La notion
La valeur qui se valorisesich verwertender Wert
Le capital n'est ni une chose ni une somme : c'est un mouvement. De la valeur qui traverse des formes (argent, marchandise, argent) sans cesser d'être la même, et qui en revient grossie. De sorte qu'elle paraît s'accroître par sa propre vertu, et que celui qui la possède n'en est que le support conscient.
Ni une chose, ni une somme
Demandez ce qu'est le capital et l'on vous répondra : de l'argent, ou bien des machines, des bâtiments, un stock de marchandises. Les deux réponses sont si naturelles que l'économie politique les a données tour à tour sans y voir de difficulté, et Marx en cite les formules avec une ironie qui n'est pas gratuite : « le capital est marchandise » chez James Mill, « ce n'est pas la matière qui fait le capital, mais la valeur de cette matière » chez Say. Chacune saisit un moment et le prend pour la chose.
Le défaut n'est pas d'observation mais de catégorie, et Marx le formule ainsi : si l'on s'arrête à l'une ou l'autre des formes sous lesquelles la valeur se manifeste tour à tour, on aboutit aux deux définitions : le capital est argent, le capital est marchandise. Et l'on manque ce qui les relie. Car une somme d'argent qui dort n'est pas du capital : enfermée dans un coffre, elle se pétrifie sous forme trésor et ne grossira pas d'un liard quand elle dormirait là jusqu'au jugement dernier
. Et un stock de coton n'est pas du capital s'il est destiné à être porté.
Il faut donc chercher le capital non dans un état mais dans un mouvement, et c'est ce que fait le chapitre IV. La définition qu'il en donne est d'une brièveté frappante : tout argent qui dans son mouvement décrit ce dernier cercle se transforme en capital, devient capital et est déjà par destination capital
.
Où Marx l'établit, et pourquoi si tôt
Le chapitre IV ouvre la deuxième section, aussitôt après les trois chapitres consacrés à la marchandise et à l'argent, et bien avant qu'il ait été question d'usine, de salaire ou de plus-value produite. Cette place est délibérée et elle a une conséquence de méthode qu'il faut apercevoir : le concept de capital est construit à partir de la seule circulation, c'est-à-dire à partir de ce que tout le monde peut observer sur un marché, avant qu'on soit entré dans la production.
L'avantage est considérable. Marx obtient ainsi une définition du capital qui ne présuppose rien du rapport salarial : elle vaut pour le marchand de l'Antiquité comme pour l'industriel de Manchester. Puis, l'ayant obtenue, il peut poser le problème que les deux chapitres suivants résoudront (d'où vient l'excédent ?) et démontrer qu'il ne peut sortir de la circulation, ce qui obligera à chercher une marchandise dont l'usage crée plus de valeur qu'elle n'en coûte. La force de travail n'entre en scène qu'au chapitre VI, et elle y entre comme la solution d'un problème que le chapitre IV a formulé.
On mesure du même coup ce que la construction refuse. Elle refuse de définir le capital par la propriété, par la richesse, par l'accumulation d'objets : rien de tout cela ne suffit, et rien de tout cela n'est propre à l'époque moderne. Ce qui est propre à celle-ci, c'est qu'une forme de mouvement soit devenue la forme dominante, et une forme de mouvement ne se possède pas comme un champ.
La distinction qui fait le concept : deux cercles
Tout repose sur la comparaison de deux parcours qui emploient les mêmes termes dans l'ordre inverse. Le premier est celui de la circulation ordinaire : M—A—M, vendre pour acheter. Le second est celui de l'argent comme capital : A—M—A, acheter pour vendre. Marx observe d'abord la différence formelle, là, c'est la marchandise qui forme le point de départ et le point de retour
, ici c'est l'argent ; puis il en tire la différence qui compte, celle du but.
Dans M—A—M, le tisserand vend sa toile pour acheter du pain : le parcours s'achève dans une chose qui sort de la circulation et se consomme. La satisfaction d'un besoin, une valeur d'usage, tel est donc son but définitif
. Le mouvement a sa fin hors de lui : quand le pain est mangé, il est fini, et il ne recommencera que si la faim revient.
Dans A—M—A, au contraire, les deux extrêmes sont de même nature, et c'est ce qui change tout. Le cercle A—M—A, au contraire, a pour point de départ l'argent et y revient
; son motif, son but déterminant est donc la valeur d'échange
. Or échanger cent livres contre cent livres serait un détour absurde : le parcours n'a de sens que si le retour excède le départ. Cet excédent ou ce surcroît, je l'appelle plus-value
, écrit Marx : le nom de la notion est là, dans une définition purement formelle, avant qu'on sache d'où l'excédent provient.
De cette symétrie des extrêmes découle la propriété décisive. La distinction entre la somme avancée et l'excédent s'évanouit aussitôt qu'il est réalisé : ce qui sort de la circulation, ce ne sont pas cent livres d'un côté et dix de l'autre, mais une valeur de cent dix, prête à recommencer le même jeu
. Et Marx en tire la conséquence : dès lors que l'augmentation de la valeur forme le but final du mouvement, 110 l. st. ressentent le même besoin de s'accroître que 100 l. st.
Le mécanisme : une substance automatique, et sa forme propre
Nous tenons alors le concept, et Marx le formule dans une phrase qu'il faut lire pour elle-même parce qu'elle contient toute la difficulté du livre : la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d'une vie propre, qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur
, et qui, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une plus-value, et finalement s'accroît par sa propre vertu
. Le capital est donc de la valeur en mouvement, qui reste identique à elle-même à travers ses métamorphoses et qui en revient grossie.
