Une salle de filature : deux métiers à filer en fonte portent des centaines de bobines blanches ; un garçon assis sur une caisse, entre les deux, tient un morceau de coton devant les broches.

Capital constant et capital variablekonstantes und variables Kapital

Des centaines de broches, et un garçon de quatorze ans chargé de les huiler toutes. Les machines ne font que transmettre leur valeur au fil ; seul le travail en ajoute, et c'est lui aussi qui les garde en état. Lewis W. Hine, salle de filature de la King Philip Mill, 3 octobre 1915. National Child Labor Committee, Library of Congress, domaine public.

En bref

Le capital constant et le capital variable sont, chez Marx, les deux parts d'une même avance de capital. La première achète les moyens de production (matières, machines, bâtiments) : leur valeur passe dans le produit sans grandir. La seconde achète la force de travail, c'est-à-dire la capacité de travailler : elle reproduit sa valeur et y ajoute un excédent, la plus-value. Marx l'établit au chapitre VIII du Livre I du Capital (1867). La distinction ne se voit pas dans les comptes, où tout est avance.

Ce qu'il faut retenir

  1. Un capitaliste avance de l'argent pour deux sortes d'achats, des moyens de production et des journées de travail. Dans ses comptes, les deux ne forment qu'une dépense.
  2. En travaillant, l'ouvrier fait deux choses à la fois : par la forme utile de son travail, il transmet au produit la valeur du coton et des machines ; par sa durée, il ajoute une valeur nouvelle.
  3. La valeur des moyens de production reparaît dans le produit sans augmenter : c'est le capital constant. La force de travail rend sa propre valeur et un excédent : c'est le capital variable.
  4. Constant ne veut pas dire invariable. Le prix du coton peut doubler : le changement vient du marché, la filature n'y est pour rien, et la valeur ajoutée par le fileur ne bouge pas.
  5. La distinction sert à mesurer. La plus-value se rapporte au seul capital variable (le taux de plus-value), et le rapport du constant au variable donne la composition du capital.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Pourquoi distinguer deux parts dans une seule avance ?

Parce que ces deux parts ne se comportent pas de la même manière dans la production. L'une rend au produit ce qu'elle a coûté, sans plus ; l'autre rend davantage, et c'est d'elle que vient la plus-value.

Prenons un capitaliste qui ouvre une filature. Il avance une somme d'argent et la dépense tout entière : il achète du coton, des broches, un local, et il paie des ouvriers à la journée. Dans ses livres, ces achats forment une seule avance, inscrite à un seul compte. Pourtant, quand les filés sont vendus, la somme qui revient est plus grande que la somme avancée. Ce surplus a bien une origine, et rien dans la comptabilité ne permet de la lire.

Marx commence donc par séparer ce que les comptes confondent. Il pose le point de départ dans les termes les plus simples : les différents facteurs du travail prennent une part différente à la formation de la valeur des produits. Le coton et l'ouvrier sont tous deux nécessaires, tous deux payés, tous deux consommés dans l'opération. Leur utilité ne les sépare pas. Ce qui les sépare, c'est leur rapport à la grandeur de la valeur : ce que chacun fait passer dans le produit, et en quelle quantité.

Une telle différence ne se constate pas sur les choses, puisqu'elle ne tient pas à leur matière. Il faut la démontrer, et c'est l'objet du chapitre VIII du premier livre du Capital.

Pourquoi Marx établit-il la distinction au chapitre VIII ?

Parce qu'il vient de montrer, au chapitre VII, comment naît la plus-value, et qu'il va en calculer le taux au chapitre IX. Entre les deux, il doit établir par rapport à quoi ce taux se calcule.

La réponse ne va pas de soi. Le sens commun rapporterait le surplus à l'avance totale, comme le fait le capitaliste lui-même. Marx procède en deux temps. Il montre d'abord que le travail de l'ouvrier produit deux effets à la fois, et qu'il le doit à son double caractère, déjà dégagé au premier chapitre : un travail est toujours un travail utile déterminé (filer, tisser, forger) et en même temps une dépense de force humaine, mesurée par sa durée.

Comme travail utile, le filage transforme le coton et use les broches ; il fait passer leur valeur dans les filés. Comme dépense de force mesurée par le temps, il ajoute une valeur qui n'existait nulle part. Les deux effets se produisent dans le même geste, et Marx le résume ainsi : c’est par la simple addition d’une nouvelle valeur qu’il maintient l’ancienne.

