La place de la Bourse de Liverpool en 1847 : une foule de négociants en redingote et haut-de-forme, debout par petits groupes devant une façade à colonnes, autour d'un monument central. Aucune marchandise n'est visible.

La valeur qui se valorisesich verwertender Wert

Des négociants qui achètent pour revendre, et pas une marchandise en vue. Ici l'argent ne fait que passer par les choses pour revenir à son point de départ. Anonyme, la Bourse de Liverpool (Exchange Flags), 1847, reproduit dans Ramsay Muir, Bygone Liverpool, 1913. Domaine public.

En bref

La valeur qui se valorise est, chez Marx, la définition du capital : une somme de valeur qui passe de la forme argent à la forme marchandise, puis revient à la forme argent, plus grande qu'au départ, et recommence. Le capital se définit ainsi par un mouvement, celui d'acheter pour revendre plus cher, que Marx note A-M-A′. Il l'expose au chapitre IV du Livre I du Capital (1867). Vu de l'extérieur, ce mouvement donne l'impression que l'argent grossit tout seul : Marx décrit cette apparence avant d'en chercher la cause.

Ce qu'il faut retenir

  1. Une somme d'argent n'est pas du capital par elle-même. Elle le devient quand elle sert à acheter une marchandise pour la revendre plus cher, puis qu'on recommence.
  2. Vendre pour acheter (M-A-M) s'achève dans une chose qu'on consomme. Acheter pour vendre (A-M-A′) part de l'argent et y revient : il n'a de sens que si la somme revient plus grande.
  3. La somme revenue est prête à recommencer, et cent dix livres ont le même besoin de croître que cent. Ce mouvement ne trouve en lui-même aucun point d'arrêt.
  4. Comme la valeur reste la même à travers ses changements de forme et revient toujours accrue, elle semble s'accroître par sa propre vertu. Marx expliquera aux chapitres V et VI que le surplus vient de la force de travail.
  5. Le capitaliste est défini par sa place dans ce mouvement : il en est le support conscient. Il se distingue ainsi de l'avare, qui retire son argent de la circulation au lieu de l'y relancer.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.

Qu'est-ce qui fait d'une somme d'argent un capital ?

Le chemin qu'on lui fait suivre. Une somme devient capital quand elle sert à acheter une marchandise pour la revendre plus cher, et que l'opération recommence.

Si l'on demande ce qu'est le capital, on répond d'ordinaire par une chose : de l'argent placé, des machines, un stock de marchandises. Marx connaît ces réponses et leur trouve une part de vérité. La valeur passe tour à tour par l'argent et par la marchandise, et si l'on s'arrête à l'un de ces deux moments, on arrive aux deux définitions : le capital est argent, le capital est marchandise. Chacune décrit un moment du parcours et le prend pour le tout.

Une somme d'argent, à elle seule, ne suffit pas. Enfermées dans un coffre, cent livres sterling restent cent livres : elles se pétrifient sous forme trésor et ne grossiront pas d’un liard quand elles dormiraient là jusqu’au jugement dernier. Et dépensées pour acheter du pain, elles disparaissent dans la consommation. Pour devenir capital, il faut qu'elles soient jetées dans la circulation et qu'elles en reviennent.

Marx cherche donc le capital dans un mouvement, et sa définition tient en une phrase. Le capital commence avec l'achat pour la vente, et tout argent qui dans son mouvement décrit ce dernier cercle se transforme en capital, devient capital et est déjà par destination capital. L'allemand dit der sich verwertende Wert, la valeur qui se valorise. Roy, dont la traduction a été revue par Marx, dit que la valeur « se fait valoir ».

Pourquoi Marx définit-il le capital avant de parler de l'usine ?

Parce qu'il part de ce que chacun peut observer, l'achat et la vente sur le marché. La question de savoir d'où vient le surplus est posée ici, et elle ne sera résolue que deux chapitres plus loin.

Le chapitre IV, « La formule générale du capital », ouvre la deuxième section du Livre I, « La transformation de l'argent en capital ». Il suit les trois chapitres consacrés à la marchandise et à l'argent, et il précède tout ce qui concerne l'atelier, le salaire et la journée de travail. Sa première phrase dit d'où il part : la circulation des marchandises est le point de départ du capital.

