dans la coopération simple, elle se développe dans la manufacture qui mutile le travailleur au point de le réduire à une parcelle de lui-même
, et elle s'achève dans la grande industrie, qui fait de la science une force productive indépendante du travail.
Lectures et contresens
Le contresens le plus fréquent consiste à lire ce chapitre comme une plainte sur le travail répétitif, et à opposer à Marx que la spécialisation a fait la prospérité des sociétés modernes. L'objection tombe à côté, parce que le chapitre ne conteste pas le gain de productivité — il l'établit — mais interroge le rapport social qui en est la condition. Ce que Marx analyse n'est pas la division des tâches en général : c'est une division qui suppose que les producteurs aient vendu leur force de travail à un même acheteur, et qui, pour cette raison, se règle par autorité et non par contrat entre égaux.
Un deuxième contresens, plus subtil, consiste à confondre les deux divisions que le chapitre sépare. On croit alors que la division sociale du travail serait une division manufacturière élargie à la société, et l'on en tire soit une apologie du plan, soit une condamnation de la spécialisation en tant que telle. Or Marx a pris soin de distinguer les médiations : l'échange d'un côté, l'autorité de l'autre. Une société qui organiserait consciemment sa production ne serait pas pour autant une manufacture géante, et c'est précisément l'accusation qu'il retourne à ses adversaires.
Un troisième porte sur l'actualité du concept. On objecte que la manufacture appartient à une période révolue — Marx la borne lui-même au milieu du seizième et au dernier tiers du dix-huitième siècle — et que la division parcellaire à vie a disparu avec elle. C'est vrai au sens technique, et il faut l'accorder : le fondement de l'atelier n'est plus l'habileté de la main. Mais nous nous rangeons à la lecture qui tient la forme pour vivante : partout où le procès est découpé en opérations mesurées, où le rapport d'ensemble échappe à celui qui exécute, et où la combinaison est la propriété de celui qui l'a établie, la description de ce chapitre porte encore. Les prescriptions de temps, la standardisation des gestes et la mesure des cadences en sont la forme contemporaine, et il n'est pas indifférent qu'elles se présentent, comme au dix-huitième siècle, sous les traits d'une pure nécessité technique.
Reste un point sur lequel on se gardera de conclure trop vite. Que l'individu soit morcelé n'implique pas que la division du travail devrait être abolie, ce que Marx n'écrit nulle part : cela implique que la question de savoir qui décide du découpage, et à quelles fins, ne peut pas être traitée comme une question d'ingénierie. C'est cette question que la présentation technicienne referme, et que le concept rouvre.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section, chapitre XIV, « Division du travail et manufacture » — entre la coopération, qui établit la force collective, et le machinisme, qui l'incorpore dans un système de machines.
Le voir fonctionner
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