La notion

Les fonctions de la monnaieFunktionen des Geldes

Le chapitre III ne demande pas ce qu'est la monnaie mais ce qu'elle fait — et il trouve quatre emplois qui n'exigent pas le même degré de réalité. Pour mesurer une valeur, il suffit d'un or imaginé ; pour circuler, d'un jeton usé ; pour thésauriser et pour éteindre une dette, il faut de l'or vrai. C'est de cet écart, et non d'une méchanceté quelconque, que sortent les crises monétaires.

Une même chose, quatre métiers

Prenons une pièce d'or et demandons ce qu'elle fait. La réponse paraît simple : elle sert à acheter. Mais l'inventaire du chapitre III en trouve quatre emplois, et ils n'ont pas les mêmes exigences. Quand elle mesure la valeur d'une chose, la pièce n'a pas besoin d'exister ; quand elle passe de main en main, elle peut être usée jusqu'à n'être plus qu'un jeton ; quand on la garde, il faut de l'or véritable ; quand elle éteint une dette à l'échéance, il faut de l'or véritable et il faut qu'il soit là.

Voilà la difficulté, et elle est d'un genre qu'on ne rencontre pas ailleurs : ce n'est pas une chose qui aurait plusieurs usages, comme un couteau coupe et gratte, c'est une chose dont les usages demandent des degrés de réalité différents. Une monnaie qui suffit à l'un peut être impuissante à l'autre — et c'est de cet écart, non d'une méchanceté quelconque, que sortiront les crises monétaires.

Marx pose la première fonction sans détour : l'or fournit à l'ensemble des marchandises la matière dans laquelle elles expriment leurs valeurs, et Il fonctionne donc comme mesure universelle des valeurs. Mais il prévient aussitôt contre l'inversion qui guette : Ce n'est pas la monnaie qui rend les marchandises commensurables : au contraire. C'est parce qu'elles sont déjà comparables, étant toutes du travail matérialisé, qu'elles peuvent se donner une mesure commune — et non l'inverse.

Où Marx l'établit : au chapitre III, entre la forme-valeur et le capital

La place de ce chapitre commande sa lecture. Il vient après la forme-valeur, qui a montré comment une marchandise finit par occuper la place de l'équivalent général ; il vient avant la formule du capital, qui demandera ce que devient l'argent quand on l'avance pour en retirer davantage. Entre les deux, il faut décrire ce que fait réellement la chose dont on vient d'expliquer la naissance.

Cette place explique aussi la sécheresse du texte, et il faut la prendre pour ce qu'elle est : un inventaire. Marx n'y démontre presque rien de neuf, il déplie. Mais l'inventaire a une conséquence considérable, et c'est elle qu'il faut voir venir : en distinguant les fonctions, il rend pensable qu'un même objet soit tantôt une pure convention et tantôt la seule chose que l'on accepte.

Une précaution de vocabulaire, enfin, que la plupart des commentaires escamotent. Comme mesure des valeurs et comme étalon des prix, l'or remplit deux fonctions entièrement différentes : mesure des valeurs en tant qu'équivalent général, étalon des prix en tant que poids de métal fixe. La première transforme des valeurs en prix, la seconde compare des quantités d'or à une quantité d'or. Confondre les deux, c'est croire qu'un changement de la valeur de l'or dérange l'étalon — alors que douze onces en vaudront toujours douze fois une, quoi qu'il arrive au cours du métal.

Les deux fonctions où la monnaie peut ne pas être là

C'est le point le plus contre-intuitif du chapitre, et le plus fécond. Pour mesurer, la monnaie n'a besoin d'aucune existence : Dans sa fonction de mesure des valeurs, la monnaie n'est employée que comme monnaie idéale. L'épicier qui affiche ses prix n'a pas fait d'or avec ses marchandises, et il n'a pas besoin d'un grain d'or réel pour estimer en or des millions de valeurs en marchandises. Le prix est un rapport pensé, une figure imaginée — ce qui n'empêche pas qu'il dépende entièrement de la matière de la monnaie, puisque c'est le travail que coûte l'or qui donne au chiffre son contenu.

La seconde fonction, le cours, ne demande guère plus. La monnaie n'y fait que passer : chaque vente est l'achat d'un autre, et la pièce disparaît dans le mouvement qu'elle sert. De là cette phrase qui a l'air d'une plaisanterie et qui est un théorème — La monnaie peut donc être de la boue, quoique la boue ne soit pas monnaie. Rien dans la pièce ne dit d'où elle vient ni ce qui s'est converti en elle ; elle est un échantillon indistinct de travail social, et c'est tout ce qu'on lui demande.

La conséquence est aussitôt tirée, et elle est de taille : puisque le cours n'exige qu'un passage, l'usure ne l'empêche pas. en sortant de la Monnaie le numéraire se trouve déjà sur la voie du creuset ; à force de circuler, la pièce d'or devient un semblant d'or, et rien n'interdit alors de la remplacer par un signe qui n'a jamais été de l'or du tout. Le billet de banque n'est pas une invention arbitraire de l'État : il est la conclusion d'une fonction qui pouvait déjà se passer de sa matière.

Combien de monnaie, et pourquoi la question est piégée

Une fois le cours établi, une question se pose d'elle-même : combien faut-il de pièces ? Marx y répond par une loi qui n'a rien de mystérieux : la quantité des moyens de circulation est déterminée par la somme des prix des marchandises circulantes et par la vitesse moyenne du cours de la monnaie. Une même pièce servant plusieurs fois dans la journée, il en faut d'autant moins qu'elle court vite ; et la somme des prix étant donnée, la masse de métal en circulation dépend en dernier ressort de la valeur de ce métal.

