Travail mort et travail vivanttote und lebendige Arbeit
Les hauts fourneaux brûlent en pleine nuit. Pour Marx, un fourneau qui se repose est perte pure : le fer ne vaut qu'en absorbant du travail, à toute heure. Philippe-Jacques de Loutherbourg, Coalbrookdale de nuit, 1801. Science Museum, Londres, domaine public.
En bref
Travail mort et travail vivant désignent, chez Marx, deux états du travail humain. Le travail mort est le travail passé, déposé dans des choses (bâtiments, machines, matières), qui ne produit rien de lui-même. Le travail vivant est l'activité présente des ouvriers, seule capable de remettre ces choses en mouvement et de créer une valeur nouvelle. Marx suit ce rapport dans Le Capital (1867), du chapitre VII au chapitre XV. La difficulté est de comprendre comment la chose inerte finit par commander celui qui travaille.
Ce qu'il faut retenir
- Le travail mort est du travail passé, fixé dans des moyens de production. Il a de la valeur, mais il n'agit pas, et laissé à lui-même il se dégrade.
- Le travail vivant, en s'exerçant sur ces choses, conserve leur valeur en la faisant passer dans le produit, et y ajoute une valeur nouvelle.
- Le capital est du travail mort qui ne grossit qu'en absorbant du travail vivant. D'où sa tendance à allonger la journée, que Marx exprime par l'image du vampire.
- Avec la machine, le rapport se retourne dans l'atelier même : la machine donne le mouvement, et l'ouvrier le suit.
- Marx ne condamne pas les machines. Il distingue la technique de son emploi capitaliste, qui la fait servir à allonger le travail au lieu de le réduire.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.
Que veut dire « travail mort » ?
Le travail mort est le travail passé, déposé dans des choses : les bâtiments, les machines, les matières premières. Il ne produit rien de lui-même, et laissé à lui-même il se défait.
Entrons dans une fabrique arrêtée. Il y a là des murs, des arbres de transmission, des métiers, des balles de coton : des années de travail humain, accumulées et immobiles. Rien ne s'y passe. Marx ajoute que ces choses ne se contentent pas d'attendre. Une machine qui ne sert pas au travail est inutile
, écrit-il au chapitre VII, et elle se détériore sous l'action de la nature : le fer se rouille, le bois pourrit, la laine non travaillée est rongée par les vers
.
Le mot « mort » dit donc deux choses à la fois. Ce travail a eu lieu : quelqu'un a forgé le fer, filé la laine, monté le métier, et cette dépense est restée dans l'objet. Mais il est achevé, fixé dans une forme, et il ne peut plus rien ajouter. Le travail vivant, en face, c'est l'activité présente de ceux qui travaillent, la force de travail en train de s'exercer. Lui seul peut remettre les choses en mouvement :
Le travail vivant doit ressaisir ces objets, les ressusciter des morts et les convertir d’utilités possibles en utilités efficaces. Léchés par la flamme du travail, transformés en ses organes, appelés par son souffle à remplir leurs fonctions propres, ils sont aussi consommés, mais pour un but déterminé, comme éléments formateurs de nouveaux produits.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres VII à XI et XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
L'image de la flamme revient tout au long de cette page, et c'est Marx qui la fournit. Elle a deux mérites. Elle dit que le contact suffit, puisqu'une flamme n'a qu'à toucher ce qu'elle allume. Elle dit aussi que l'objet sert à condition d'être consommé : l'outil s'use, la matière disparaît dans le produit. Reste une question, et c'est elle qui donne son intérêt à la paire. Comment la chose qui ne peut rien finit-elle, dans la production capitaliste, par commander celui qui peut tout ?
Pourquoi la paire n'a-t-elle pas de chapitre à elle ?
Parce qu'elle nomme un rapport, que Marx suit à travers le livre. On la rencontre du chapitre VII au chapitre XI, puis au chapitre XV, et chaque fois elle sert à établir autre chose.
