Dessin au trait d'un relief égyptien : une statue colossale assise, liée sur un traîneau, est halée par quatre rangées d'hommes tirant chacun sur une corde ; un homme debout sur les genoux de la statue lève les bras, un autre verse un liquide devant le traîneau.

CoopérationKooperation

Quatre rangées d'hommes halent un colosse qu'aucun d'eux ne déplacerait seul. Sur les genoux de la statue, un homme semble donner la cadence à tous. John Gardner Wilkinson, relevé du relief de la tombe de Djéhoutihotep à el-Bersheh (Égypte, XIIe dynastie), A Popular Account of the Ancient Egyptians, 1854. Domaine public.

En bref

La coopération est, chez Marx, la forme que prend le travail quand plusieurs travailleurs agissent ensemble, selon un plan, dans un même procès de production. Réunis, ils produisent davantage que la somme de leurs travaux isolés : Marx appelle force collective ce surplus. Il l'analyse au chapitre XIII du premier livre du Capital (1867). Le capitaliste paie chaque force de travail séparément et rien pour leur combinaison, si bien que la puissance des ouvriers réunis semble lui appartenir.

Ce qu'il faut retenir

  1. Des hommes qui travaillent ensemble produisent plus que la somme de leurs travaux séparés. Marx appelle force collective ce surplus, qui n'existe que tant qu'ils sont réunis.
  2. Le surplus vient de la combinaison des travaux : forces réunies, émulation, travail simultané aux moments critiques, outils partagés. Aucune de ces sources ne tient à un individu.
  3. Des salariés ne coopèrent que si un même capital les emploie ensemble. Leur unité se trouve donc hors d'eux, et leur force commune leur apparaît comme l'autorité du patron.
  4. Le capitaliste paie chaque force de travail à sa valeur et rien pour leur combinaison. La force collective, que personne n'a vendue, semble alors une force propre au capital.
  5. La coopération est plus ancienne que le capitalisme, et elle subsiste dans la manufacture comme dans la grande industrie. Marx en fait le mode fondamental de la production capitaliste.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Que se passe-t-il quand des hommes travaillent ensemble ?

Ils produisent davantage que la somme de ce que chacun produirait seul, et parfois ce qu'aucun d'eux ne produirait jamais. Marx appelle coopération la forme que prend alors le travail, et force collective ce surplus.

Le chapitre XIII ouvre la quatrième section du Livre I, consacrée à la plus-value relative, celle que le capital obtient en raccourcissant, par un travail plus productif, le temps dont l'ouvrier a besoin pour reproduire la valeur de son salaire. Il commence par un constat historique. La production capitaliste naît le jour où un seul maître emploie beaucoup d'ouvriers à la fois, dans le même lieu, pour le même genre de marchandises : c'est, écrit Marx, le point de départ historique de la production capitaliste. Au début, l'atelier du capitaliste ne se distingue de celui du maître de corporation que par sa taille. La différence commence par être purement quantitative.

Elle ne le reste pas longtemps. Dès que des hommes travaillent côte à côte sur une même tâche, quelque chose apparaît qui n'existait pas chez l'ouvrier isolé. Marx en donne la définition en une phrase :

Quand plusieurs travailleurs fonctionnent ensemble en vue d’un but commun dans le même procès de production ou dans des procès différents mais connexes, leur travail prend la forme coopérative.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Marx éclaire ce fait par une image militaire. La force d'attaque d'un escadron de cavalerie diffère essentiellement de la somme des forces individuelles de ses cavaliers. Il en va de même au travail quand il faut soulever un fardeau ou écarter un obstacle : douze hommes réunis lèvent ce qu'un seul ne lèverait pas en douze fois plus de temps, parce qu'il ne le lèverait pas du tout. Marx l'écrit en toutes lettres : il s'agit de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective. Cette force n'existe pas avant la réunion des travailleurs, et elle cesse avec elle.

L'exemple de Marx

Douze maçons doivent monter des pierres du pied d'un échafaudage à son sommet. Chacun pourrait grimper avec sa pierre, la poser, redescendre. Ils font la chaîne à la place : chacun reste à sa marche et passe la pierre au suivant. Tous font le même geste, et pourtant chaque geste est une étape différente du trajet de la pierre.

Le résultat, Marx le note avec une précision presque comique : les vingt‑quatre mains du travailleur collectif la font passer plus vite que les deux mains d'un ouvrier qui monte et descend seul. Personne n'a travaillé plus dur. C'est l'arrangement des douze qui a fait gagner du temps, et cet arrangement n'appartient à aucun des maçons.