Il faut lire l'ordre des termes, car tout est là. Les prix sont donnés d'abord, la quantité de monnaie s'ensuit. C'est exactement l'inverse de ce que soutenait la doctrine dominante — et de ce que soutiennent encore bien des manuels. Marx nomme cette inversion et la traite sans ménagement : L'illusion d'après laquelle les prix des marchandises sont au contraire déterminés par la masse des moyens de circulation et cette masse par l'abondance des métaux dans un pays repose originellement sur l'hypothèse absurde que les marchandises et l'argent entrent dans la circulation, les unes sans prix, l'autre sans valeur, une part du tas de marchandises s'échangeant ensuite contre une part de la montagne de métal.

L'argument est d'une grande économie. Il ne s'agit pas de nier que l'émission puisse agir sur les prix — le chapitre décrit d'ailleurs très bien ce qui arrive au papier émis en excès — mais de refuser un point de départ où les choses arriveraient sur le marché dépourvues de la détermination qui les y amène. Une marchandise sans prix n'est pas une marchandise ; un métal sans valeur n'est pas de la monnaie.

Le trésor et la dette : là où il faut de l'or vrai

Les deux fonctions restantes renversent tout ce qui précède, et c'est pour cela qu'elles viennent en dernier. Que la série des métamorphoses s'interrompe, qu'une vente ne soit pas suivie d'un achat, et voilà que La monnaie arrêtée à dessein dans sa circulation se pétrifie, pour ainsi dire, en devenant trésor, et le vendeur se change en thésauriseur. Ici, un jeton ne vaut plus : on ne garde pas un signe, on garde de la valeur. Et ce n'est pas une manie : Pour acheter sans vendre, il doit d'abord avoir vendu sans acheter — dans une production où chacun vend quand il peut et achète quand il faut, il est impossible de se passer d'une réserve.

La quatrième fonction naît d'un décalage de temps. Que la marchandise soit livrée maintenant et payée dans un mois, et les rôles changent : Le vendeur devient créancier, l'acheteur débiteur, et l'argent, qui n'a d'abord servi qu'à fixer le prix par contrat, Il devient moyen de payement. Le renversement est complet par rapport au cours : Le moyen de payement entre dans la circulation, mais seulement après que la marchandise en est sortie. La chose est partie, consommée peut-être ; la valeur, elle, reste à venir, tenue par un titre.

D'où une contrainte que le chapitre énonce froidement et qui n'a rien d'abstrait : S'il ne paye pas, une vente forcée de son avoir a lieu. Vendre cesse d'être l'affaire des besoins de chacun ; c'est une obligation à date fixe, et la conversion de la marchandise en monnaie devient une nécessité sociale qui s'impose au producteur échangiste indépendamment de ses besoins et de ses fantaisies personnelles.

Le chapitre se termine sur le moment où l'écart entre les quatre fonctions éclate. Que l'enchaînement des paiements se dérange, et Cette contradiction éclate dans le moment des crises industrielles ou commerciales auquel on a donné le nom de crise monétaire : la monnaie ne fonctionne plus sous sa forme purement idéale de monnaie de compte, Elle est réclamée comme argent comptant et ne peut plus être remplacée par des marchandises profanes. La formule qui suit vaut d'être retenue pour ce qu'elle a de mordant : La veille encore, le bourgeois, avec la suffisance présomptueuse que lui donne la prospérité, déclarait que l'argent est une vaine illusion.

Ce que le chapitre règle, et ce qu'il laisse ouvert

Deux contresens d'abord, tous deux répandus. Le premier fait de Marx un partisan de l'or, au motif qu'il raisonne sur une marchandise-monnaie. Mais l'or n'est ici qu'une hypothèse de travail annoncée comme telle dès la première ligne, et l'analyse montre précisément par quel chemin la fonction de cours se détache de sa matière jusqu'au billet. Ce que Marx tient, ce n'est pas que la monnaie doive être métallique : c'est que les prix ne sont pas faits par la monnaie.

Le second croit trouver dans la loi de la circulation une théorie quantitative. C'est en lire l'égalité à l'envers. Chez les quantitativistes, la masse monétaire est la cause et le niveau des prix l'effet ; chez Marx, la somme des prix est donnée par la valeur des marchandises et la quantité de monnaie s'ajuste, l'excédent se retirant dans les trésors. Il y a là une divergence de fond, et elle n'a rien perdu de son actualité : elle sépare encore aujourd'hui les explications de l'inflation.

Reste ce que le chapitre ne règle pas, et qu'il faut dire pour ne pas prêter au texte plus qu'il ne contient. La monnaie de crédit n'y est qu'esquissée : Marx la fait naître de la fonction de paiement et l'y laisse, renvoyant au Livre III l'analyse du système bancaire, que ce site ne sert pas. Et le rapport entre la valeur de l'or et la masse de papier soutenable est traité pour une circulation métallique, non pour un monde où plus aucune monnaie n'est convertible — ce qui n'invalide pas l'ordre de détermination qu'il défend, mais oblige à le reformuler.

Nous nous rangeons pour notre part du côté des lectures qui tiennent ce chapitre pour le plus utile du livre à qui veut penser la monnaie d'aujourd'hui, et pour une raison précise : il ne demande jamais « qu'est-ce que la monnaie ? », question qui n'a pas de réponse, mais « que fait-elle, et de quoi a-t-elle besoin pour le faire ? ». C'est cette manière de procéder qui permet de comprendre qu'un système puisse fonctionner des années avec des signes, puis exiger d'un jour à l'autre ce que les signes remplaçaient.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre III — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, première section, chapitre III, « La monnaie ou la circulation des marchandises » — après la forme-valeur, qui a montré comment une marchandise finit par occuper la place de l'équivalent général, et avant la formule du capital, qui demandera ce que devient l'argent qu'on avance pour en retirer davantage.