La journée de travail ou la coopération ont leur chapitre, où l'on peut les définir une fois pour toutes. Travail mort et travail vivant ne se laissent pas traiter ainsi : aucun des deux termes n'a de sens sans l'autre. Marx les fait donc revenir à chaque étape de son exposé. Au chapitre VII, il décrit le procès de travail en général, celui de toute société. Au chapitre VIII, il se demande qui conserve la valeur des moyens de production et qui en crée une nouvelle. Le chapitre IX en tire la mesure de l'exploitation, le chapitre X la lutte sur la durée de la journée, et le chapitre XI s'achève sur l'inversion des rôles entre l'ouvrier et ses moyens de travail. Au chapitre XV enfin, la machine rend cette inversion visible dans l'atelier.
Le vocabulaire a une fonction précise. Dire d'une chose qu'elle est du travail mort, c'est dire en un seul mot qu'elle a de la valeur, puisqu'elle contient du travail, et qu'elle n'agit pas. C'est exactement ce qu'il faut pour décrire le capital, qui se présente comme une somme de valeurs et qui ne grossit qu'en se mettant au travail. Marx le dit au chapitre VII, en des termes qui annoncent déjà le vampire du chapitre X. Le capitaliste, en incorporant la force de travail aux moyens de production, transforme la valeur ‑ du travail passé, mort, devenu chose ‑ en capital, en valeur grosse de valeur, monstre animé qui se met à travailler comme s’il avait le diable au corps
. La formule est violente, et elle est exacte : le monstre ne s'anime que parce qu'on lui a donné de quoi vivre.
Qui conserve la valeur, et qui en crée ?
Le travail vivant fait les deux. En s'exerçant sur les moyens de production, il fait passer leur valeur dans le produit et il y ajoute une valeur nouvelle. Le travail mort, lui, ne fait que transmettre ce qu'il contient déjà.
Le chapitre VIII pose la distinction en comptable. Une partie de l'avance du capitaliste achète des moyens de production : sa valeur reparaît dans le produit sans changer de grandeur. L'autre partie achète de la force de travail : elle reparaît augmentée. Mais d'où vient que la valeur ancienne ne se perde pas ? Marx répond par l'image du chapitre VII, devenue thèse. En tant qu'il est activité productive, le travail, par son simple contact avec les moyens de production, les ressuscite des morts, en fait les facteurs de son propre mouvement et s’unit avec eux pour constituer des produits
.
La phrase dit trois choses. Le contact suffit : le fileur n'a pas besoin d'un second travail pour conserver la valeur du coton, il lui suffit de le filer. Les choses deviennent les facteurs du mouvement du travail, et non l'inverse. Enfin le produit naît de leur union, ce qui veut dire que le travail vivant a toujours besoin de quelque chose à travailler. Au chapitre IX, Marx reprend le même fait sous une forme presque algébrique. Dans la production, la somme avancée pour les salaires se trouve remplacée par le mouvement de la force de travail : le travail mort par le travail vivant, une grandeur fixe par une grandeur fluide, une constante par une variable
. On reconnaît les deux parties du capital, le capital constant et le capital variable, vues cette fois du côté de ce qui agit.
La conséquence est fâcheuse pour le propriétaire de la masse. Si le travail mort ne garde sa valeur qu'au contact du travail vivant, une fabrique arrêtée perd de la valeur. Marx l'écrit à la fin du chapitre XI : les hauts fourneaux et les bâtiments de fabrique qui se reposent la nuit et n’absorbent aucun travail vivant, sont perte pure
. Il en tire, avec ironie, qu'ils constituent un titre, un droit au travail de nuit
des ouvriers. La chose morte réclame du travail comme on réclame son dû.
Pourquoi le capital a-t-il soif de travail vivant ?
Parce que le capital est du travail mort qui ne vaut qu'en absorbant du travail vivant. Plus il en absorbe, plus il grossit : la tendance à allonger la journée découle de là.