D'où vient ce surplus ?

De la combinaison des travaux. Marx en relève les sources une à une, et aucune ne tient à l'effort d'un individu.

La première est mécanique : certaines opérations sont indivisibles, et seule une force réunie en vient à bout. La deuxième tient à la présence des autres. Le seul fait de travailler ensemble produit une émulation et une excitation des esprits animaux, qui élève le rendement de chacun. Marx en tire une remarque d'anthropologie, glissée en passant : l’homme est par nature, sinon un animal politique, suivant l’opinion d’Aristote, mais dans tous les cas un animal social.

D'autres sources tiennent à l'espace et au temps. Douze maçons attaquent un bâtiment par tous ses côtés à la fois, si bien que le travailleur collectif a des yeux et des mains par‑devant et par derrière. Certains travaux ont un moment critique qu'il ne faut pas manquer : la tonte d'un troupeau, la moisson, la pêche au hareng. Un homme seul ne dispose que de sa journée ; la coopération de cent ouvriers entassera dans un seul jour douze cents heures de travail. D'autres encore, comme les canaux ou les chemins de fer, ne se conçoivent pas sans un grand nombre de bras.

L'intérieur d'un hangar de tonte en bois : au premier plan, des tondeurs penchés sur des béliers, d'autres alignés dans l'allée faisant le même travail, un garçon qui porte la laine, un homme qui amène un bélier et un vieil homme accroupi qui regarde.
La tonte est un de ces moments critiques dont parle Marx : les tondeurs, côte à côte, font le même geste, et leur nombre seul permet de tondre le troupeau à temps. Tom Roberts, Shearing the Rams, 1890, huile sur toile. National Gallery of Victoria, Melbourne (Felton Bequest, 1932), domaine public.

Deux effets enfin précèdent même le travail. Les bâtiments, les entrepôts et les outils servent à beaucoup d'ouvriers à la fois, et coûtent moins que s'il fallait en équiper chacun séparément : avant le travail lui-même, ses moyens matériels prennent un caractère social. Et dans un grand nombre d'ouvriers, les écarts entre le lent et le rapide se compensent, de sorte que la journée de l'ensemble est une journée de travail moyen, celui que mesure la valeur. Le petit patron qui n'emploie que deux compagnons reste exposé au hasard de leurs aptitudes ; le grand capitaliste, non.

Marx rassemble ces causes dans une longue énumération, puis conclut d'un trait que la force productive de la journée combinée naît de la coopération elle-même. On peut chercher dans chaque ouvrier ce qui a produit le surplus : on ne le trouvera pas, puisqu'il tient au rapport entre eux. La phrase suivante en donne la portée humaine. En agissant avec d'autres, d'après un plan concerté, le travailleur efface les bornes de son individualité et développe sa puissance comme espèce.

À qui appartient la force collective ?

Au capital, en fait : c'est lui qui a réuni les ouvriers, et leur unité se trouve hors d'eux, dans l'entreprise qui les emploie.

Des hommes ne coopèrent qu'à condition d'être réunis. Dans le monde du salariat, quelqu'un doit donc les réunir : pour que des salariés puissent coopérer, il faut que le même capital, le même capitaliste les emploie simultanément. Avant d'entrer à l'atelier, chaque ouvrier ne connaît que son propre contrat. Il n'a aucun rapport avec les autres, sinon celui d'avoir vendu sa force de travail au même acheteur.

La coopération commence à un moment précis, et Marx le désigne avec une sorte de froideur : leur coopération ne commence que dans le procès de travail ; mais là ils ont déjà cessé de s’appartenir. L'ensemble qu'ils forment a été composé par un autre, qui en fixe le plan et le but.

Le lien entre leurs fonctions individuelles et leur unité comme corps productif se trouve en dehors d’eux dans le capital qui les réunit et les retient.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

De là un renversement. L'ordre de leurs travaux se présente aux ouvriers comme le plan du patron, et leur force commune comme son autorité, la puissance d’une volonté étrangère qui soumet leurs actes à son but. Ce qu'ils peuvent ensemble leur revient sous la forme d'un commandement qu'ils subissent. Le lecteur des Manuscrits de 1844 reconnaîtra un motif du premier manuscrit : le produit du travail qui affronte l'ouvrier comme une puissance étrangère, parce qu'il appartient à un autre homme. Le chapitre XIII le retrouve sans vocabulaire philosophique, dans l'organisation concrète d'un atelier.

Que faut-il pour que des salariés coopèrent ?