Ce choix a une conséquence de méthode. La définition obtenue vaut pour les trois figures du capital que Marx nomme. Le marchand achète pour revendre. L'usurier prête une somme et en reçoit une plus grande. L'industriel, lui, transforme ce qu'il achète avant de le vendre, mais Marx observe que ce qui se passe entre l’achat et la vente, en dehors de la sphère de circulation, ne change rien à cette forme de mouvement. La formule est donc celle du capital tel qu’il se montre dans la circulation, c'est-à-dire tel qu'on le voit du dehors.

Le chapitre IV décrit ainsi le mouvement sans l'expliquer. Le chapitre V montre que l'échange, où l'on donne une valeur contre une valeur égale, ne peut pas créer de surplus : le producteur peut bien, par son travail, créer des valeurs, mais non point des valeurs qui s’accroissent par leur propre vertu. Le chapitre VI trouve la solution dans une marchandise dont l'usage produit plus de valeur qu'elle n'en coûte, la force de travail.

En quoi acheter pour vendre diffère-t-il de vendre pour acheter ?

Les deux mouvements emploient les mêmes termes dans l'ordre inverse. Vendre pour acheter s'achève dans un objet qu'on consomme ; acheter pour vendre revient à l'argent, et n'a de sens que si la somme revient plus grande.

Marx compare deux parcours. Le premier est celui de la circulation simple, M-A-M : on vend une marchandise (M) contre de l'argent (A), et cet argent achète une autre marchandise. Le second est celui du capital, A-M-A : on achète une marchandise avec de l'argent, puis on la revend contre de l'argent. Dans le premier, c’est la marchandise qui forme le point de départ et le point de retour ; dans le second, c'est l'argent.

De cette différence de forme suit une différence de but. Dans M-A-M, le parcours finit sur une chose qui sort du marché pour être consommée : la satisfaction d’un besoin, une valeur d’usage, tel est donc son but définitif. Dans l'autre parcours, le cercle A-M-A, au contraire, a pour point de départ l’argent et y revient ; son motif, son but déterminant est donc la valeur d’échange, c'est-à-dire la quantité d'argent qu'on obtient.

L'exemple de Marx

Un fermier vend un quart de froment pour 3 livres sterling et achète un habit avec cet argent. Les 3 livres sont alors dépensées pour de bon : le marchand d'habits les a dans sa poche, et le fermier porte son habit. S'il revend du froment l'an prochain, l'argent qu'il recevra viendra d'une nouvelle vente, non de la première.

Un négociant, lui, achète 2 000 livres de coton pour 100 livres sterling et les revend 110. Son argent est parti pour revenir : Marx dit qu'il le laisse partir avec l'arrière-pensée de le rattraper. Revendre le coton 100 serait absurde, puisqu'on reviendrait au même point après avoir couru un risque. La seule différence possible entre les deux bouts du parcours est une différence de quantité, et Marx nomme ce surcroît : cet excédent ou ce surcroît, je l’appelle plus-value. Le nom apparaît ici, avant qu'on sache d'où vient l'excédent.

Reste une conséquence que la comparaison fait voir. Les 110 livres revenues ne se divisent pas en 100 livres d'un côté et 10 de l'autre : elles forment une seule somme, prête à recommencer le même jeu. Dès lors que l’augmentation de la valeur forme le but final du mouvement, 110 l. st. ressentent le même besoin de s’accroître que 100 l. st. La circulation simple s'arrête quand le besoin est satisfait. Celle du capital ne trouve en elle-même aucun point d'arrêt : la circulation de l’argent comme capital possède au contraire son but en elle-même, et Marx conclut que le mouvement du capital n’a donc pas de limites.

Pourquoi la valeur semble-t-elle s'accroître d'elle-même ?

Parce qu'elle reste la même à travers ses changements de forme et revient toujours plus grande, sans que la circulation montre d'où vient le surplus. Marx décrit cette apparence, et prend soin de dire que c'en est une.

