La notion
Travail mort et travail vivanttote und lebendige Arbeit
Une fabrique arrêtée est une masse énorme de travail humain qui ne fait rien, et qui se défait : le fer se rouille, le bois pourrit. Il faut que le travail vivant vienne la ressaisir pour qu'elle serve encore. Puis le rapport se retourne : devenue automate, la masse se dresse devant l'ouvrier et commande le mouvement. C'est là que Marx écrit que le capital est du travail mort qui ne s'anime qu'en suçant le travail vivant.
Ce qui ne bouge pas tout seul
Entrons dans une fabrique arrêtée. Il y a là des bâtiments, des arbres de couche, des métiers, des tonnes de matière première : une masse énorme de travail humain, accumulée sur des décennies, et absolument rien qui se passe. Pire que rien, même, car ces choses ne se contentent pas d'attendre : Le fer se rouille, le bois pourrit, la laine non travaillée est rongée par les vers
. Livré à lui-même, le travail passé se défait.
C'est le premier terme de la paire, et Marx l'appelle du travail mort : non par mépris, mais parce que le mot dit exactement ce qu'il est — du travail achevé, fixé dans une chose, incapable de rien produire de plus. Il faut, pour qu'il serve encore, que quelque chose vienne l'atteindre : Le travail vivant doit ressaisir ces objets, les ressusciter des morts et les convertir d'utilités possibles en utilités efficaces
. La phrase qui suit est l'une des plus belles du livre, et la métaphore y est réglée au plus juste : Léchés par la flamme du travail, transformés en ses organes, appelés par son souffle à remplir le
s fonctions auxquelles leur destination les appelle.
Voilà donc le problème, et il n'est pas celui qu'on croit. Il ne s'agit pas de décider laquelle des deux espèces de travail est la plus utile (la question serait vide, aucune ne va sans l'autre), mais de comprendre pourquoi, dans la production capitaliste, celle qui ne peut rien faire d'elle-même finit par commander celle qui peut tout.
Où Marx l'établit : nulle part en particulier, et c'est le signe
Cette paire n'a pas de chapitre à elle. On la rencontre au chapitre VII, quand le procès de travail est décrit pour la première fois ; au chapitre VIII, quand il s'agit de savoir qui conserve et qui crée de la valeur ; au chapitre IX, dans la formule du taux ; au chapitre X, où elle donne la phrase la plus citée du livre ; au chapitre XV enfin, où elle se retourne. Il faut prendre cette dispersion pour ce qu'elle est : non pas une négligence de plan, mais l'indice que nous avons affaire à un fil plutôt qu'à un concept local.
La raison en est simple. Travail mort et travail vivant ne sont pas deux objets qu'on pourrait définir séparément, comme on définit la journée de travail ou la coopération : c'est un rapport, et un rapport ne se démontre qu'en le suivant là où il agit. Marx le suit donc, et à chaque station il en tire autre chose : la conservation de la valeur, la mesure de l'exploitation, la lutte sur la durée du travail, la domination technique.
Notons aussi la provenance du vocabulaire, car elle éclaire l'usage. Mort et vivant ne sont pas ici des images d'écrivain jetées en passant : ce sont les termes qui permettent de dire, en une seule fois, qu'une chose est du travail, donc de la valeur, et qu'elle n'agit pas. Le capitaliste, écrit Marx, transforme la valeur ‑ du travail passé, mort, devenu chose ‑ en capital, en valeur grosse de valeur, monstre animé qui se met à travailler comme s'il avait le diab
le au corps. On peut trouver la formule excessive ; on ne peut pas dire qu'elle soit imprécise.
Une grandeur fixe, une grandeur fluide
La distinction est établie le plus rigoureusement au chapitre IX, et sous une forme presque algébrique. Ce qui se passe dans la production, c'est le remplacement d'une chose par une autre : le travail mort par le travail vivant, une grandeur fixe par une grandeur fluide, une constante par une variable
. Quatre couples, et ils disent tous la même opposition sous quatre éclairages : la matière, l'état, la mesure, l'algèbre.
