La notion
AccumulationAkkumulation
Accumuler n'est pas épargner : c'est reconvertir la plus-value en capital, la remettre dans le mouvement. Or le capital additionnel ne contient pas un atome de valeur qui ne vienne du travail d'autrui non payé — de sorte que le capital primitif, quelle qu'ait été son origine, se perd comme une goutte dans le fleuve toujours grossissant de l'accumulation.
Épargner n'est pas accumuler
On explique d'ordinaire la fortune par l'épargne : celui qui n'a pas tout consommé a mis de côté, et ce qu'il a mis de côté est devenu son capital. L'explication a pour elle d'être vérifiable à l'échelle d'une vie individuelle, et l'économie politique en a fait le fondement de sa théorie de l'accumulation. Le chapitre XXIV ne la conteste pas là où elle vaut ; il demande ce qui est accumulé, et d'où cela vient.
La question est plus précise qu'il n'y paraît, parce qu'accumuler du capital n'est pas mettre de l'argent de côté. Une somme retirée de la circulation ne grossit pas : pour devenir du capital additionnel, la plus-value doit être reconvertie — avancée en moyens de production et en salaires, remise dans le mouvement. Ce qu'il faut donc examiner n'est pas un acte d'épargne mais une opération de retour, et Marx annonce son programme en une phrase qui renverse l'ordre des deux sections : nous allons maintenant voir comment le capital sort de la plus-value
.
Le titre de la première partie du chapitre dit l'enjeu sans détour : comment le droit de propriété de la production marchande devient le droit d'appropriation capitaliste
. C'est donc une question de titre, et non de morale : à quel titre le capital accumulé appartient-il à celui qui le détient ?
Où Marx l'établit, et pourquoi après la reproduction simple
Le chapitre XXIV ouvre la septième section, aussitôt après le chapitre XXIII consacré à la reproduction simple, et cet ordre est ce qui donne à la démonstration sa force. La reproduction simple avait déjà établi un résultat gênant : quand le capitaliste consomme toute sa plus-value, il ne reste au bout de quelques années plus rien du capital primitif, entièrement remplacé par de la valeur produite entre-temps par les ouvriers. Le capital est alors, tout entier, de la plus-value capitalisée — et l'on n'a même pas eu besoin de parler d'accumulation pour l'obtenir.
Le chapitre XXIV pose alors la question suivante, et il l'énonce comme une simple variation : qu'y a-t-il de changé quand la reproduction simple vient à être remplacée par la reproduction sur une échelle progressive, par l'accumulation
? La réponse est : rien, sinon que le capitaliste, au lieu de manger toute la plus-value, fait preuve de civisme en n'en mangeant qu'une partie pour faire argent de l'autre
. La formule est ironique et elle est exacte : du point de vue du titre de propriété, la reproduction élargie n'ajoute aucune difficulté nouvelle, elle amplifie celle que la reproduction simple avait déjà.
Marx emprunte alors à Sismondi l'image qui donne au chapitre sa forme : le cercle de la reproduction simple s'étend et se change, d'après l'expression de Sismondi, en spirale
. Et il en déroule la généalogie avec un humour biblique : c'est la vieille histoire
— Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob ; un capital de deux cent cinquante mille francs rend cinquante mille de plus-value, qui capitalisés en rendent dix mille, et ainsi de suite.
La distinction qui fait le concept : la généalogie du capital additionnel
Il faut ici séparer deux capitaux que le langage courant confond sous le même nom, et c'est de cette séparation que tout dépend.
Le capital primitif a une origine indéterminée. Peut-être son possesseur l'a-t-il gagné par son propre travail : Marx accepte l'hypothèse sans discuter, et l'on remarquera qu'il l'accepte pour la commodité de l'adversaire : interrogés sur l'origine de la richesse de l'homme aux écus, les porte-parole de l'économie politique répondent d'une voix « de son propre travail ou de celui de ses aïeux », et leur hypothèse semble en effet la seule conforme aux lois de la production marchande
.
Le capital additionnel, en revanche, n'a aucune origine douteuse : c'est de la plus-value capitalisée. Dès son origine il ne contient pas un seul atome de valeur qui ne provienne du travail d'autrui non payé
. Les moyens de production qu'il achète et les subsistances qui entretiennent les ouvriers additionnels sont des parties du produit net, du tribut arraché annuellement à la classe ouvrière par la classe capitaliste
. Il n'y a rien là d'une dénonciation : c'est une lecture de comptes, et elle est vérifiable.
La conséquence est un renversement du titre juridique, et Marx le formule avec une précision qu'il faut lui laisser. Chaque transaction, prise à part, respecte scrupuleusement les lois de l'échange ; l'ouvrier a vendu sa force de travail à sa valeur, et le contrat suivant n'a rien à voir avec le précédent. Pour juger la production marchande d'après ses propres lois économiques, il faut donc prendre chaque transaction isolément, et non dans son enchaînement
. Et c'est précisément à cette condition que le résultat d'ensemble échappe au droit : le mode d'appropriation peut même changer de fond en comble sans que le droit de propriété, conforme à la production marchande, s'en ressente
. Le capital, quelle que soit la filière par laquelle il a passé, conserve toujours sa virginité primitive
.
Le mécanisme : la goutte et le fleuve
Reste à mesurer ce que devient, dans ce mouvement, la part d'origine — et Marx donne pour cela une image qui vaut une démonstration : tout capital avancé se perd comme une goutte dans le fleuve toujours grossissant de l'accumulation
.