Le mot « capital » désigne donc la valeur elle-même, en tant qu'elle passe sans se perdre de l'argent à la marchandise et de la marchandise à l'argent. Vue ainsi, elle ressemble à un être vivant. Marx l'écrit dans une phrase qui résume le chapitre :

la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d’une vie propre, qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur, et, spontanément, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une plus-value, et finalement s’accroît par sa propre vertu.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IV et V, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La phrase suivante donne la clé de lecture. La valeur semble avoir acquis la propriété occulte d’enfanter de la valeur parce qu’elle est valeur, de faire des petits, ou du moins de pondre des œufs d’or. Le verbe « sembler » porte tout le poids. À ce point de l'exposé, l'origine du surplus est nommée et non expliquée, et l'idée qu'une somme fructifie d'elle-même est celle que les deux chapitres suivants vont défaire. Marx rappelle d'ailleurs que les premiers théoriciens du commerce, les mercantilistes, définissaient le capital comme money which begets money, l'argent qui engendre de l'argent : ils décrivaient exactement ce qu'on voit.

Le texte allemand dit la chose avec plus de force. Là où Roy écrit « substance automatique », Marx avait écrit automatisches Subjekt, un sujet automatique : la valeur devient le sujet d'un processus, celui qui agit et se transforme. Le lecteur de Hegel reconnaît le vocabulaire de la préface de la Phénoménologie de l'esprit (1807), qui demandait de penser le vrai comme sujet et non seulement comme substance. Le rapprochement n'est pas sans ironie : ce qui se comporte comme un sujet, dans cette société, c'est une somme d'argent.

Pour rester reconnaissable à travers ses métamorphoses, cette valeur a besoin d'une forme où elle se compte. Puisqu'elle change sans cesse d'aspect et de grandeur, il lui faut avant tout une forme propre au moyen de laquelle son identité avec elle-même soit constatée, et cette forme est l'argent. On le voit dans la comptabilité d'une entreprise : ses machines, ses stocks et ses créances n'y apparaissent que comme des sommes, la même valeur sous des formes différentes.

Qui est le capitaliste dans ce mouvement ?

Celui qui lui sert de support. Marx définit le capitaliste par la place qu'il occupe dans le mouvement de la valeur, et non par son caractère.

La conséquence est énoncée en deux phrases. C’est comme représentant, comme support conscient de ce mouvement que le possesseur d’argent devient capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche, est le point de départ de l’argent et son point de retour. Le correctif « ou plutôt sa poche » est une plaisanterie qui porte un argument : ce qui compte chez lui, c'est l'endroit où l'argent part et revient. Marx l'appelle aussi capital personnifié, doué de conscience et de volonté.

Cette définition explique pourquoi des hommes de tempérament très différent se conduisent de la même manière dès qu'ils occupent la même place. Le but de leurs opérations leur est fixé par le mouvement qu'ils portent, et Marx le décrit comme le mouvement incessant du gain toujours renouvelé. Celui qui cesserait de chercher l'accroissement cesserait, à proprement parler, d'être capitaliste.

Elle permet aussi de distinguer le capitaliste du thésauriseur, celui qui amasse de l'or et le garde. Les deux partagent la passion de l'enrichissement. Mais tandis que celui-ci n’est qu’un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. Le thésauriseur croit protéger son trésor en le retirant de la circulation, et le trésor ne grossit pas. Le capitaliste relance sans cesse son argent dans la circulation, et c'est en le risquant qu'il le fait croître.

Gravure : sous une porte voûtée, un homme assis tient sur ses genoux une poule ouverte et morte, un couteau à ses pieds, une jatte vide devant lui.
La poule aux œufs d'or de La Fontaine : l'avare l'ouvre pour prendre le trésor d'un coup et n'y trouve rien. Le thésauriseur de Marx garde l'argent hors de la circulation ; le capitaliste le relance, et la somme revient grossie. J.-J. Grandville, illustration de « La Poule aux œufs d'or » (Fables, livre V, fable 13), Fables de La Fontaine, Paris, H. Fournier, 1838-1840, tome III. Bibliothèques de Nancy (Rés. 10 795), domaine public.

Comment lire cette définition, et quels contresens éviter ?

La formule A-M-A′ décrit le capital tel qu'il apparaît sur le marché. Elle ne prend tout son sens qu'avec la force de travail, et trois lectures courantes la déforment.

