La notion

Travail aliénéentfremdete Arbeit

Le travail aliéné est le travail qui, sous la propriété privée, se retourne contre celui qui l'accomplit : plus l'ouvrier produit, plus le monde qui lui fait face est puissant, et plus il est pauvre lui-même.

Marx écrit ces pages à Paris, à vingt-six ans, et elles resteront inconnues quatre-vingt-huit ans. Sa méthode y est frappante : il part des prémisses de l'économie politique elle-même — la propriété privée, la séparation du travail et du capital, la concurrence — et montre qu'elles conduisent à un résultat qu'elle énonce sans le comprendre. L'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse.

L'aliénation prend quatre figures emboîtées. D'abord dans le produit : le travail se fixe dans un objet, et cet objet lui fait face comme une puissance étrangère. Ensuite dans l'acte même de travailler, qui ne lui appartient pas : il ne s'y affirme pas, il s'y nie, et ne se sent chez lui que lorsqu'il ne travaille pas. Puis dans son être générique — ce qui devrait le distinguer, produire librement et universellement, devient un simple moyen de subsister. Enfin dans le rapport aux autres hommes, car ce qui est arraché à l'un revient nécessairement à un autre.

Vient alors le renversement qui fait la force du texte. L'économie politique pose la propriété privée comme un fait premier et n'en rend jamais compte. Marx montre qu'elle est le produit du travail aliéné avant d'en devenir la cause : le rapport s'inverse ensuite et devient réciproque, comme entre les dieux et l'égarement religieux — les dieux n'en sont pas l'origine, ils en sont l'effet, puis ils l'entretiennent.

Vingt-trois ans séparent ces pages du Capital, et le terrain change. Marx n'y raisonnera plus sur l'homme et son essence mais sur des rapports sociaux ; la plus-value, grandeur mesurable, y remplacera l'aliénation comme concept central. Lire les deux textes permet de suivre ce déplacement au lieu d'avoir à trancher entre deux Marx.

Où Marx l'établit

Manuscrits de 1844, premier manuscrit — « Le travail aliéné », écrit à vingt-six ans et publié en 1932 seulement.