Il en tire ensuite les deux définitions, formulées comme des constats de grandeur. La partie du capital transformée en moyens de production, c'est-à-dire en matières, en instruments et en bâtiments, ne modifie donc pas la grandeur de sa valeur : Marx la nomme capital constant. La partie transformée en force de travail, c'est-à-dire en capacité de travailler achetée pour un temps, se comporte autrement. Elle reproduit son propre équivalent et de plus un excédent, si bien que cette partie du capital se transforme sans cesse de grandeur constante en grandeur variable. C'est le capital variable. Les deux mots décrivent ce que fait la valeur pendant la production.

Que veut dire conserver la valeur, quand on ne la crée pas ?

Conserver, c'est faire passer dans le produit une valeur qui existait déjà, celle du coton ou de la machine. Créer, c'est en ajouter une nouvelle. L'ouvrier fait les deux dans le même temps de travail, et il n'est payé que pour le second.

L'ouvrier ne travaille pas deux fois, une fois pour ajouter de la valeur et une autre pour transmettre celle du coton. Il ajoute, et parce qu'il ajoute sous une forme utile, il transmet. Marx emprunte à la philosophie ancienne un mot pour ce transfert : leur valeur est sujette à une espèce de métempsycose. La métempsycose, chez Pythagore ou chez Platon, est le passage d'une même âme d'un corps dans un autre. Ici, elle va du corps consommé au corps nouvellement formé : le coton disparaît comme coton, sa valeur se retrouve dans le fil, sans perte ni gain. D'où la formule qui résume le chapitre :

La valeur des moyens de production reparaît donc dans la valeur du produit ; mais elle n’est pas, à proprement parler, reproduite.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VIII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La force de travail se conduit autrement, et Marx le dit dans les mêmes termes pour que la comparaison porte : la force de travail en action ne reproduit donc pas seulement sa propre valeur ; mais elle produit encore de la valeur en plus. Elle rembourse ce qu'elle a coûté et va au-delà. C'est pour cela qu'on l'achète.

Du côté des moyens de production, la règle a une limite stricte : les moyens de production ne peuvent donc jamais ajouter au produit plus de valeur qu’ils n’en possèdent eux-mêmes. Plus exactement, un moyen de production ne transmet jamais au produit plus de valeur qu’il n’en perd lui-même par son dépérissement dans le cours du travail.

L'exemple de Marx : la machine de mille livres

Marx suppose une machine qui vaut mille livres sterling et s'use en mille jours. Chaque jour, elle transmet au produit un millième de sa valeur, soit une livre. Pourtant, chaque jour, elle travaille tout entière : toutes ses broches tournent, toutes ses pièces servent. Comme objet utile, elle entre en entier dans la fabrication ; comme valeur, elle n'y entre que par fractions, au rythme de son usure.

Supposons maintenant qu'une chose serve à produire sans avoir rien coûté en travail. Elle ne transmet aucune valeur, si utile soit-elle. Marx cite tous les moyens de production que fournit la nature, sans que l’homme y soit pour rien, avec la terre, l’eau, le vent, le fer dans la veine métallique, le bois dans la forêt primitive. Le vent fait tourner le moulin et n'entre pour rien dans la valeur de la farine.

Reste la conservation elle-même. Pour l'ouvrier, elle ne demande aucun effort supplémentaire, puisqu'elle accompagne son travail. Pour le capitaliste, elle vaut beaucoup : sans elle, le coton acheté et les machines payées seraient perdus. Marx en tire une phrase d'une ironie mordante. La propriété qu'a le travail vivant de conserver la valeur en en ajoutant est un don naturel qui ne coûte rien au travailleur, mais qui rapporte beaucoup au capitaliste.

Comment Marx prouve-t-il qu'il s'agit de deux grandeurs distinctes ?

Il les fait varier l'une sans l'autre. Quand la valeur conservée change alors que la valeur ajoutée reste fixe, on tient la preuve qu'il y a deux grandeurs.

Premier essai : une invention permet au fileur de filer en six heures ce qu'il filait auparavant en trente-six. Il produit alors trente-six livres de filés au lieu de six. Comme il travaille toujours six heures, il ajoute la même valeur nouvelle, répartie sur six fois plus de coton ; mais il conserve dans le produit six fois plus de valeur ancienne. Deuxième essai : la productivité ne bouge pas, et c'est le prix du coton qui devient six fois plus fort ou six fois plus faible. Le fileur ajoute la même valeur qu'avant, tandis que la valeur transmise est multipliée ou divisée par six. Chaque fois, une seule des deux grandeurs a répondu.

