Le Capital, Livre I · Section VIII

Chapitre XXVIIExpropriation de la population campagnarde

Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 27 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Quatre siècles d'expropriation, pièces à l'appui : les enclosures, la dissolution des couvents, le vol des terres de l'État, puis le nettoyage des Highlands. Le plus long des chapitres historiques du livre, et celui où Marx écrit l'histoire au lieu de l'invoquer.

Le chapitre où Marx écrit de l'histoire

Le chapitre XXVII est le plus étendu des chapitres historiques du livre, et il a une singularité qu'il faut nommer d'emblée : on n'y trouve presque aucune théorie. Marx y fait un travail d'historien — chroniques du quinzième siècle, statuts, actes du Parlement, rapports d'enquête, chiffres de population — et il le fait pour établir un fait dont tout le reste dépend : la classe des salariés n'a pas émergé d'elle-même, elle a été produite par une dépossession qui s'est étendue sur quatre siècles.

La question du chapitre est donc de fait, non de principe. D'où viennent les hommes qui n'ont que leur force de travail à vendre ? La réponse est : des campagnes, et ils en viennent parce qu'on les en a chassés. Encore faut-il le montrer, et c'est à quoi servent la quarantaine de pages qui suivent.

Ce qu'il y avait avant, et qu'on oublie

Le chapitre commence par un état des lieux qui surprend la plupart des lecteurs, parce qu'il contredit l'image d'une paysannerie médiévale uniformément misérable. Au quinzième siècle, l'immense majorité de la population anglaise se compose de paysans libres cultivant leurs propres terres, quels que soient les titres féodaux dont on habille leur possession ; le servage a disparu, les villes prospèrent, et les salariés ruraux disposent en outre de leurs propres champs.

Ce point de départ est indispensable à la démonstration. S'il n'y avait eu que des serfs, on pourrait présenter le salariat comme un progrès vers la liberté ; puisqu'il y avait des paysans indépendants, il faut expliquer ce qu'ils sont devenus. Marx cite les chroniqueurs du temps, qui décrivent des villes et des villages détruits pour faire des parcs à moutons, et il résume l'écart entre les deux siècles par une formule qu'il emprunte à Thornton : la classe travailleuse, dit fort justement Thornton, fut précipitée sans transition de son âge d'or dans son âge de fer.

Comment il est construit

Roy ne le divise pas en parties, mais le chapitre suit un ordre chronologique très net, et l'on s'y repère sans peine en distinguant quatre vagues.

La première est celle des enclosures du quinzième et du seizième siècle : on clôture les terres communes et l'on convertit les labours en pâturages, la laine valant davantage que le blé. La deuxième est la Réforme, qui dissout les couvents et jette leurs tenanciers sur les routes tout en transférant d'immenses domaines à des favoris. La troisième, après la Glorieuse Révolution, est le pillage légal des terres de l'État par une aristocratie devenue maîtresse du Parlement : on ne clôture plus contre la loi, on vote des lois pour clôturer. La quatrième, enfin, est le clearing of estates du dix-neuvième siècle, dont les Highlands d'Écosse sont le théâtre.

Le lecteur pressé lira la première vague et la dernière : elles suffisent à voir le procès, et la dernière a de plus l'avantage d'être contemporaine de Marx, donc établie par des témoignages qu'il n'avait pas à chercher dans les chroniques.

Les Highlands, ou l'expropriation sous les yeux des contemporains

La partie consacrée à l'Écosse est la plus détaillée, et Marx explique pourquoi il s'y arrête : l'opération se distingue par son caractère systématique, par la grandeur de l'échelle sur laquelle elle s'exécute — des superficies aussi étendues qu'une principauté allemande — et par la nature particulière de la propriété qu'on escamote.

Ce dernier point est le plus intéressant sur le plan théorique. Les Highlands étaient peuplés de clans possédant collectivement leur sol ; le chef n'en était que le propriétaire titulaire, de même que la reine d'Angleterre est propriétaire titulaire du royaume. Il a suffi que le droit moderne interprète ce titre comme une propriété privée pleine pour que la population entière devienne occupante sans titre sur sa propre terre. L'expropriation s'est donc faite ici sans violation apparente du droit : en requalifiant un rapport ancien dans les catégories d'un droit nouveau — ce qui est exactement le mécanisme que le chapitre XXIV avait décrit dans un tout autre registre.

Marx suit ensuite le cas de la duchesse de Sutherland, qui résolut de convertir en pâturage tout le comté, et dont les opérations sont documentées année par année. Ce n'est pas une anecdote choisie pour indigner : c'est le cas le mieux attesté, et il permet de chiffrer ce qui ailleurs se devine.

Ce qu'il faut en garder

Trois acquis, dont le dernier commande la suite de la section.

Le premier est que l'expropriation n'est pas un épisode mais un procès de longue durée, repris à quatre reprises sous des formes différentes ; et qu'il n'est achevé nulle part ailleurs qu'en Angleterre, où il a servi de laboratoire. C'est ce que retrace la page consacrée à l'accumulation primitive.

Le deuxième est que la loi y a changé de rôle en changeant de mains. Aux quinzième et seizième siècles, la Couronne légifère contre les enclosures et tente de protéger les tenanciers ; au dix-huitième, le Parlement légifère pour les organiser. Le droit n'est donc ni du côté des expropriateurs par nature, ni du côté des expropriés : il suit le rapport de forces, et cette observation est l'une des plus utiles du livre.

Le troisième est que cette histoire ne produit pas seulement des pauvres, mais deux choses à la fois : des hommes libres et dépourvus de tout, et un marché intérieur. En cessant de produire ses propres subsistances, le paysan chassé devient acheteur de ce qu'il consommait ; il fournit donc au capital, du même coup, sa main-d'œuvre et sa clientèle. Restait à savoir ce que ces masses jetées sur les routes sont devenues avant d'entrer dans les ateliers : c'est l'objet du chapitre XXVIII, qui montrera qu'on les y a conduites par le fouet et la potence.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXVII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.