La notion

Subsomption réellereelle Subsumtion

Le capital commence par se placer au-dessus d'un travail qu'il n'a pas fait : les mêmes gestes, les mêmes outils, un autre maître et une journée plus longue. Puis vient le moment où cela ne suffit plus, et où il refond le procès lui-même, jusque dans sa technique, pour l'ajuster à sa fin. La forme du travail est alors son ouvrage — et elle n'a plus de raison d'être hors de lui.

Le capital trouve le travail avant de le refaire

Quand un capital s'installe, il ne crée pas le travail : il le trouve. Le tisserand tissait avant d'être salarié, le forgeron forgeait, et les premiers ateliers capitalistes n'ont fait longtemps que rassembler sous un même toit, et sous un même commandement, des métiers qui existaient déjà. Rien n'y était changé de la manière de travailler : les mêmes gestes, les mêmes outils, la même habileté — un autre propriétaire, et une journée plus longue.

Or il vient un moment où cela ne suffit plus, et c'est de ce moment que traite le concept. Le capital cesse alors de commander un procès de travail qu'il a reçu tout fait pour le refondre, jusque dans sa technique, afin de l'ajuster à sa propre fin. Ce n'est plus le même travail sous une autre autorité : c'est un travail dont la forme même a été produite par l'exigence de valorisation, et qui n'aurait aucune raison d'être hors d'elle.

Marx énonce la différence des deux régimes en une phrase, et il faut la lire lentement parce qu'elle contient tout : la production de la plus-value absolue n'affecte que la durée du travail, la production de la plus-value relative en transforme entièrement les procédés techniques et les combinaisons sociales.

Où Marx l'établit, et un mot sur le vocabulaire

Le lieu du concept est le chapitre XVI, qui ouvre la cinquième section et fait le bilan des deux précédentes : après les chapitres sur la plus-value absolue (la journée qu'on allonge) et ceux sur la plus-value relative (les procédés qu'on transforme), Marx s'arrête pour dire comment les deux se rapportent. Il commence par établir l'ordre : prolonger la journée de travail au-delà du temps nécessaire à l'ouvrier pour fournir un équivalent de son entretien, et allouer ce surtravail au capital, voilà la plus-value absolue ; et elle forme la base générale du système capitaliste et le point de départ de la production de la plus-value relative. Le second régime ne remplace donc pas le premier : il s'établit sur lui.

Une précision de vocabulaire est ici nécessaire, et il vaut mieux la donner que la laisser deviner. Les expressions subsomption formelle et subsomption réelle ne figurent pas dans le texte du Livre I tel qu'il a été publié ; elles viennent d'un manuscrit que Marx n'a pas fait paraître, resté connu sous le nom de chapitre VI inédit, et elles sont devenues courantes dans la littérature parce qu'elles nomment commodément une distinction que le Livre I fait sans les employer. Ce que le chapitre XVI dit à leur place est : la plus-value relative se développe donc avec le mode de production capitaliste proprement dit. L'expression est plus lourde et elle est plus exacte, parce qu'elle fait entendre qu'il existe une production capitaliste qui n'est pas encore la sienne en propre.

On gardera donc les deux termes pour leur commodité, en sachant ce qu'ils traduisent : la subsomption est formelle tant que le capital n'a fait que se placer au-dessus d'un procès de travail dont il n'a pas touché la forme ; elle est réelle quand cette forme est devenue son ouvrage.

La distinction qui fait le concept : la durée et la forme

La distinction ne porte ni sur le degré d'exploitation ni sur l'ancienneté de l'entreprise, et il faut y insister parce que c'est là qu'on se trompe. Elle porte sur ce que le capital a besoin de modifier pour obtenir davantage.

Sous la subsomption formelle, il ne dispose que d'une variable : le temps. Le procès de travail lui étant donné, il ne peut accroître le surtravail qu'en allongeant la journée — ou, ce qui revient au même, en abaissant le salaire. C'est un régime qui n'exige aucune invention : il s'accommode de l'artisanat, du travail à domicile, du métayage, et il n'est pas particulièrement moderne.

Sous la subsomption réelle, la journée est bornée — par la loi, par l'épuisement, par la résistance —, et il faut donc obtenir davantage dans un temps donné. Marx pose l'alternative en toute rigueur : les limites de la journée étant données, le taux de la plus-value ne peut être élevé que par l'accroissement, soit de l'intensité, soit de la productivité du travail. Or ni l'intensité ni la productivité ne s'obtiennent par un ordre : elles demandent qu'on réorganise le procès, qu'on redécoupe les opérations, qu'on remplace l'outil par un mécanisme. C'est ce que fait la quatrième section du livre, et c'est pourquoi elle est trois fois plus longue que la troisième.

Le critère pratique se formule alors simplement : sous la subsomption formelle, on saurait décrire le travail sans mentionner le capital ; sous la subsomption réelle, on ne le pourrait pas. La chaîne de montage, la ligne d'arbre, la cadence prescrite n'ont pas d'existence en dehors du rapport qui les a produites.

Le mécanisme : du subjectif à l'objectif, en trois temps

Le passage d'un régime à l'autre n'est pas un saut mais une suite, et les trois chapitres de la quatrième section en donnent les trois moments. Il est utile de les relire dans cet ordre, parce que chacun ajoute un degré de refonte que le précédent ne pouvait pas atteindre.

