La notion
Capital constant et capital variablekonstantes und variables Kapital
Une même avance, deux comportements. La partie qui devient coton, broches et bâtiments rend exactement ce qu'elle a reçu : sa valeur reparaît dans le produit sans y rien ajouter. La partie qui achète des journées de travail rembourse ce qu'elle a coûté et va au-delà. Marx appelle la première constante et la seconde variable — et c'est de cette coupure que dépendent le taux de la plus-value, la composition du capital et tout le Livre III.
Une avance, et deux destins
Un capitaliste avance une somme et l'emploie tout entière : il achète du coton, des broches, un local, et il achète des journées de travail. Rien dans cette dépense ne distingue les deux emplois — c'est un seul décaissement, porté à un seul compte, et les livres n'en disent rien de plus. Pourtant, quand le produit sort et qu'on le compte, la somme retrouvée est plus grande que la somme avancée, et il faut bien que ce surcroît soit venu de quelque part.
La difficulté, ici, n'est donc pas de trouver un fait caché mais de séparer ce que la comptabilité confond. Marx commence par le poser dans les termes les plus plats : les facteurs du travail prennent une part différente à la formation de la valeur des produits
. Deux emplois d'une même avance, deux comportements : l'un rend exactement ce qu'il a reçu, l'autre rend davantage.
On voit tout de suite pourquoi la distinction ne peut pas se lire sur les choses. Le coton et l'ouvrier sont l'un et l'autre nécessaires, l'un et l'autre payés, l'un et l'autre consommés dans l'opération : ce qui les sépare n'est pas leur utilité, qui est égale, mais leur manière de se comporter à l'égard de la grandeur de la valeur. C'est une distinction de comportement, non de nature, et c'est pourquoi il faut la démontrer au lieu de la constater.
Où Marx l'établit : au chapitre VIII, juste avant de calculer
La place de ce chapitre est un choix de méthode qu'il vaut la peine d'apprécier, car elle explique la sécheresse apparente du texte. Le chapitre VII vient de montrer comment la plus-value naît ; le chapitre IX va en donner le taux. Entre les deux, il faut établir par rapport à quoi ce taux se calcule — et la réponse n'est pas évidente, puisque le sens commun le rapporterait à l'avance totale, comme le fait le capitaliste lui-même et comme le fera l'économie politique après lui.
Marx procède donc en deux temps. Il montre d'abord que le travail produit un double effet, et qu'il le doit à son double caractère : C'est par la simple addition d'une nouvelle valeur qu'il maintient l'ancienne
. En tant qu'il est utile — filage, tissage, forge —, il transforme les moyens de production en éléments d'un produit nouveau et fait passer leur valeur dedans ; en tant qu'il est simple dépense de force humaine mesurée par sa durée, il ajoute une valeur qui n'était nulle part. Une seule opération, deux résultats, et il faut avoir tenu le double caractère du travail dès le chapitre premier pour le comprendre.
Il en tire ensuite les deux définitions, et elles sont formulées comme des constats de grandeur. La partie transformée en moyens de production ne modifie donc pas la grandeur de sa valeur
: c'est le capital constant. La partie transformée en force de travail, elle, Elle reproduit son propre équivalent et de plus un excédent
; Cette partie du capital se transforme sans cesse de grandeur constante en grandeur variable
, et c'est le capital variable. Les mots sont choisis avec soin : constant et variable ne qualifient pas la matière, ils qualifient un comportement de grandeur.
Conserver n'est pas créer
Toute la distinction tient dans un écart que la langue courante n'entend pas : conserver de la valeur et en produire sont deux opérations différentes, quoiqu'elles soient faites dans le même geste et par la même personne. L'ouvrier ne travaille pas deux fois dans le même temps, une fois pour ajouter et une fois pour transmettre. Il ajoute, et parce qu'il ajoute sous une forme utile déterminée, il transmet.
Marx a une formule frappante pour ce transfert, et elle mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle nomme exactement ce qui se passe : leur valeur est sujette à une espèce de métempsycose
, Elle va du corps consommé au corps nouvellement formé
. Ce n'est pas une image ornementale. Une métempsycose est le passage d'une même chose d'un corps dans un autre : rien n'y est créé, rien n'y est détruit, et la grandeur est la seule chose qui traverse. D'où la formule qui résume le chapitre : La valeur des moyens de production reparaît donc dans la valeur du produit ; mais elle n'est pas, à proprement parler, reproduite
.
