La notion
CoopérationKooperation
La coopération n'ajoute pas les forces : elle en crée une nouvelle, qui ne fonctionne que comme force collective et cesse avec la réunion. Le capitaliste achète chaque force de travail à sa valeur et ne paie rien pour leur combinaison, qui n'est la propriété d'aucun vendeur — de sorte que la puissance des hommes réunis lui apparaît comme une puissance du capital.
Une force qui n'appartient à personne
Le chapitre XIII part d'un fait que chacun a observé sans en tirer de conséquence : plusieurs hommes travaillant ensemble ne font pas seulement la somme de ce que chacun ferait seul. Ils font davantage, et parfois ils font ce qu'aucun d'eux, en s'y employant toute sa vie, n'aurait pu faire. Un fardeau qu'un seul ne soulève pas se soulève à douze ; une moisson qui, étalée sur trois semaines, serait perdue se rentre en trois jours.
Marx nomme cet effet et le pose comme un concept, non comme une remarque de bon sens. Il s'agit, écrit-il, de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective
. Le mot important est nouvelle : ce n'est pas une addition, c'est une force qui n'existe pas avant la réunion et qui cesse d'exister avec elle.
Il ajoute une seconde source, plus discrète et souvent négligée : le seul contact social produit une émulation et une excitation des esprits animaux
qui élèvent la capacité individuelle. La coopération augmente donc doublement le rendement — par la combinaison des forces, et par ce que la présence des autres fait à chacun.
La distinction qui fait le concept : la somme et le tout
Tout tient dans un écart, et il faut le formuler avec précision parce que c'est de lui que dépend la suite. D'un côté, la somme des forces individuelles : ce que douze hommes travaillant chacun de son côté produiraient. De l'autre, la force du travailleur collectif : ce que les mêmes douze produisent réunis dans un même procès. La seconde excède la première, et l'excédent n'est le fait d'aucun d'eux en particulier.
La conséquence économique tombe alors d'elle-même, et c'est le cœur du chapitre. Le capitaliste achète douze forces de travail, à leur valeur, l'une après l'autre ; il ne paie rien pour leur combinaison, puisqu'elle n'est la propriété d'aucun des vendeurs et ne figure dans aucun des contrats. Les forces sociales du travail se développent sans être payées dès que les ouvriers sont placés dans certaines conditions et le capital les y place
.
On tient là un mécanisme d'une élégance redoutable, et qui ne suppose aucune fraude. Chaque contrat est régulier, chaque force est payée à sa valeur ; ce qui n'est pas payé n'est le prix de personne. La coopération est donc un cas pur de ce que le Livre I démontre partout : une plus-value obtenue sans que la loi de l'échange soit violée nulle part.
Le mécanisme : pourquoi elle paraît venir du capital
Marx pousse alors l'analyse d'un cran, et c'est ce cran qui fait du chapitre autre chose qu'un constat de productivité. Puisque la force collective ne se manifeste que lorsque les ouvriers sont réunis, et qu'ils ne sont réunis que par le capital qui les emploie, cette force apparaît comme une propriété du capital lui-même :
Parce que la force sociale du travail ne coûte rien au capital, et que, d’un autre côté, le salarié ne la développe que lorsque son travail appartient au capital,
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →elle semble être une force dont le capital est doué par nature, une force productive qui lui est immanente.
Le mot semble porte tout le poids. Ce n'est pas une erreur d'appréciation qu'un raisonnement corrigerait : c'est une apparence produite par le rapport lui-même, comme l'est le fétichisme de la marchandise, comme l'est la forme-salaire. La puissance des hommes réunis se présente à eux comme la puissance de ce qui les réunit.
De là une remarque que Marx fait en passant et qui éclaire toute son économie : le commandement du capitaliste sur le procès de travail devient une nécessité technique dès que le travail est coopératif, puisqu'il faut bien que quelqu'un coordonne. Cette nécessité réelle sert alors de justification à une direction qui n'est pas seulement technique, mais qui est aussi celle d'un propriétaire — et les deux fonctions, distinctes en droit, deviennent indiscernables dans les faits.
