Le Capital, Livre I · Section VII

Chapitre XXVLa loi générale de l'accumulation capitaliste

Chapitre 23 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 25 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le deuxième chapitre le plus long du livre, et celui qui répond à Malthus sans le nommer d'abord : la population disponible n'est pas une donnée que l'accumulation rencontre, c'est un produit qu'elle fabrique — et qui devient ensuite son levier.

Ce que l'accumulation fait au sort des travailleurs

Le chapitre XXV est, après le chapitre XV, le plus long du Livre I, et c'est celui qui a été le plus commenté hors des cercles savants : il contient la théorie de l'armée industrielle de réserve, la réfutation de la loi de population, et la formule sur l'accumulation de la richesse à un pôle et de la misère à l'autre. Il faut donc l'aborder en sachant ce qu'il démontre, faute de quoi on n'en retiendra que ses phrases les plus citables.

Sa question est annoncée sans détour : il s'agit de l'influence que l'accroissement du capital exerce sur le sort de la classe ouvrière. Tous les chapitres précédents ont examiné la production de la plus-value, puis sa transformation en capital ; il reste à savoir ce que ce mouvement fait à ceux qui l'alimentent, et la réponse ne se laisse pas déduire des bonnes ou des mauvaises intentions de qui que ce soit.

Comment il est construit, et par où l'aborder

Cinq parties, et une distribution qu'il faut connaître avant d'ouvrir le chapitre. Les quatre premières, qui portent toute la théorie, n'occupent ensemble qu'un peu plus des deux cinquièmes de l'ensemble. La cinquième — l'illustration, où défilent l'Angleterre, les mines, l'agriculture et l'Irlande — fait à elle seule près des trois cinquièmes.

Le lecteur qui veut l'argument lira donc les parties I à IV, soit une centaine de pages, et abordera la cinquième comme un dossier de pièces : on y entre par n'importe quel bout, on en lit ce qu'on veut, et l'on n'a rien manqué de la démonstration. C'est la même économie que celle du chapitre X, où les rapports d'inspecteurs occupaient la plus grande part ; à cette différence près qu'ici les faits viennent après la loi, et non à sa place.

La marche des quatre premières parties est d'une grande rigueur. La première suppose la composition du capital constante et montre qu'alors l'accumulation fait monter les salaires — Marx commence par accorder à ses adversaires le cas qui leur est le plus favorable. La deuxième lève l'hypothèse : la composition du capital change, la part qui s'échange contre du travail décroît relativement. La troisième en tire la surpopulation. La quatrième en décrit les formes et énonce la loi.

La population disponible est un produit, non une donnée

Le pivot du chapitre tient dans une distinction que Marx pose en deux lignes et qui commande tout : la demande de travail absolue qu'occasionne un capital est en raison non de sa grandeur absolue, mais de celle de sa partie variable. Un capital peut donc doubler sans embaucher davantage, si la part qu'il consacre aux machines et aux matières croît plus vite que celle qu'il consacre aux salaires — et c'est précisément ce que la plus-value relative l'oblige à faire.

D'où la conclusion, qui renverse une manière de voir vieille comme l'économie politique. Ce n'est pas la population qui déborde les moyens de subsistance ; c'est l'accumulation qui produit continuellement une population excédentaire par rapport à ses propres besoins, et l'ouvrier devient d'autant plus superflu qu'il a mieux servi : les progrès qu'il a rendus possibles font que le capital repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis attirés par lui.

Cette population n'est pas un déchet du système mais l'une de ses conditions. Elle pèse sur les salaires de ceux qui travaillent, elle permet de répondre aux poussées d'activité sans avoir à élever les rémunérations, et elle rend possible d'imposer aux uns un excès de travail pendant que les autres chôment. Marx observe d'ailleurs que Malthus lui-même, bien que de son point de vue borné il explique la surpopulation par un excédent réel de bras et de bouches, reconnaît néanmoins en elle une des nécessités de l'industrie moderne : l'adversaire concède le fait, et lui donne seulement une autre cause.

La loi générale, et comment il faut la lire

La quatrième partie décrit les formes que prend cette population disponible — flottante, latente, stagnante, et au plus bas le paupérisme — puis énonce la loi, dans une page qui est la plus citée de l'œuvre après le fétichisme : l'accumulation de richesse à un pôle, écrit Marx, c'est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même. Telle est, conclut-il, la loi générale et absolue de l'accumulation capitaliste.

Deux précautions s'imposent ici, et Marx les prend lui-même.

La première est qu'il ajoute immédiatement : l'action de cette loi, comme de toute autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières. Ce n'est donc pas la prédiction d'une paupérisation absolue et continue, que l'histoire aurait démentie ; c'est l'énoncé d'une tendance qui s'exerce à travers des contre-tendances — les luttes, la législation, l'extension du marché — dont les sections précédentes ont fourni la matière.

La seconde est que la loi porte sur un rapport, non sur un niveau. Ce que Marx établit est que la position de dépendance s'approfondit à mesure que la richesse croît, que la part disponible pour vivre diminue relativement, et que la masse de ceux qui sont maintenus en réserve grandit avec le capital. On peut donc voir le niveau de vie s'élever et la loi continuer d'agir, ce qui est précisément la situation des pays où l'on cherche encore aujourd'hui à comprendre pourquoi la prospérité générale s'accompagne d'une insécurité croissante.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre tire de tout cela une conséquence pratique qu'il formule avec une netteté rare, et qui explique pourquoi il a tant compté dans l'histoire du mouvement ouvrier. Si la concurrence entre travailleurs est le mécanisme par lequel la réserve pèse sur les salaires, alors l'action individuelle est sans effet : c'est ce que Marx appelle toute la sottise de la sagesse économique qui prêche aux travailleurs d'ajuster leur nombre aux besoins du capital.

La cinquième partie, enfin, n'est pas un ornement. Elle montre la loi à l'œuvre là où rien ne la masque, et son dernier dossier — l'Irlande — est celui qui a le plus marqué les lecteurs de Marx : une population réduite de moitié par la famine et l'émigration, et une misère qui n'a pas reculé pour autant. Le fait est d'une importance théorique directe, puisqu'il constitue l'expérience que la démographie ne pouvait pas faire : on a retiré les bouches, et l'excédent de bras est demeuré.

Le chapitre s'achève ainsi sur la question qui commande la huitième et dernière section. Toute cette analyse suppose en effet un point de départ : des travailleurs dépourvus de moyens de production, et des capitaux déjà constitués. L'accumulation explique comment cette situation se perpétue et s'élargit ; elle n'explique pas comment elle a commencé. C'est le fameux « péché originel » de l'économie, et la section suivante montrera que sa véritable histoire n'a rien de l'idylle qu'on en fait.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.