La coopération d'abord, qui est le seuil : la production capitaliste ne commence en fait à s'établir que là où un seul maître exploite beaucoup de salariés à la fois. Rien n'est encore changé au travail individuel ; ce qui est changé, c'est qu'il existe une force nouvelle, celle de la réunion, et qu'elle appartient à celui qui l'a établie.

La manufacture ensuite, qui refond le métier lui-même en le décomposant en opérations parcellaires. Marx en tire le résultat sans détour : elle crée des circonstances nouvelles qui assurent la domination du capital sur le travail. Mais cette refonte a une limite, et c'est elle qui l'empêche d'être complète : son fondement reste l'habileté de la main, donc un savoir qui appartient à l'ouvrier et que le capital ne produit pas.

La grande industrie enfin, qui lève cette limite. Le machinisme supprime la nécessité technique d'attacher un homme à une opération pour la vie, et Marx note qu'avec elle les barrières que ce même principe opposait encore à la domination du capital, tombèrent. La formule qui résume le déplacement est celle du chapitre XV, et c'est la définition la plus exacte de la subsomption réelle qu'on trouve dans le livre : dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective — c'est une combinaison d'hommes —, tandis que la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l'ouvrier trouve là, dans l'atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail.

Voilà le mécanisme entier. Ce qui était une manière de faire portée par des hommes est devenu une propriété des choses ; et comme les choses attendent l'ouvrier au lieu de dépendre de lui, la forme du travail n'est plus révisable par ceux qui l'exécutent. La refonte s'est inscrite dans le matériel, ce qui la rend durable là où un ordre ne l'était pas.

Ce que le concept ouvre : qui travaille, et pour quoi

Deux conséquences suivent, et le chapitre XVI les tire lui-même.

La première concerne la définition du travail productif, qui se trouve élargie et déplacée. Dès lors que le procès est devenu l'ouvrage d'un organisme et non d'un homme, pour être productif, il n'est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l'œuvre : il suffit d'être un organe du travailleur collectif ou d'en remplir une fonction quelconque. Marx ajoute aussitôt que ce n'est pas là ce qui caractérise le travail productif dans le système capitaliste, et il donne le vrai critère : là le but déterminant de la production, c'est la plus-value. Est productif, dans ce système, le travail qui en produit — définition qui n'a rien de technique et tout de social.

La seconde conséquence est que la refonte est difficilement révocable. Une subsomption formelle se défait en changeant de maître : le métier reste, et il pourrait se pratiquer autrement. Une subsomption réelle a modifié l'objet lui-même — la division des tâches, la disposition de l'atelier, la conception des machines, la forme des qualifications —, de sorte que retirer le rapport ne rendrait pas un travail antérieur : il faudrait refaire la forme. C'est une remarque qui a une portée politique considérable, et elle coupe dans les deux sens : elle interdit de croire qu'il suffirait de changer les propriétaires, et elle interdit tout autant de croire que la technique existante serait neutre et qu'on la reprendrait telle quelle.

Lectures et contresens

Le premier contresens est chronologique : on lit les deux subsomptions comme deux âges qui se seraient succédé, la formelle au dix-huitième siècle et la réelle depuis. Le texte dit autre chose, et il le dit expressément : la plus-value absolue reste la base générale du système, et les deux formes coexistent. Il suffit de regarder : la sous-traitance à domicile, le travail à la tâche, la journée qui s'allonge dans les secteurs sans machines relèvent encore de la première, y compris dans les économies où la seconde domine. Ce sont deux régimes de l'extraction, non deux périodes.

Le deuxième malentendu tient au mot réelle, qu'on entend comme « véritable », d'où l'idée que la subsomption formelle serait une subsomption imparfaite, un stade inférieur. Le couple oppose plutôt la forme et le fond au sens logique : dans un cas le capital enveloppe un contenu qu'il n'a pas produit, dans l'autre il produit le contenu. Une subsomption formelle peut être parfaitement efficace et fort brutale : la longueur des journées du dix-neuvième siècle en témoigne.

Un troisième contresens, plus subtil, consiste à identifier subsomption réelle et mécanisation, et donc à conclure qu'un travail sans machines y échapperait. Ce que le concept nomme n'est pas la présence de machines mais le fait que la forme du procès soit l'ouvrage du rapport. Un service organisé par un logiciel de gestion, une équipe dont les tâches sont découpées par une méthode, un entrepôt dont la disposition est calculée sur le temps de trajet : aucune de ces formes ne préexistait, et aucune ne survivrait à son motif. Nous nous rangeons donc à la lecture large — mais large ne veut pas dire vague, et le critère reste celui qu'on a donné : on doit pouvoir montrer que la forme du travail n'a pas d'autre raison que la valorisation, et non se contenter de le supposer.

Reste enfin une question que le concept pose et ne résout pas. Si la forme du procès est l'ouvrage du capital, peut-on la reprendre ? Marx, qui insiste sur le caractère progressif de la coopération, de la division et du machinisme, ne les tient pas pour condamnés ; mais il ne dit pas non plus comment on distinguerait, dans une technique donnée, ce qui vient de la maîtrise de la nature et ce qui vient du rapport d'exploitation. La question est ouverte, et elle est de celles qu'aucun texte ne peut trancher à la place de ceux qui travaillent.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XVI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, cinquième section, chapitre XVI. Il fait le bilan des deux sections précédentes — la journée qu'on allonge, les procédés qu'on transforme — et dit comment les deux se rapportent. Les mots eux-mêmes viennent d'un manuscrit que Marx n'a pas publié.