Ce que la coopération exige : une masse et un maître
Le chapitre établit encore deux conditions matérielles, et elles expliquent pourquoi la coopération est le point de départ de tout ce qui suit dans la section. La première est qu'il faut un capital assez grand pour acheter à la fois un grand nombre de forces de travail et les moyens de production correspondants : la coopération suppose une concentration préalable. La seconde est que l'usage commun des bâtiments, des magasins, des instruments abaisse la part de valeur qu'ils transmettent à chaque produit.
On voit alors le chemin que Marx est en train de tracer. La coopération simple est la forme élémentaire ; la manufacture en est une figure développée, où la combinaison devient division du travail et où l'ouvrier est attaché à une opération unique ; la grande industrie en est la forme achevée, où la combinaison est incorporée dans un système de machines. Les trois chapitres se lisent comme une seule démonstration, et la coopération en est la prémisse.
Il faut noter, parce que cela est rarement dit, que Marx tient la coopération pour ancienne et non pour capitaliste : les pyramides, les travaux d'irrigation antiques en sont des formes. Ce qui est propre au capitalisme n'est pas de coopérer, c'est que la coopération y soit un rapport entre des vendeurs de force de travail et un acheteur, et non entre des membres d'une communauté.
Ce que le concept ouvre : la productivité comme rapport
La portée du chapitre dépasse son objet. Si la force collective n'est ni la propriété d'un ouvrier, ni celle d'un autre, ni la somme des deux, alors la productivité n'est pas une grandeur technique attachée à des individus ou à des machines : c'est un effet de rapports. On ne peut pas la répartir, parce qu'elle n'appartient à aucun des termes qu'on répartirait.
Cette conclusion pèse sur toute discussion de la rémunération. Demander ce que chacun a produit, dans un procès coopératif, est une question sans réponse : la part de l'excédent qui revient à la combinaison ne se laisse imputer à personne. Ce n'est pas une difficulté de mesure qu'un meilleur instrument lèverait, c'est une propriété de l'objet.
Nous ajoutons que le chapitre donne, en creux, l'un des arguments les plus solides du Livre I. Si la richesse produite tient pour une part à ce que les hommes font ensemble, et si cette part n'est le prix de personne, alors la question de savoir à qui elle revient ne peut pas se régler par le droit des contrats — elle se règle ailleurs. On retrouve la structure du chapitre X sur la journée de travail : une grandeur que l'échange laisse indéterminée.
Lectures, et contresens
Le premier contresens consiste à lire ici un éloge du travail d'équipe, et à en tirer une morale de la solidarité. Marx décrit un mécanisme, et ce mécanisme est indifférent aux intentions : la force collective se produit que les ouvriers s'entendent ou non, et elle profite à qui les a réunis.
Le deuxième contresens fait de l'apparence — la force sociale attribuée au capital — une simple idéologie, un discours que l'on pourrait réfuter. Le texte dit autre chose : cette force n'existe effectivement que dans des conditions que le capital établit, de sorte que l'apparence a un fondement réel. C'est ce qui la rend tenace, et c'est aussi ce qui interdit de la traiter par la seule dénonciation.
Le troisième contresens tient à l'ordre des chapitres. On cite volontiers la coopération comme une curiosité historique, une étape dépassée par la manufacture puis par la machine. Or elle n'est pas dépassée : elle est la base des deux formes suivantes, qui ne font qu'organiser et matérialiser la combinaison. Une chaîne de montage, un service, une équipe de développement sont des coopérations ; ce qui a changé est la manière dont la combinaison est fixée, non le fait qu'elle produise une force que nul ne possède.
Reste enfin à se garder d'une conclusion trop rapide dans l'autre sens. Que la force collective ne soit le prix de personne n'établit pas à soi seul qu'elle devrait revenir à tous ; cela établit que la question est ouverte, et que l'invoquer comme un fait de nature — une productivité du capital — est ce qui la ferme indûment.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section, chapitre XIII, « Coopération » — la prémisse des deux chapitres suivants : la manufacture organise la combinaison, la grande industrie l'incorpore dans un système de machines.
Le voir fonctionner
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