La notion

ArgentGeld

L'argent est la puissance aliénée accomplie : l'entremetteur universel qui confère à qui le détient des qualités qu'il ne possède pas. L'avoir y prend la place de l'être.

Le fragment est court et c'est l'un des plus beaux du corpus. Marx y appelle deux témoins qui ne sont pas économistes : le Faust de Goethe et le Timon d'Athènes de Shakespeare, dont il recopie de longs passages sur l'or. La méthode est délibérée — ce que l'économie politique décrit en termes neutres, la poésie l'avait déjà nommé, et nommé pour ce que c'est.

Ce que fait l'argent tient dans un renversement de propriétés. Qui le possède n'est ni laid, ni boiteux, ni sot : il achète la beauté, l'agilité, l'esprit, et il est honoré comme s'il les avait. L'argent est l'entremetteur universel, celui qui confie à chacun des pouvoirs qui ne sont pas les siens. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la vertu en vice, et inversement.

Le point philosophique en découle. Ce que je suis et ce dont je suis capable ne sont plus déterminés par mon individualité : ils le sont par ce que je possède. Mes forces essentielles me sont devenues extérieures et me font face sous la forme d'une chose que je détiens. C'est pourquoi Marx nomme l'argent la puissance aliénée de l'humanité — non une chose neutre qui circule, mais la figure achevée de l'aliénation.

Le fragment se retourne à la fin, et c'est ce retournement qu'on cite le moins. Suppose l'homme comme homme, écrit Marx, et son rapport au monde comme un rapport humain : tu ne pourras plus échanger que de l'amour contre de l'amour, de la confiance contre de la confiance. Si tu aimes sans faire naître d'amour en retour, ton amour est impuissant, et c'est un malheur. La mesure n'est plus l'argent : elle est la vie même de l'individu.

Où Marx l'établit

Manuscrits de 1844, troisième manuscrit — « L'argent », où Marx convoque Goethe et Shakespeare.