Le Capital, Livre I · Section VIII

Chapitre XXVIIILégislation sanguinaire contre les expropriés

Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 28 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Chassés de la terre, ils ne pouvaient pas devenir salariés du jour au lendemain : on les a donc fouettés, marqués au fer et pendus comme vagabonds. Le chapitre montre que la discipline de l'atelier a d'abord été imposée par le droit pénal.

Ce qui manque entre l'expropriation et l'atelier

Le chapitre XXVIII répond à une objection que l'on ne formule pas toujours, mais qui est la bonne. Le chapitre précédent a montré comment des millions d'hommes ont été séparés de la terre ; il reste à expliquer comment ils sont devenus des salariés, ce qui n'a rien d'automatique. Un paysan chassé n'est pas un ouvrier : il est un homme sans ressources, et rien ne garantit qu'il se présentera de lui-même à la porte d'un atelier pour y vendre ses journées.

Marx pose le problème en deux phrases d'une grande sobriété. Les manufactures naissantes ne pouvaient absorber qu'une part de ces masses, et ces hommes ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social ; il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. C'est cette masse que la loi va prendre en charge, et la manière dont elle s'y prend est l'objet du chapitre.

Punir une situation que l'on a créée

L'observation décisive du chapitre est d'ordre juridique, et elle est d'une portée qui dépasse de loin le seizième siècle. La législation contre le vagabondage traite les expropriés comme s'ils étaient responsables de leur état : la législation les traita en criminels volontaires, écrit Marx, et elle supposa qu'il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé, comme si rien n'avait changé dans leur condition.

Il faut peser cette phrase, car elle contient l'un des mécanismes les plus durables de la pensée sociale. Une transformation d'ensemble produit une population sans place ; le droit, lui, ne connaît que des individus, et il impute donc à chacun ce qui résulte de la transformation. Le vagabond du seizième siècle est ainsi puni de n'avoir pas continué un travail qui n'existait plus ; et Marx souligne que les pères de la classe ouvrière furent châtiés d'avoir été réduits à l'état de vagabonds et de pauvres.

Comment on fabrique une habitude

Le chapitre énumère ensuite les statuts anglais, de Henri VII à Élisabeth, et l'énumération se lit vite parce qu'elle est monotone : fouet, oreille coupée, marque au fer, esclavage temporaire, pendaison en cas de récidive. Marx ne s'y attarde pas pour l'horreur mais pour ce qu'ils accomplissent — et l'important est que ce résultat n'est pas juridique mais anthropologique.

Ce que ces lois produisent, en effet, c'est l'habitude. Elles obligent une population entière à considérer le travail salarié comme la seule issue, jusqu'à ce que cette contrainte extérieure devienne un fait admis par ceux-là mêmes qu'elle contraint. Marx le dit dans une page qui éclaire toute la section : une fois le régime établi, il se forme une classe de travailleurs qui, grâce à l'éducation, la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Le travailleur peut alors être abandonné à l'action des « lois naturelles » de la société, c'est-à-dire à une dépendance que le mécanisme de la production suffit à perpétuer — et c'est le moment où la force ouverte devient superflue. Il en va tout autrement, ajoute-t-il, pendant la genèse historique de ce mode de production.

C'est pourquoi la législation sanglante est le complément nécessaire de l'expropriation, et non un épisode de barbarie qu'on pourrait retrancher du récit. L'une produit des hommes libres de tout, l'autre les rend disponibles pour un seul usage.

La loi Le Chapelier, ou la liberté contre la coalition

La fin du chapitre porte sur un tout autre moment, et ce rapprochement est l'un des plus instructifs du livre. Marx passe des statuts élisabéthains à la loi française de 1791, qui interdit les coalitions ouvrières au nom de la liberté : il faut, selon son rapporteur, prévenir le progrès de ce désordre, à savoir les coalitions que formeraient les ouvriers pour faire augmenter le prix de leur journée.

Marx relève l'aveu contenu dans le texte même. Le rapporteur reconnaît que les salaires devraient être plus élevés, et que leur niveau place l'ouvrier dans une dépendance qui est presque celle de l'esclavage ; il n'en conclut pas moins qu'il faut réprimer ce qui pourrait la faire cesser — au motif que les ouvriers porteraient atteinte à la liberté des entrepreneurs, et chercheraient à recréer les corporations que la Révolution avait abolies.

L'argument mérite d'être retenu dans sa forme, car il n'a pas vieilli : on oppose à une association de faibles la liberté d'un rapport individuel, en présentant comme un retour au passé toute tentative de leur part d'y peser collectivement. Cette figure, Marx la donne ici à l'état pur, dans un texte révolutionnaire et non réactionnaire — ce qui est précisément ce qui la rend démonstrative.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre est court et son acquis se dit en une proposition : la contrainte économique, que le livre a décrite tout du long comme s'exerçant sans violence apparente, a dû être précédée d'une contrainte ouverte. Le rapport salarial repose sur un consentement — l'ouvrier se présente et signe —, mais ce consentement est le résultat d'une histoire où il n'y en avait aucun.

On mesure alors ce que la huitième section apporte à l'ensemble. Les sections précédentes pouvaient laisser croire que le capitalisme se maintient par sa seule mécanique ; ces chapitres montrent qu'il a fallu la force pour l'établir, et qu'elle reparaît chaque fois qu'un nouveau domaine doit y être soumis. Le chapitre suivant, très bref, examinera comment, dans le même mouvement, s'est constituée l'autre figure du rapport : le fermier capitaliste.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXVIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.