Ce vocabulaire est celui-là même du chapitre VIII, et il faut voir que les deux pages disent la même chose de deux points de vue. Là, on comptait : la partie de l'avance qui devient moyens de production ne change pas de grandeur, celle qui achète des journées en change. Ici, on regarde qui agit : la masse accumulée ne se meut pas, la force vivante meut. Le comptable et le mécanicien décrivent le même fait, et c'est pourquoi ces deux notions se répondent, et pourquoi il serait vain de les traiter séparément.
Le chapitre VIII fournit d'ailleurs la formule qui articule les deux : en tant qu'il est activité productive, le travail, par son simple contact avec les moyens de production, les ressuscite des morts, en fait les facteurs de son propre mouvement et s'unit avec eux pour constituer des produits
. Trois choses y sont dites, et chacune compte. Le contact suffit : il n'y a pas d'opération supplémentaire à accomplir. Les choses deviennent les facteurs du mouvement du travail, et non l'inverse. Et l'union est réelle : le produit n'est ni l'un ni l'autre séparément.
Encore faut-il tenir la conséquence, qui n'est pas rassurante pour le propriétaire de la masse. Une fabrique sans ouvriers n'est pas un capital au repos : c'est une valeur qui s'en va. Marx le note en observant ce que les industriels eux-mêmes écrivent : Les hauts fourneaux et les bâtiments de fabrique qui se reposent la nuit et n'absorbent aucun travail vivant, sont perte pure
. Et au chapitre XV, la même chose est dite de la machine, qui perd d'autre part valeur d'usage et valeur d'échange dès que son contact avec le travail vivant est interrompu
.
L'absorption, et la soif
De ce qui précède découle une nécessité, et c'est elle qui rend le chapitre X compréhensible. Si la masse accumulée ne vaut qu'autant qu'elle absorbe du travail vivant, alors la tendance à prolonger la journée n'est pas un vice de caractère de tel ou tel patron : c'est la conduite qu'impose la forme même du rapport. Marx écrit donc la phrase qui a fait le tour du monde, et qu'il faut lire dans ce contexte plutôt que comme une invective : Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage
.
Trois choses sont à relever dans cette image, et elles la sauvent d'être un simple ornement. D'abord elle est exacte quant au mécanisme : un vampire n'a pas de vie propre, il ne vit que d'une vie empruntée, et c'est très précisément le statut du travail mort. Ensuite elle est quantitative (« d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage »), ce qui n'est pas d'usage dans le registre gothique : la métaphore porte une proportionnalité. Enfin elle explique une conduite et non un caractère : c'est pourquoi Marx peut ailleurs écrire, sans se contredire, que le capitaliste individuel ne fait qu'obéir à la concurrence.
La suite du chapitre X en donne la mesure : la prolongation dans la nuit n'agit que comme palliatif, n'apaise qu'approximativement la soif de vampire du capital pour le sang vivant du travail
, et la tendance véritable est de s'approprier les vingt-quatre heures. Ce qui borne cette tendance n'est donc pas un scrupule mais une résistance : la loi, l'inspection, la coalition. Et l'on comprend du même coup pourquoi le chapitre le plus long du livre est celui de la journée de travail.
Le renversement : quand le mort commande
Tout ce qui précède laissait le travail vivant maître de la situation : c'est lui qui saisit, réveille, met en mouvement. Le chapitre XV renverse cela, et il le fait avec une précision qu'il faut souligner — le renversement n'est pas d'abord juridique ni idéologique, il est technique. Dans la manufacture, l'ouvrier se servait d'un outil ; dans la fabrique, la machine est le point de départ du mouvement et l'ouvrier n'a qu'à le suivre. Marx écrit : Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l'ouvrier pendant le procès de travail même sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante
.
Il faut mesurer ce que ce « se dresse devant » ajoute. Jusque-là, le travail mort était ce qu'on prend en main ; il devient ce qui fait face. Et l'expression donne à ce renversement une réalité technique
: la subordination cesse d'être une clause du contrat pour devenir la disposition matérielle de l'atelier, inscrite dans la cadence des machines. C'est ce qui sépare un commandement d'une subsomption réelle.