La force de travail se comporte autrement, et Marx le dit dans les mêmes termes pour que la comparaison porte : La force de travail en action ne reproduit donc pas seulement sa propre valeur ; mais elle produit encore de la valeur en plus
. Elle rembourse ce qu'elle a coûté et va au-delà — c'est même par là qu'elle intéresse celui qui l'achète.
Reste à mesurer la portée de cette asymétrie, et deux propositions du chapitre l'établissent chacune de son côté. La première borne le constant : Les moyens de production ne peuvent donc jamais ajouter au produit plus de valeur qu'ils n'en possèdent
eux-mêmes, et plus précisément un moyen de production ne transmet jamais au produit plus de valeur qu'il n'en perd lui-même par son dépérissement dans le cours du travail
. Une machine de mille livres qui dure mille jours en cède un millième par jour : rien de plus, jamais. La seconde établit la gratuité du variable, et c'est la phrase la plus mordante du chapitre : la propriété qu'a le travail vivant de conserver en ajoutant est un don naturel qui ne coûte rien au travailleur, mais qui rapporte beaucoup au capitaliste
.
Une conséquence en découle, qui vaut d'être notée parce qu'elle prévient un contresens fréquent : ce qui n'a coûté aucun travail ne transmet aucune valeur, si utile soit-il. C'est le cas qui se présente avec tous les moyens de production que fournit la nature, sans que l'homme y soit pour rien, avec la terre, l'eau, le vent, le fer dans la veine métallique, le bois dans la forêt primitive
. Le vent fait tourner le moulin sans rien ajouter au prix de la farine.
L'épreuve : faire varier le prix du coton
Une distinction de ce genre se prouve en la mettant à l'épreuve, et Marx procède exactement ainsi : il fait varier séparément chaque terme et regarde ce qui bouge. C'est la démarche de qui veut savoir laquelle de deux causes agit.
Premier essai : on multiplie par six la productivité du filage. L'ouvrier file alors trente-six livres là où il en filait six, dans le même temps ; il conserve donc six fois plus de valeur ancienne, tandis que la valeur nouvelle ajoutée à chaque livre est six fois moindre. Deuxième essai : on laisse la productivité tranquille et l'on double le prix du coton. La valeur transmise double, et la valeur ajoutée ne bouge pas d'un shilling. Dans les deux cas, une seule des deux grandeurs a répondu — ce qui suffit à prouver que ce sont deux grandeurs.
Marx prend soin d'écarter ici l'objection qui se présente aussitôt : appeler « constante » une partie dont le prix change semble une contradiction. Il y répond sans détour — La notion de capital constant n'exclut en aucune manière un changement de valeur de ses parties constitutives
. Le coton acheté un demi-shilling et qui en vaut un le lendemain en ajoutera un au produit ; mais le changement de valeur prend naissance en dehors du procès de production
où il fonctionne comme moyen de production. Constant ne veut donc pas dire invariable : cela veut dire que le procès de production ne fait, de ce côté-là, rien varier.
La même précaution vaut pour la proportion des deux parties. Qu'un seul ouvrier avec une machine coûteuse façonne cent fois ce que dix ouvriers façonnaient avec dix outils modestes : Ce changement ne fait que modifier le rapport de grandeur entre le capital constant et le capital variable
, et n'affecte pas leur différence fonctionnelle
. La composition du capital peut donc s'élever indéfiniment sans que la distinction perde un pouce de sa validité — remarque décisive, car c'est d'elle que partiront la composition organique et la loi tendancielle.
Ce que la distinction rend calculable
On mesure mal, à la première lecture, tout ce que ce chapitre austère met en place. Il ne se contente pas de classer : il fournit le dénominateur de tout ce qui suivra.