Une objection se présente aussitôt : comment appeler « constante » une partie du capital dont le prix change ? Marx y répond directement : la notion de capital constant n’exclut en aucune manière un changement de valeur de ses parties constitutives. Son exemple est celui d'une mauvaise récolte : la livre de coton achetée un demi-shilling en vaut un shilling le lendemain, et le coton déjà acheté transmet désormais un shilling au produit. Ce changement vient de la récolte et du marché du coton : il a lieu avant que le coton entre dans la filature.

Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans d'Edgar Degas : des négociants en noir examinent du coton étalé sur une table, l'un lit le journal, un autre écrit dans un registre.
Le prix du coton se fait ici, entre négociants, loin de la filature. Quand il change, la valeur que le coton transmet au fil change avec lui ; celle qu'ajoute le fileur ne bouge pas. Edgar Degas, Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans, 1873, huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de Pau, domaine public.

Le marché, d'ailleurs, le sait. Quand la valeur des matières premières change brusquement, remarque Marx, c'est une loi de la spéculation d’agioter sur la matière première dans sa forme la moins modifiée par le travail : sur le coton plutôt que sur les filés, sur les filés plutôt que sur le tissu. Il en va de même des machines, qui perdent de leur valeur quand une invention permet de les fabriquer à moindres frais. Dans les deux cas, le changement de valeur prend naissance en dehors du procès de production où ces objets servent. Constant ne veut donc pas dire invariable. Le mot dit que, de ce côté, la production elle-même ne fait rien varier.

La même précaution vaut pour la proportion entre les deux parts. Marx imagine que dix ouvriers travaillant avec dix outils modestes soient remplacés par un seul ouvrier conduisant une machine coûteuse, qui façonne cent fois plus de matière. Le capital constant grossit, le capital variable diminue. Ce changement ne fait que modifier le rapport de grandeur entre le capital constant et le capital variable et n’affecte pas leur différence fonctionnelle. Le poids des machines peut croître indéfiniment, la distinction tient toujours. C'est de cette remarque que partiront la composition organique du capital et la loi tendancielle de la baisse du taux de profit.

Que permet de calculer la distinction ?

Elle fournit le dénominateur de presque tout ce qui suit dans Le Capital : le taux de la plus-value, la composition du capital, et par elle l'analyse du machinisme, de l'armée de réserve et de la baisse tendancielle du taux de profit.

Le taux de la plus-value, d'abord. Marx le définit au chapitre IX comme le rapport de la plus-value au seul capital variable. Ce choix découle de ce qui précède : puisque le capital constant ne fait que reparaître, il n'a pris aucune part à la formation de l'excédent, et l'inclure dans la mesure la fausserait. Le même excédent rapporté à l'avance entière donne un autre taux, le taux de profit. Les deux sont légitimes et ne répondent pas à la même question. Le premier mesure l'exploitation de la force de travail ; le second mesure ce que rapporte l'argent placé, et c'est lui que voit le capitaliste.

L'exemple de Marx au chapitre IX

Un capital de 500 livres sterling est avancé : 410 en moyens de production, 90 en force de travail. Le produit vaut 590 livres. La plus-value est donc de 90. Rapportée au capital variable, elle donne le taux que Marx calcule : 90 sur 90, soit 100 %. L'ouvrier a travaillé une moitié de la journée pour reproduire son salaire et l'autre moitié pour le capitaliste.

Rapportée à l'avance totale, la même plus-value ne donne que 18 % (ce calcul-là est le nôtre). C'est le chiffre des livres de comptes. Il est exact, mais il dilue l'excédent dans une masse de coton et de machines qui n'ont fait que transmettre leur valeur. Marx note d'ailleurs que, sur les 590 livres du produit, la valeur réellement nouvelle se monte à 180Marx note d'ailleurs que la valeur réellement nouvelle n'est pas de 590 livres : elle est de 180, le salaire reproduit et la plus-value.nbsp;: le salaire reproduit et la plus-value.

Le rapport du capital constant au capital variable, ensuite, que Marx appelle la composition du capital. C'est par lui qu'il mesure les effets des machines : quand la composition s'élève, la demande de travail croît moins vite que le capital, ce qui conduit à l'armée industrielle de réserve. Le Livre III en tirera la loi tendancielle de la baisse du taux de profit. Aucune de ces analyses ne pourrait être formulée si l'avance restait un bloc.

Enfin, la distinction explique pourquoi le capitaliste ne la fait pas. Pour lui, tout est avance, et le profit se rapporte au tout. Tant que les affaires vont bien, Marx le juge trop absorbé dans la fabrication de la plus‑value pour remarquer ce que le travail lui donne gratuitement en conservant la valeur de ses machines. Il faut, ajoute-t-il, des interruptions violentes comme les crises pour l'en avertir. Le chapitre précédent disait ce qui arrive alors aux moyens de production laissés sans travail : le fer se rouille, le bois pourrit, la laine non travaillée est rongée par les vers. Leur valeur, que rien ne conserve plus, se perd avec eux.