Marx relève enfin la trace que ce renversement laisse dans les têtes, et c'est un beau passage de méthode : il va chercher, dans les écrits des industriels anglais pendant leur révolte de 1848-1860, la manière dont cette interversion des rôles qui caractérise la production capitaliste, comment ce renversement étrange du rapport entre le travail mort et le travail vivant, entre la valeur et la force créatrice de valeur, se reflète dans la conscience des seigneurs du capital
. Les fabricants y écrivaient que leurs bâtiments et leurs hauts fourneaux constituent « un titre, un droit au travail ». Le renversement était donc déjà formulé par ceux-là mêmes qui en profitaient : la chose morte réclame du travail comme on réclame son dû.
Ce que la métaphore prouve, et ce qu'elle ne prouve pas
Cette paire a nourri deux lectures opposées, et toutes deux nous paraissent manquer quelque chose. La première, littéraire, fait de Marx un auteur gothique : vampires, monstres animés, morts qu'on ressuscite, et l'on conclut que Le Capital est d'abord une œuvre d'imagination dont l'économie serait le prétexte. La lecture a du vrai (les images sont là, et elles sont belles), mais elle oublie que chacune est gagée : le vampire vient après le chapitre VIII, qui a établi qu'une partie de l'avance ne crée rien, et il n'ajoute pas un gramme à la démonstration. Retirez les images, l'argument tient ; retirez le chapitre VIII, il ne tient plus. On ne peut donc pas faire de ces figures le ressort du livre.
La seconde lecture, technophobe, croit trouver ici une condamnation des machines et cite le vampire à l'appui. C'est un contresens sur le sujet de la phrase : ce qui pompe le travail vivant est le capital, dont la machine n'est que la forme d'existence dans l'atelier. Marx est explicite ailleurs, et jusqu'à l'ironie : il raille l'économiste qui déclare que les misères de la fabrique n'existent pas puisqu'elles proviennent non de la machine, mais de son exploitation capitaliste
, alors que c'est le même objet qui, moyen infaillible pour raccourcir le travail quotidien, elle le prolonge entre les mains capitalistes
. Confondre le moyen technique et son usage social, c'est manquer ce que l'analyse a précisément pour but de séparer.
Nous nous rangeons pour notre part du côté d'une troisième lecture, plus sobre : la paire mort/vivant est le nom que Marx donne à une asymétrie causale, et sa fonction dans le livre est de rendre pensable un fait par ailleurs difficile à formuler — qu'un ensemble de choses inertes puisse imposer sa loi à des vivants sans que personne l'ait décidé. C'est un problème que les sciences sociales retrouveront sous d'autres noms, et l'on voit mal quel vocabulaire ferait mieux : dire que le capital est un rapport social, c'est vrai mais abstrait ; dire qu'il est du travail mort qui ne s'anime qu'en suçant du travail vivant, c'est en donner le mécanisme.
Reste une limite qu'il faut nommer, et elle n'est pas mince. La métaphore vitale suggère une intention là où il n'y a qu'une contrainte : un vampire a soif, un capital n'a rien. Marx le sait, et il prend soin d'écrire que la conduite du capitaliste lui est imposée ; mais la langue tire dans l'autre sens, et beaucoup de lectures ultérieures y ont vu un sujet caché qui voudrait quelque chose. La bonne manière de lire ces pages est donc de les tenir pour ce qu'elles sont : la description d'un mécanisme sans agent, dite dans la seule langue qui permette de le décrire vite.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres VII à X et XV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I — la paire n'a pas de chapitre à elle : elle paraît au chapitre VII (le procès de travail), au VIII (qui conserve et qui crée), au IX (le taux), au X (la journée de travail, où elle donne la formule du vampire) et au XV, où le machinisme la retourne. C'est un fil, non un concept local.
Le voir fonctionner
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