Un capital assez grand pour acheter d'un coup beaucoup de forces de travail et les moyens de les occuper. Il faut ensuite une direction, et sous le capital cette direction devient despotique.

La première condition est une avance d'argent. Payer trois cents ouvriers le même jour demande une somme bien plus forte que d'en payer quelques-uns toute l'année, et les matières premières coûtent à proportion. L'échelle de la coopération dépend donc de la grandeur du capital, et Marx en tire une conclusion générale : la concentration des moyens de production entre les mains de capitalistes individuels est donc la condition matérielle de toute coopération entre des salariés.

La seconde condition est une direction. Tout travail commun d'une certaine ampleur a besoin d'être coordonné, et Marx ne le conteste pas. Il en donne l'image la plus juste :

Un musicien exécutant un solo se dirige lui-même, mais un orchestre a besoin d’un chef.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Seulement, la direction capitaliste ne se réduit pas à celle du chef d'orchestre. Elle doit aussi tirer du travail le plus de plus-value possible, et vaincre la résistance d'ouvriers qui, rassemblés, résistent davantage. Elle est, en plus de la fonction technique, la fonction d’exploiter le procès de travail social. Avec cette double face, la forme de cette direction devient nécessairement despotique. Quand l'entreprise grandit, le capitaliste la délègue à une hiérarchie de salariés, directeurs, contremaîtres et surveillants, qui commandent en son nom comme les officiers d'une armée.

Marx tient beaucoup à l'ordre de ces deux fonctions, et il le dit dans une phrase en forme de chiasme : le capitaliste n’est point capitaliste parce qu’il est directeur industriel ; il devient au contraire chef d’industrie parce qu’il est capitaliste. Le commandement découle de la propriété. Il en allait de même au temps féodal, ajoute-t-il, où la justice et la guerre appartenaient au seigneur parce qu'il possédait la terre.

Qui paie la force collective ?

Personne. Le capitaliste paie chaque force de travail à sa valeur et rien pour leur combinaison, si bien que la puissance des ouvriers réunis semble une puissance propre au capital.

L'argument tient au contrat lui-même. L'ouvrier ne peut vendre que ce qu'il possède, c'est-à-dire sa force individuelle. Que le capitaliste achète cent forces au lieu d'une ne change rien à ce rapport : il signe cent contrats séparés, avec cent personnes qu'il pourrait aussi bien employer sans les faire coopérer.

Le capitaliste paye donc à chacun des cent sa force de travail indépendante, mais il ne paye pas la force combinée de la centaine.

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Un exemple chiffré

Supposons cent ouvriers payés chacun à la valeur de sa force de travail. Travaillant chacun de son côté, ils produiraient cent pièces dans la journée ; réunis dans le même atelier et sous la même direction, ils en produisent cent trente. Les cent salaires sont les mêmes dans les deux cas.

Les trente pièces de plus ne figurent dans aucun contrat, puisque chaque contrat porte sur une force individuelle et qu'aucune n'a produit ce surplus à elle seule. Elles reviennent à celui qui possède le produit, c'est-à-dire au capitaliste. Les chiffres sont inventés ; le mécanisme est celui du chapitre.

Aucune loi de l'échange n'a été violée. Chaque force de travail a été payée ce qu'elle vaut, et ce qui n'a pas été payé n'était le prix de personne. Marx résume : les forces sociales du travail se développent sans être payées dès que les ouvriers sont placés dans certaines conditions et le capital les y place. La coopération ouvre ainsi la série des méthodes de la plus-value relative que la quatrième section étudie : elle rend le travail plus productif, et là où elle touche aux biens que l'ouvrier consomme, elle fait baisser la valeur de sa force de travail. Le capital n'a rien déboursé pour ce gain.

Reste à comprendre pourquoi personne ne s'en étonne. Marx répond dans la phrase qui clôt le paragraphe :

Parce que la force sociale du travail ne coûte rien au capital, et que, d’un autre côté, le salarié ne la développe que lorsque son travail appartient au capital, elle semble être une force dont le capital est doué par nature, une force productive qui lui est immanente.

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Le mot « semble » porte l'argument. L'apparence a un fondement réel, puisque la force collective n'existe effectivement que dans les conditions que le capital établit. Elle relève de la même logique que le fétichisme de la marchandise : un rapport entre des hommes se présente comme la propriété d'une chose, ici le capital. Nous en tirons une conséquence que le chapitre laisse ouverte. Si une part de la richesse tient à la combinaison des travaux, on ne peut pas demander, dans un travail coopératif, ce que chacun a produit : cette part ne s'impute à personne, et le droit des contrats ne peut pas dire à qui elle revient.

