Le Capital, Livre I · Section VIII
Chapitre XXVILe secret de l'accumulation primitive
Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 26 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Huit pages, et la porte de la dernière section : l'accumulation suppose un capital qui la précède, et l'économie politique explique ce commencement par une fable. Marx annonce qu'il va lui substituer des archives.
Le cercle qu'il faut briser
Le chapitre XXVI est le plus court du Livre I, et il n'a d'autre fonction que d'ouvrir une porte. Toute la septième section vient d'établir comment le capital se reproduit et s'accroît ; mais ce mouvement suppose son propre point de départ — des capitaux déjà formés d'un côté, des hommes sans moyens de production de l'autre —, et l'on ne peut pas expliquer ce point de départ par le mouvement qu'il rend possible. Il y faut un commencement, et c'est ce commencement que l'économie politique nomme accumulation primitive.
Marx désigne aussitôt la nature de l'explication qu'on en donne, par une comparaison devenue célèbre : elle joue dans l'économie politique le rôle que le péché originel tient dans la théologie — Adam mordit la pomme, et voilà le péché qui fait son entrée dans le monde
. On raconte de même qu'il y eut jadis, d'un côté, une élite diligente et économe, et de l'autre des fainéants dissipant leur avoir ; les premiers accumulèrent, les seconds n'eurent plus que leur peau à vendre, et depuis lors chacun récolte ce qu'il a semé.
Pourquoi ce chapitre vient à la fin, et non au début
La place de la huitième section a de quoi surprendre : on raconte l'origine après avoir analysé le système, alors que la chronologie voudrait l'inverse. Cet ordre est pourtant nécessaire, et il est l'un des meilleurs exemples de la méthode du livre.
Il fallait d'abord savoir ce qu'il faut expliquer. Le chapitre VI avait établi que le rapport de capital suppose la rencontre, sur le marché, d'un possesseur d'argent et d'un homme libre de tout — libre de sa personne, et libre de moyens de production. Tant qu'on n'a pas établi cela, on ne sait pas quelle question poser à l'histoire, et l'on risque de chercher l'origine du capital dans l'accumulation de richesses, alors qu'elle est dans une séparation. C'est pourquoi Marx écrit que la base de toute cette évolution est l'expropriation des cultivateurs
, et non l'enrichissement de qui que ce soit.
L'ordre du livre est donc celui de la connaissance : on part de ce qu'on peut observer, on en dégage les conditions, et l'on va ensuite chercher dans les archives comment ces conditions ont été réunies. Le contraire — commencer par l'origine — obligerait à savoir d'avance ce qu'on cherche.
Contre l'idylle, les annales
Le cœur de ce court chapitre est une opposition que Marx formule en deux phrases, et il vaut la peine de les citer ensemble parce qu'elles se répondent : dans les annales de l'histoire réelle, ce sont la conquête, l'asservissement et la rapine à main armée qui l'ont toujours emporté ; et dans les manuels béats de l'économie politique, c'est l'idylle au contraire qui a de tout temps régné
.
La suite du passage mérite d'être notée, car elle indique comment lire les chapitres à venir. Marx accorde que la question de la propriété, une fois posée, invite chacun à s'en tenir à la sagesse de l'abécédaire, la seule à l'usage et à la portée des écoliers de tout âge
. L'ironie porte sur une manière de clore un débat en le déclarant élémentaire : on tient pour un acquis de bon sens ce qui est précisément en cause, et l'on s'épargne d'aller voir. C'est contre cette dispense que la huitième section a été écrite, et c'est pourquoi elle est la plus documentée du livre.
Il faut bien voir ce que cette opposition engage, car elle n'est pas seulement polémique. Si le capital était né de l'épargne, il aurait un titre moral à ce qu'il possède, et la propriété capitaliste serait la récompense d'une vertu. S'il est né d'une expropriation, ce titre n'existe pas — et surtout, la dépossession n'est pas un accident du passé mais la condition sans laquelle le rapport n'aurait jamais pu s'établir. Les sept chapitres qui suivent sont donc là pour produire des pièces : statuts, enquêtes, actes du Parlement, chiffres de dépopulation.
Ce qu'il faut en garder
Trois choses, dont la dernière commande la lecture des chapitres suivants, et qu'il faut lire en gardant en tête ce que le chapitre a d'inhabituel : c'est le seul endroit du livre où Marx annonce un programme de recherche au lieu de conduire une analyse.
La première est la définition de ce qui doit être produit. L'accumulation primitive n'est pas une accumulation au sens ordinaire : c'est le procès qui sépare le producteur de ses moyens de production. Le capital qu'elle constitue n'est pas fait d'un tas de richesses, mais d'un rapport — et un rapport ne s'épargne pas, il s'établit.
La deuxième est chronologique, et elle vaut d'être retenue parce qu'elle est souvent brouillée : l'ère capitaliste ne date que du seizième siècle
, et partout où elle commence le servage est aboli depuis longtemps. Le capitalisme ne sort donc pas directement de la féodalité comme son héritier : il s'installe dans un intervalle, après la dissolution des liens serviles et pendant la décadence des villes.
Il faut ajouter une remarque sur le mot lui-même, car il induit en erreur. « Primitive » ne veut pas dire ancienne, et pas davantage rudimentaire : le terme allemand dit « originaire », c'est-à-dire qui constitue l'origine du rapport. Une accumulation primitive peut donc se produire au vingt-et-unième siècle, et elle se produit chaque fois qu'une population est séparée de ce dont elle vivait. Le chapitre XXXIII, qui ferme le livre, le montrera sur un cas contemporain de Marx.
La troisième est une clé de lecture. Marx annonce que l'Angleterre jouera nécessairement le premier rôle dans notre esquisse
, parce que l'expropriation ne s'y est accomplie de manière radicale qu'en ce pays — les autres parcourant le même mouvement avec une couleur locale, un rythme ou un ordre différents. On ne lira donc pas les chapitres XXVII à XXXII comme une histoire de l'Angleterre, mais comme le cas où le procès est le plus lisible : c'est un choix de méthode, exactement comme celui de raisonner sur une journée de douze heures et un taux de cent pour cent.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXVI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.