La notion
BesoinsBedürfnisse
Sous l'argent, le besoin cesse d'être humain : il devient un levier. Chaque produit nouveau appelle un manque nouveau, et l'industrie prospère de la dépendance qu'elle crée.
Marx commence par une remarque qui a l'air d'un paradoxe. L'économie politique se donne pour la science de la richesse ; elle est aussi, et peut-être d'abord, la science du renoncement. Moins tu manges, moins tu bois, moins tu lis, moins tu penses, moins tu aimes — plus tu épargnes, et plus grandit ce trésor que ni les mites ni la rouille ne dévorent. L'ascèse y devient une catégorie économique.
Le mouvement réel, lui, est inverse et cynique. Chacun spécule sur la création d'un besoin nouveau chez l'autre, afin de l'obliger à un sacrifice nouveau et de le placer dans une dépendance nouvelle. L'extension des produits n'est donc pas l'enrichissement des facultés humaines : c'est le raffinement des moyens d'assujettissement. Chaque produit est un appât, et l'industriel se fait obséquieux pour tirer de sa proie l'argent qu'elle garde.
À cela Marx oppose le besoin humain riche — celui d'un homme qui a besoin de la totalité des manifestations de la vie humaine, et pour qui sa propre réalisation est une nécessité intérieure. Et il en tire l'idée la plus étonnante du texte : les sens eux-mêmes ont une histoire. L'œil devient un œil humain lorsque son objet est devenu un objet humain, social. La formation des cinq sens est l'ouvrage de toute l'histoire écoulée.
C'est ici que les Manuscrits sont à la fois le plus loin du Capital et le plus vivants. La critique n'y vise pas seulement la misère mais une richesse qui produit ses propres misères : l'homme accablé de marchandises et privé de sens pour en jouir. Vingt-trois ans plus tard, Marx ne raisonnera plus ainsi — mais la question qu'il pose là n'a pas été reprise par sa propre économie.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844, troisième manuscrit — « Besoins, production et division du travail ».
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