Le raisonnement est arithmétique et il n'exige aucune hypothèse contestable. À chaque période, une part de la plus-value est capitalisée ; le capital en fonction est donc la somme du capital primitif et de toutes les capitalisations antérieures. Or le premier ne grandit pas, tandis que les secondes s'ajoutent : sa part relative décroît à chaque tour, et elle décroît d'autant plus vite que l'accumulation est vive. Au bout de quelques années, la fraction du capital en fonction dont on pourrait dire qu'elle vient du travail de son possesseur est devenue négligeable — non par accident, mais par construction.
Les économistes le savent, note Marx, et leurs propres définitions le disent : ils appellent volontiers le capital une richesse accumulée qui est employée de nouveau à la production d'une plus-value
, et le capitaliste le possesseur du produit net
. La conclusion est donc admise dans les termes mêmes de l'adversaire ; ce qui n'est pas admis, c'est ce qu'elle implique pour le titre.
Un second effet s'y ajoute, plus subtil, et il concerne l'apparence. Comme la force productive du travail combiné se présente sous la forme d'une propriété du capital, la reprise perpétuelle du surtravail finit par se lire comme une fécondité de la chose : l'appropriation continue de surtravail par le capital tourne au miracle, toujours renaissant, de ses vertus prolifiques
. C'est le même geste qu'au chapitre du fétichisme : un rapport social prend la figure d'une qualité naturelle, et l'accumulation en est la preuve la plus persuasive, puisqu'elle se voit.
Ce que le concept ouvre : l'abstinence, et le prétendu fonds de travail
Le concept une fois posé, deux doctrines tombent, et Marx les traite l'une après l'autre.
La première est la théorie de l'abstinence, dont il rappelle qu'elle fut proclamée par Senior — je substitue au mot capital, en tant qu'il se rapporte à la production, le mot abstinence
— et dont il montre le vice en une phrase. Que le capitaliste ne mange pas la part qu'il capitalise est vrai ; mais on ne peut pas appeler cela un sacrifice, puisque il ne la mange pas, c'est-à-dire parce qu'il remplit sa fonction de capitaliste, qui est de s'enrichir
. L'abstinence n'est pas la cause de l'accumulation : elle en est la forme, et la nommer sacrifice consiste à demander une récompense pour l'accomplissement d'une fonction dont on tire par ailleurs tout le bénéfice.
Cela conduit Marx à une caractérisation du capitaliste qui prolonge celle du chapitre IV. Le capitaliste n'a aucune valeur historique, aucun droit historique à la vie, aucune raison d'être sociale, qu'autant qu'il fonctionne comme capital personnifié
. Le mot d'ordre qu'il attribue à l'économie politique de son temps est resté célèbre : accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d'ordre de l'économie politique
; et il en tire la symétrie qui range les deux figures sous le même mécanisme : si le prolétaire n'est qu'une machine à produire de la plus-value, le capitaliste n'est qu'une machine à capitaliser cette plus-value
.
La seconde doctrine est celle du fonds de travail, et sa réfutation a une portée qui n'a rien perdu de son actualité. On soutenait qu'il existe une masse de richesse fixée d'avance, dont les salaires sont payés : d'où l'idée qu'une hausse des salaires est impossible sans réduire l'emploi, et que la part des travailleurs est bornée par une donnée naturelle. Marx observe que ce fonds n'a rien de fixe — une partie considérable du produit net est chaque année dépensée en consommation de luxe, et une foule de moyens de production sont stérilisés dans les fonds de consommation des possédants. Ce que l'on présente comme la limite d'une grandeur donnée est en réalité le résultat d'un partage, et le partage est une décision.
Lectures et contresens
Le premier contresens consiste à lire ce chapitre comme la thèse que la propriété serait un vol. Ce n'est pas ce que Marx écrit, et la nuance est ce qui fait la force de l'argument : il montre au contraire que chaque transaction respecte le droit, et que c'est à ce prix que le résultat d'ensemble échappe au droit. Une critique qui parlerait de vol se placerait sur le terrain juridique, où elle perdrait ; le chapitre déplace la question du contrat vers l'enchaînement des contrats, ce qui est tout autre chose.
Le deuxième malentendu porte sur l'origine. On objecte volontiers que tel entrepreneur a bien commencé avec ses économies, et l'objection est souvent vraie. Elle ne porte pourtant pas, parce que la démonstration ne nie pas cette origine : elle établit qu'elle devient sans effet. La goutte est réelle ; c'est sa part dans le fleuve qui tend vers rien. Se réclamer d'une origine dont on a soi-même annulé le poids par vingt années d'accumulation n'est pas un argument, c'est un souvenir.
Un troisième porte sur l'accumulation elle-même, qu'on croit parfois condamnée en tant que telle. Marx note explicitement que la reproduction sur une échelle progressive existe dans les sociétés les plus différentes ; mais ce procès ne se présente ni comme accumulation de capital ni comme fonction du capitaliste
tant que les moyens de production ne portent pas l'empreinte sociale qui les transforme en capital. Ce n'est donc pas l'élargissement de la production qui est en cause, c'est la forme sous laquelle il s'opère.
Reste un point que nous tenons pour établi mais qui mérite d'être dit, parce qu'on l'utilise souvent trop vite. La démonstration de la généalogie du capital additionnel est logique : elle vaut quel que soit le taux d'accumulation et quelle que soit l'histoire de la fortune considérée. Elle ne dit rien, en revanche, de la répartition effective des patrimoines dans une société donnée, ni de la part qu'y prennent l'héritage, la rente ou la finance — ce sont des questions empiriques, et elles se traitent avec des chiffres. Confondre les deux registres affaiblit l'un et l'autre : le chapitre XXIV établit un titre, il ne dispense pas d'une enquête.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, septième section, chapitre XXIV, « Transformation de la plus-value en capital ». Aussitôt après la reproduction simple, qui avait déjà montré que le capital primitif se trouve remplacé, au bout de quelques années, par de la valeur produite entre-temps.
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