Le taux de la plus-value, d'abord, qui est le rapport de la plus-value au seul capital variable et non à l'avance totale. Ce choix n'est pas conventionnel : si le constant ne fait que reparaître, le rapporter à l'excédent reviendrait à mêler à la mesure une grandeur qui n'y a pris aucune part. Le taux ainsi défini mesure l'exploitation, tandis que le taux de profit — le même excédent rapporté à l'avance entière — mesure ce que le capitaliste voit. Les deux sont légitimes, ils ne répondent pas à la même question, et les confondre est la source de la plupart des malentendus sur le Livre III.
La composition du capital, ensuite : le rapport du constant au variable, qui est la manière dont Marx compte les effets du machinisme. Puis l'armée de réserve, puisqu'une composition qui s'élève signifie une demande de travail qui croît moins vite que le capital. Puis la loi tendancielle du taux de profit, qui n'est que la conséquence arithmétique de la même élévation. Rien de tout cela ne serait formulable si l'avance restait un bloc.
Il faut noter enfin ce que la distinction fait apparaître de la comptabilité réelle. Le capitaliste, lui, n'a aucun motif de la faire — pour lui, tout est avance, et le profit se rapporte au tout. Marx observe d'ailleurs qu'il est ordinairement trop absorbé dans la fabrication de la plus‑value
pour distinguer ce que le travail vivant lui donne gratuitement, et qu'il faut des interruptions violentes, des crises, pour l'en avertir. La distinction n'est donc pas une manière plus fine de tenir les livres : c'est un point de vue que les livres ne peuvent pas occuper.
Trois contresens, et une objection sérieuse
Le premier contresens confond cette distinction avec celle du capital fixe et du capital circulant, qui lui ressemble et n'a rien à voir. Fixe et circulant classent les avances selon la manière dont elles se renouvellent : la machine dure des années, le coton passe en un jour, le salaire est réavancé à chaque paie. Constant et variable les classent selon leur comportement à l'égard de la valeur. Les deux découpages se croisent — le coton est circulant et constant, le salaire circulant et variable — et Marx tiendra à les séparer explicitement au Livre II. Confondre les deux, c'est perdre d'un coup tout le chapitre.
Le deuxième prend « constant » pour « inerte », et en tire que Marx mépriserait les machines. C'est l'inverse : le chapitre XV leur consacre les plus longues pages du livre, et le texte répète que les moyens de production sont indispensables et prodigieusement productifs — de valeurs d'usage. Ils sont même l'objet d'un éloge en règle : le travail, par son simple contact avec les moyens de production, les ressuscite des morts
. Ce qu'ils ne font pas, c'est ajouter de la valeur au-delà de la leur. Une chose peut être décisive pour la richesse matérielle et neutre pour la grandeur de valeur : c'est exactement la distinction du chapitre premier, tenue jusqu'au bout.
Le troisième croit trouver dans l'automatisation une réfutation : une usine sans ouvriers produirait de la valeur sans capital variable. L'objection se retourne, et c'est même le ressort du Livre III : si le variable est la seule source, une production sans travail vivant ne produit aucune valeur nouvelle, et le capital y trouve non pas un démenti mais sa difficulté propre. Que l'entreprise automatisée soit très rentable ne prouve rien contre cela, la répartition de la plus-value totale entre capitaux ne se faisant pas au prorata de celui qui l'a produite — c'est la question des prix de production, et elle est ailleurs.
Reste l'objection sérieuse, qui n'est pas un contresens : le chapitre pose que le travail vivant est la seule source de valeur nouvelle, mais il ne le démontre pas ici. Il l'a établi au chapitre premier, en montrant que ce que les marchandises ont de commun est du travail humain, et le chapitre VIII ne fait qu'en tirer les conséquences comptables. Qui refuse la théorie de la valeur-travail refusera donc la distinction du même mouvement, et il ne sert à rien de discuter le chapitre VIII avec lui. Nous nous rangeons pour notre part du côté des lectures qui tiennent ce chapitre pour le plus rigoureusement déduit du livre : il n'y ajoute aucune hypothèse, il ne fait qu'appliquer le double caractère du travail à la question de savoir d'où vient un excédent — et cette économie de moyens est, en matière de démonstration, la meilleure recommandation qui soit.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, troisième section, chapitre VIII, « Capital constant et capital variable » — entre le chapitre VII, qui montre comment naît la plus-value, et le chapitre IX, qui en donne le taux : il fallait d'abord établir par rapport à quoi ce taux se calcule.
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