Quels contresens éviter, et quelle objection prendre au sérieux ?

Trois confusions reviennent souvent : avec le couple capital fixe et capital circulant, avec un prétendu mépris des machines, avec l'automatisation. L'objection sérieuse porte ailleurs, sur la théorie de la valeur elle-même.

On lit souvent Le capital constant serait le capital fixe (les machines, les bâtiments) et le capital variable le capital circulant (les matières, les salaires).

Ce que dit le texte Les deux classements n'ont pas le même critère. Fixe et circulant classent les avances selon la manière dont elles se renouvellent : la machine dure des années, le coton passe dans le produit en une fois. Constant et variable les classent selon leur rapport à la valeur. Les découpages se croisent : le coton est circulant et constant, le salaire circulant et variable. Marx traite du premier couple au Livre II.

On lit souvent Si les machines ne créent pas de valeur, Marx les tiendrait pour inertes, voire inutiles.

Ce que dit le texte Les moyens de production multiplient la quantité de choses utiles que fournit une heure de travail, et le chapitre XV, le plus long du livre, est consacré aux machines. Marx dit seulement qu'ils ne transmettent pas plus de valeur qu'ils n'en ont. Encore faut-il qu'un travail les mette en mouvement. Marx écrit que le travail, par son simple contact avec les moyens de production, les ressuscite des morts.

On lit souvent L'automatisation réfuterait la distinction : une usine sans ouvriers ferait des profits, donc produirait de la valeur sans capital variable.

Ce que dit le texte Si le capital variable est la seule source de valeur nouvelle, une production sans travail vivant n'en ajoute aucune. Qu'une entreprise très automatisée soit rentable ne prouve rien contre cela : au Livre III, Marx montre que la plus-value totale se répartit entre les capitaux selon leur grandeur, et non selon la quantité de travail que chacun emploie. Cette question est celle des prix de production.

Reste une objection qui n'est pas un contresens. Le chapitre VIII pose que le travail vivant est la seule source de valeur nouvelle, mais il ne le démontre pas lui-même : il s'appuie sur le premier chapitre, où Marx a établi que ce que les marchandises ont en commun est du travail humain. Qui refuse cette théorie de la valeur refusera la distinction du même mouvement, et la discussion se joue alors au premier chapitre. Nous tenons pour notre part le chapitre VIII pour l'un des plus rigoureux du livre : il n'ajoute aucune hypothèse, et se contente d'appliquer le double caractère du travail à la question de savoir d'où vient un excédent.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de Marx, que se passe-t-il quand une invention permet de filer en six heures ce qu'on filait en trente-six ?

Le fileur produit six fois plus de filés dans le même temps. Il transmet au produit six fois plus de valeur ancienne, celle du coton, mais il n'ajoute pas plus de valeur nouvelle, puisqu'il travaille toujours six heures. Les deux effets de son travail varient séparément : ce sont deux grandeurs distinctes.

Pourquoi une machine ne peut-elle pas ajouter au produit plus de valeur qu'elle n'en possède ?

Parce que sa valeur est celle du travail qu'a coûté sa fabrication, et qu'elle la cède à mesure qu'elle s'use. Une machine de mille livres qui dure mille jours en transmet un millième par jour. Elle rend le travail plus productif en objets utiles, sans rien ajouter à la valeur.

Pourquoi le taux de la plus-value se calcule-t-il sur le seul capital variable ?

Parce que le capital constant ne fait que reparaître dans le produit et n'a pris aucune part à la formation de l'excédent. Rapportée à l'avance entière, la même plus-value donne le taux de profit, celui que voit le capitaliste. Le taux de plus-value mesure l'exploitation de la force de travail.

Le comptoir et les deux piles, en six temps

Sur un comptoir, une colonne de pièces qui se partage en deux, une balle de coton et une broche, et une seconde colonne qui se monte à côté d'une tige portant un anneau : la part sombre de la colonne ne fait que reparaître, la part claire la dépasse.
Le prix du coton a doublé : la part sombre a doublé avec lui, et l'anneau de l'avance est monté d'autant. L'écart entre l'anneau et le sommet, la plus-value, n'a pas bougé. D'après le texte : Livre I, chapitre VIII →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VIII, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre VIII, « Capital constant et capital variable ». Il se place entre le chapitre VII, qui montre comment naît la plus-value, et le chapitre IX, qui en donne le taux : il fallait d'abord dire par rapport à quoi ce taux se calcule.