Au chapitre X, Marx se demande quelle limite le capitaliste assigne à la journée de travail. Il répond en le ramenant à sa fonction : en tant que capitaliste, il n’est que capital personnifié
. Ce que veut le capitaliste, c'est ce que demande le capital, et le capital ne demande qu'une chose, du travail. Vient alors la phrase la plus citée du livre :
Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres VII à XI et XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
L'image tient pour deux raisons. Un vampire n'a pas de vie propre : il vit d'une vie prise à d'autres, ce qui est le statut du travail mort tel que les chapitres précédents l'ont établi. Et la phrase est quantitative, chose rare dans le registre du fantastique : sa vie est « d'autant plus allègre » qu'il pompe davantage. La suite du chapitre en donne la mesure. Prolonger le travail jusque dans la nuit n’apaise qu’approximativement la soif de vampire du capital pour le sang vivant du travail
. La tendance va jusqu'aux vingt-quatre heures du jour ; comme les mêmes ouvriers ne peuvent pas travailler sans arrêt, on les fait se relayer, une équipe de jour et une équipe de nuit.
Un exemple
À la fin du chapitre XI, Marx cite la lettre d'un filateur de Paisley, en Écosse, publiée en 1849 dans un journal de Glasgow contre la réduction de la journée de douze à dix heures. Le fabricant explique que, si ses ouvriers ne travaillent plus que dix heures, chacune de ses douze machines « se rapetisse » à dix : en vendant sa fabrique, il n'en tirerait que la valeur de dix machines, et toutes les fabriques du pays perdraient un sixième de leur valeur.
Le raisonnement fait sourire, et il est pourtant juste du point de vue du capital. Ce que l'industriel croit vendre avec ses machines, c'est leur pouvoir d'absorber chaque jour une certaine quantité de travail. Deux heures de travail vivant en moins, et le travail mort vaut moins. Marx conclut d'une ligne : une douzaine n’en vaudrait plus qu’une dizaine
.
La bonne ou la mauvaise volonté du patron n'y change pas grand-chose, et Marx le dit nettement à la fin du chapitre :la libre concurrence impose aux capitalistes les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes
. La limite vient du dehors, de la loi, des inspecteurs, de la résistance des ouvriers. C'est pourquoi le chapitre de la journée de travail est aussi, pour une bonne part, une histoire de lois et de luttes.
Que change la machine dans ce rapport ?
Elle le retourne dans l'atelier même. Avec l'outil, l'ouvrier mettait la chose en mouvement ; avec la machine, c'est la chose qui donne le mouvement, et l'ouvrier qui le suit.
Le renversement est annoncé dès la fin du chapitre XI. Tant qu'on regarde la production comme fabrication d'objets utiles, les moyens de production servent l'ouvrier, qui tanne le cuir et non le capital. Dès qu'on la regarde comme production de plus-value, l'ordre s'inverse : ce n’est plus le travailleur qui les emploie, mais ce sont au contraire eux qui emploient le travailleur
. Ce renversement reste d'abord un rapport de valeur, qui ne se voit pas dans l'atelier. Le chapitre XV montre comment la grande industrie le rend visible. Dans toute production capitaliste, écrit Marx, les conditions du travail dominent l'ouvrier, mais c’est le machinisme qui le premier donne à ce renversement une réalité technique
:
Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l’ouvrier pendant le procès de travail même sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres VII à XI et XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le verbe compte. Le travail mort était ce qu'on prend en main ; il devient ce qui se dresse en face. La subordination cesse d'être une clause du contrat de travail pour devenir la disposition de l'atelier, inscrite dans la vitesse des métiers. Marx la lit chez Andrew Ure, l'apologiste de la fabrique, qui en donne deux définitions. Dans la première, les ouvriers surveillent un système de machines ; dans la seconde, c’est l’automate même qui est le sujet et les travailleurs sont tout simplement adjoints comme organes conscients à ses organes inconscients
. Pour Marx, la seconde décrit la fabrique capitaliste.
La machine élève aussi l'enjeu de chaque heure. Elle immobilise une part croissante du capital sous une forme qui perd d’autre part valeur d’usage et valeur d’échange dès que son contact avec le travail vivant est interrompu
. Marx rapporte la plainte d'un grand filateur anglais, Ashworth : un laboureur qui pose sa pioche laisse inutile un capital de douze pence, tandis que quand un de nos hommes abandonne la fabrique, il rend inutile un capital qui a coûté cent mille livres sterling
. Plus la masse morte est grande, plus l'absence d'un seul vivant coûte cher. L'économiste Nassau Senior, à qui Ashworth faisait la leçon, finit par juger « désirable » une journée de travail toujours plus longue.
Comment lire ces images, et quels contresens éviter ?