Comment lire ce chapitre, et quels contresens éviter ?

La coopération est plus ancienne que le capital, et elle demeure sous toutes ses formes plus développées. Trois contresens courants se corrigent en relisant le chapitre.

Marx voit l'effet le plus frappant de la coopération simple dans les œuvres gigantesques des anciens Asiatiques, des Égyptiens, des Étrusques, où l'on déplaçait des statues colossales presque par le seul travail humain, sous un pouvoir despotique. L'image en tête de cette page en montre un exemple. Chez les peuples chasseurs ou dans les communautés villageoises de l'Inde, elle reposait sur la propriété commune, et chacun tenait à sa communauté aussi fortement qu’une abeille à son essaim. Ce qui distingue sa forme capitaliste, c'est qu'elle suppose le travailleur libre, vendeur de sa force, réuni par un acheteur et non par la communauté ou par la servitude.

La coopération simple reste ensuite présente partout. Les deux chapitres suivants en décrivent les formes développées : la manufacture organise la combinaison en division du travail, la grande industrie l'incorpore à un système de machines. Marx conclut que le mode fondamental de la production capitaliste, c’est la coopération, qui se retrouve dans les formes plus complexes et subsiste aussi à côté d'elles. Il en tire la double nature du capital : il rend le travail social, mais cette socialisation du travail n’en augmente les forces productives que pour l’exploiter avec plus de profit.

On lit souvent Le chapitre ferait l'éloge du travail d'équipe, et Marx y fonderait une morale de la solidarité ouvrière.

Ce que dit le texte Marx décrit un mécanisme indifférent aux intentions. La force collective naît que les ouvriers s'entendent ou non, du seul fait qu'ils sont réunis, et dans le salariat elle profite à celui qui les a réunis.

On lit souvent La coopération serait un stade primitif, dépassé par la manufacture puis par la machine.

Ce que dit le texte Marx en fait le mode fondamental de la production capitaliste. La manufacture et la fabrique ne la remplacent pas : elles fixent autrement la combinaison, par la division des tâches puis par les machines, et elle continue d'exister à côté d'elles sous sa forme simple.

On lit souvent Le profit rémunérerait le travail de direction du capitaliste, puisque la coopération a besoin d'un chef.

Ce que dit le texte Marx distingue la coordination, que tout travail commun réclame, de la fonction d'exploiter, qui vient de la propriété. On devient chef d'industrie parce qu'on est capitaliste, et la surveillance se délègue d'ailleurs à des salariés.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi douze maçons qui font la chaîne vont-ils plus vite qu'un maçon seul qui travaillerait douze fois plus longtemps ?

Parce que leurs gestes, tous identiques, deviennent les étapes successives d'une même opération : la pierre ne fait qu'un trajet, de main en main, au lieu que chacun monte et descend l'échafaudage. Personne ne travaille plus dur. Le gain vient de l'arrangement des douze, qui n'appartient à aucun d'eux.

Pourquoi la force collective n'est-elle payée à personne ?

Parce que le contrat de travail porte sur une force individuelle : l'ouvrier ne peut vendre que ce qu'il possède. Le capitaliste signe autant de contrats qu'il emploie d'ouvriers, et aucun ne porte sur leur combinaison, qui n'existe qu'une fois ces ouvriers réunis dans l'atelier. Aucune règle de l'échange n'est violée.

Le profit du capitaliste rémunère-t-il son travail de direction ?

Marx admet que tout travail commun d'une certaine ampleur demande une coordination, comme un orchestre demande un chef. Mais sous le capital la direction sert aussi à exploiter le travail, et elle découle de la propriété : on devient chef d'industrie parce qu'on est capitaliste. La surveillance est d'ailleurs bientôt confiée à des salariés.

La poutre et les cordes, en six temps

Une poutre de pierre soulevée par plusieurs cordes tendues vers une chèvre de bois, et à côté une règle graduée portant deux index à des hauteurs différentes ; au pied de chaque corde, une pièce.
Une pièce au pied de chaque corde, et deux index sur la règle : la somme des forces payées, et ce que les cordes soulèvent ensemble. L'écart entre eux est la force collective, et aucun salaire ne le paie. D'après le texte : Livre I, chapitre XIII →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, quatrième section (« La production de la plus-value relative »), chapitre XIII, « Coopération ». Les deux chapitres suivants en décrivent les formes développées : la manufacture organise la combinaison en division du travail, la grande industrie l'incorpore à un système de machines.