La formule complète s'écrit A-M-A′, où A′ est la somme de départ augmentée d'un excédent. Marx la retrouve sous trois figures. Le commerce achète pour revendre plus cher. L'industrie transforme la marchandise entre l'achat et la vente. Le prêt à intérêt saute l'étape de la marchandise et réduit la formule à A-A′, argent qui vaut plus d’argent, valeur qui est plus grande qu’elle-même. Le prêt est la figure la plus mystérieuse, parce que la marchandise y a disparu et que l'argent paraît s'accroître sans rien traverser.

Une question reste discutée. On lit souvent le chapitre IV comme une définition du capital en général, valable partout où l'on achète pour revendre, et Marx rappelle lui-même que le capital s'est d'abord présenté sous forme d'argent, comme fortune monétaire, capital commercial ou capital usuraire. Nous pensons que la définition n'acquiert sa portée qu'avec le chapitre VI. Acheter pour revendre ne devient un mode de production que si l'excédent est produit, au lieu d'être gagné sur un tiers. Le chapitre IV donne la forme du capital ; c'est la force de travail qui en fait le capital de l'époque moderne.

On lit souvent Marx affirmerait que le capital est une « substance automatique » capable de se multiplier par elle-même, et ferait de l'argent une puissance mystérieuse.

Ce que dit le texte Marx décrit une apparence et la signale comme telle : la valeur « semble » faire des petits. Les chapitres V et VI montrent ensuite que le surplus ne vient ni de l'argent ni de l'échange, mais de l'usage de la force de travail.

On lit souvent Si le mouvement du capital « n'a pas de limites », le capital serait tout-puissant et rien ne pourrait l'arrêter.

Ce que dit le texte La phrase dit que le mouvement ne contient en lui-même aucun point d'arrêt, à la différence de l'achat qui s'achève dans un besoin satisfait. Les limites lui viennent donc du dehors : de la nature, de la loi, de la résistance de ceux qui travaillent. Le chapitre de la journée de travail en donne l'exemple.

On lit souvent Marx reprocherait aux capitalistes leur cupidité, et il suffirait de patrons plus honnêtes pour changer les choses.

Ce que dit le texte Le capitaliste est défini comme le support d'un mouvement dont le but lui est imposé. Remplacer les personnes sans toucher à la place qu'elles occupent laisserait le mouvement intact. Cette définition n'excuse personne : elle explique pourquoi les conduites se ressemblent.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de Marx, pourquoi acheter du coton 100 livres sterling pour le revendre 100 livres serait-il absurde ?

Parce qu'on reviendrait au point de départ avec la même somme, après avoir couru le risque de la perdre. Dans A-M-A′, les deux bouts sont de l'argent et ne diffèrent que par la quantité. Le mouvement n'a donc de sens que si l'on revend 110 ce qu'on a acheté 100.

Pourquoi le mouvement du capital n'a-t-il pas de fin, alors que la circulation simple en a une ?

La circulation simple s'arrête quand le besoin est satisfait : le pain acheté est mangé. Dans le mouvement du capital, le but est une grandeur, et une grandeur peut toujours être plus grande. La somme revenue reprend le même chemin, et ainsi de suite.

Marx pense-t-il que l'argent a le pouvoir de faire des petits ?

Non. Il écrit que la valeur semble avoir acquis ce pouvoir, et il décrit là une apparence. Au chapitre V, il montre que l'échange ne peut pas produire de surplus, et au chapitre VI il trouve la marchandise qui en produit : la force de travail.

Le plateau du comptoir, en six temps

Un comptoir sous une lampe : un plateau de laiton où s'élève une colonne d'écus, une ardoise au mur où une série de nombres est écrite à la craie, et une bourse de cuir.
La même valeur, d'une forme à l'autre, et la série qui monte d'un dixième à chaque tour. Elle paraît s'accroître d'elle-même, et le mot de Marx est « semble ». D'après le texte : Livre I, chapitre IV →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IV et V, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, deuxième section, « La transformation de l'argent en capital », chapitre IV : « La formule générale du capital ». Le concept vient juste après la marchandise et l'argent, et avant qu'il soit question de salaire : il est construit sur la seule circulation.