Les images de Marx (le mort qu'on ressuscite, le monstre, le vampire) décrivent un mécanisme. On les lit bien en les rapportant à la démonstration qu'elles résument.
Une lecture littéraire a fait de Marx un auteur gothique, et de ces pages la preuve que Le Capital serait d'abord une œuvre d'imagination. Les images sont là, et elles sont travaillées. Mais chacune vient après un argument qui tient sans elle. Le vampire du chapitre X arrive une fois établi, au chapitre VIII, que les moyens de production ne créent aucune valeur nouvelle. Retirez le vampire, l'argument demeure ; retirez le chapitre VIII, le vampire ne prouve plus rien.
Ce que la paire permet de dire, et que le vocabulaire ordinaire dit mal, c'est qu'un ensemble de choses inertes peut imposer sa loi à des vivants sans que personne l'ait décidé. Dire que le capital est un rapport social est juste, mais reste abstrait. Dire qu'il est du travail mort qui ne vit qu'en absorbant du travail vivant, c'est en donner le fonctionnement. Il faut seulement se garder de prendre l'image au pied de la lettre : un vampire a soif, un capital n'a rien. Nous lisons donc ces pages comme la description d'une contrainte sans sujet, que Marx exprime dans la langue la plus rapide dont il dispose.
On lit souvent Marx condamnerait les machines : le travail mort serait un mal en lui-même.
Ce que dit le texte Marx distingue la machine et son emploi. Des deux définitions de la fabrique que donne Ure, il écrit que la première définition s’applique à tout emploi possible d’un système de mécaniques
, la seconde seulement à son emploi capitaliste. La machine est un moyen infaillible pour raccourcir le travail quotidien
que le capital fait servir à l'allonger.
On lit souvent Le vampire serait le patron, et la formule dénoncerait la cupidité de certains hommes.
Ce que dit le texte Le sujet de la phrase est le capital. Le capitaliste n'en est que la personnification, et la concurrence lui impose ses lois « comme lois coercitives externes ». Un patron généreux n'échappe pas à la soif du capital qu'il dirige.
On lit souvent Les machines créeraient de la valeur, puisque la production grandit avec elles ; ou bien, à l'inverse, le travail mort n'aurait aucune valeur.
Ce que dit le texte Le travail mort a une valeur, celle du travail qu'il contient, et il la transmet au produit à mesure qu'il s'use. Il n'en ajoute aucune. Les machines rendent le travail plus productif ; la valeur nouvelle vient du seul travail vivant.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi une fabrique arrêtée perd-elle de la valeur ?
Parce que ses machines et ses matières ne gardent leur valeur qu'en passant dans des produits, et elles n'y passent que si des ouvriers les mettent en œuvre. Immobiles, elles se détériorent sans rien transmettre. C'est pourquoi un industriel écossais cité par Marx croyait que chaque heure de travail retirée diminuait la valeur de ses machines.
Que veut dire Marx quand il écrit que le capital est du travail mort semblable au vampire ?
Que le capital n'a pas de vie propre : c'est une masse de travail passé qui ne s'accroît qu'en absorbant le travail présent des ouvriers. L'image est aussi quantitative, puisque le capital vit d'autant mieux qu'il en absorbe davantage. Elle explique la tendance à prolonger la journée de travail.
En quoi la machine change-t-elle le rapport entre travail mort et travail vivant ?
Avec l'outil, l'ouvrier met la chose en mouvement. Avec la machine, c'est le mécanisme qui fixe le rythme, et l'ouvrier s'y ajuste. La domination du travail passé sur le travail présent, qui n'était jusque-là qu'un rapport de valeur, devient la disposition matérielle de l'atelier.
Le fer et la flamme, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres VII à XI et XV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I. La paire n'a pas de chapitre à elle : elle paraît au chapitre VII (le procès de travail), au VIII (qui conserve la valeur et qui la crée), au IX (le taux de la plus-value), au X (la journée de travail, avec l'image du vampire), à la fin du XI (l'inversion des rôles) et au XV, où le machinisme rend le renversement visible.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 2 →Le non-vivant qui se meut de lui-même : le travail mort qui commande au vivant, étendu à la vie entière.
Notions voisines