Trois précautions de lecture s'imposent ici, et l'on manque le chapitre si l'on en néglige une.
D'abord, ce « par sa propre vertu » est une apparence, et Marx le dit dans la phrase même qui suit : la valeur semble avoir acquis la propriété occulte d'enfanter de la valeur parce qu'elle est valeur, de faire des petits, ou du moins de pondre des œufs d'or
. Le verbe sembler porte tout le poids. À ce stade de l'exposé, l'origine de l'excédent n'est pas expliquée, elle est seulement nommée ; et l'illusion qu'une somme fructifie d'elle-même est précisément ce que les deux chapitres suivants viendront dissiper.
Ensuite, cette valeur en mouvement a besoin d'une forme dans laquelle son identité soit lisible. Puisqu'elle change sans cesse d'aspect et de grandeur, il lui faut avant tout une forme propre au moyen de laquelle son identité avec elle-même soit constatée
, et cette forme est l'argent. C'est un point que l'on cite peu et qui explique beaucoup : si la comptabilité en argent est le langage obligé de toute entreprise, ce n'est pas par commodité : c'est la seule forme où le capital peut se reconnaître à travers ses métamorphoses.
Enfin, ce mouvement n'a pas de terme interne. La circulation de l'argent comme capital possède au contraire son but en elle-même
, écrit Marx, car ce n'est que par son renouvellement que la valeur continue de se faire valoir ; d'où la formule : le mouvement du capital n'a donc pas de limites
. Là où M—A—M rencontre la limite d'un besoin ( on ne mange pas deux fois son pain), A—M—A′ n'en rencontre aucune, parce que son but est une grandeur et non une satisfaction.
Ce que le concept ouvre : le capitaliste est une fonction
La conséquence la plus lourde du chapitre ne concerne pas l'argent mais les hommes, et elle est énoncée en une ligne. C'est comme représentant, comme support conscient de ce mouvement que le possesseur d'argent devient capitaliste
; sa personne, ou plutôt sa poche, est le point de départ de l'argent et son point de retour
. Le capitaliste n'est donc pas défini par une psychologie (la cupidité, l'esprit d'entreprise) mais par une place dans un mouvement dont il est le support : il n'est capitaliste qu'autant que l'accroissement de la valeur est le motif déterminant de ses opérations.
Cela permet deux choses que la description morale ne permet pas. D'une part, expliquer que des individus fort différents se conduisent de la même façon dès qu'ils occupent la même place : ce n'est pas leur caractère qui commande, c'est la contrainte de valorisation, sous peine de disparaître. D'autre part, distinguer le capitaliste du thésauriseur, avec lequel il partage la passion de l'accroissement mais dont il diffère du tout au tout : l'avare soustrait son or à la circulation, et son trésor ne grossit pas ; le capitaliste l'y jette sans cesse, et c'est en le risquant qu'il le fait croître.
C'est enfin sur cette base que reposera tout le reste du livre. Une fois posé que le capital est un mouvement d'auto-accroissement sans terme, la longueur de la journée de travail, l'intensité, la composition du capital, l'armée de réserve deviennent les variables par lesquelles ce mouvement s'exerce. Chacune de ces analyses présuppose le chapitre IV ; aucune ne le redémontre.
Lectures et contresens
Le premier contresens est de lire la « substance automatique » comme une thèse de Marx sur la fécondité de l'argent, alors qu'elle est la description d'une apparence dont il va rendre compte. C'est le même geste que dans le chapitre du fétichisme : on décrit d'abord ce que la forme donne à voir, ensuite on montre ce qu'elle recouvre. Prise pour une affirmation, la phrase ferait de Marx un métaphysicien du capital ; prise pour ce qu'elle est, elle est le programme des cent pages suivantes.
Le deuxième consiste à conclure de la formule « sans limites » que le capital serait tout-puissant. Elle ne dit rien de tel. Elle dit que le mouvement ne contient en lui-même aucun point d'arrêt, à la différence de la circulation simple qui s'achève dans un besoin satisfait : les limites qu'il rencontre lui sont donc extérieures, et ce sont des limites naturelles, légales ou sociales. Rien de fataliste dans cette proposition : elle indique au contraire où les limites peuvent se poser, puisqu'elles ne se poseront pas d'elles-mêmes.
Un troisième malentendu porte sur la personne du capitaliste. Dire qu'il est le support conscient d'un mouvement n'est pas le dédouaner, et l'on aurait tort d'y voir une excuse : la contrainte de valorisation explique la régularité des conduites, elle ne les rend pas involontaires. Mais l'inverse est aussi vrai, et c'est ce que la lecture morale ne voit pas : remplacer les individus sans toucher à la place qu'ils occupent ne changerait pas le mouvement d'un iota, ce qui est bien la raison pour laquelle Marx ne fait pas la critique des mauvais patrons.
Reste une question ouverte sur laquelle nous nous rangeons prudemment. On lit souvent ce chapitre comme s'il donnait une définition du capital en général, valable partout où l'on achète pour revendre ; et Marx écrit bien que le capital marchand est historiquement antérieur. Mais la définition n'acquiert sa portée qu'une fois articulée au chapitre VI : acheter pour revendre ne fait un mode de production que si l'excédent y est produit, et non gagné sur un tiers. Le mouvement décrit ici est donc la forme du capital, et il ne devient le capital de notre époque qu'en trouvant, dans la force de travail, la marchandise qui le remplit.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre IV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, deuxième section, chapitre IV, « La transformation de l'argent en capital ». Aussitôt après la marchandise et l'argent, et avant qu'il ait été question de salaire : le concept se construit sur la seule circulation.
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