Le Capital, Livre I · Section VIII
Chapitre XXIXGenèse du fermier capitaliste
Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 29 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Quatre pages pour une question qu'on n'avait pas encore posée : l'expropriation des campagnes fabrique des prolétaires et de grands propriétaires — elle ne fabrique aucun capitaliste. D'où vient donc le fermier qui emploie ?
L'autre moitié du rapport
Les trois chapitres qui précèdent ont raconté comment se fabrique un prolétariat : l'expropriation des campagnes, puis la discipline pénale qui rend les expropriés disponibles. Marx s'arrête alors sur une lacune que le lecteur n'avait peut-être pas remarquée, et il la formule lui-même : nous ne savons pas encore d'où viennent, originairement, les capitalistes
.
La remarque est plus fine qu'elle n'en a l'air. L'expropriation, écrit-il, n'engendre directement que de grands propriétaires fonciers
, et un propriétaire foncier n'est pas un capitaliste : il tire un revenu de la terre, il n'emploie pas de salariés pour en tirer de la plus-value. Il manque donc un troisième personnage, celui qui prend la terre à bail, y met un capital, achète du travail et vend le produit. C'est le fermier capitaliste, et ce chapitre de quatre pages est consacré à sa formation.
Pourquoi Marx commence par l'agriculture
On pourrait s'étonner qu'il traite du fermier avant l'industriel, auquel il consacrera le chapitre XXXI. La raison est de méthode, et il la donne : la genèse du fermier, nous pouvons pour ainsi dire la faire toucher du doigt
, parce que c'est un mouvement lent qui se déroule sur plusieurs siècles et dont on suit chaque étape dans les archives.
Il y a là un principe de travail qu'il vaut la peine de dégager. Lorsqu'un procès est difficile à saisir dans sa forme la plus développée (la formation des grandes fortunes industrielles, où interviennent le commerce lointain, le crédit, la spéculation), on l'étudie d'abord là où il se donne à voir au ralenti. C'est exactement le raisonnement qui avait conduit Marx à commencer l'analyse de la journée de travail par la comparaison avec la corvée.
Les étapes, et le rôle décisif de la monnaie
Marx distingue plusieurs figures successives. Le bailli, d'abord, qui n'est qu'un serf chargé de gérer le domaine pour le seigneur. Le métayer ensuite, qui partage les produits et fournit une part du bétail et des semences. Puis le fermier proprement dit, qui loue la terre pour un temps, paie un fermage en argent et fait travailler des salariés : à partir de là, le capital a pris pied dans l'agriculture.
Une première cause de son enrichissement est déjà l'expropriation elle-même : la révolution agricole de la fin du quinzième siècle et du seizième, écrit Marx, l'enrichit aussi vite qu'elle appauvrit la population des campagnes
. L'usurpation des pâtures communales lui permet en effet d'augmenter son bétail rapidement et presque sans frais, c'est-à-dire de constituer un capital sans avoir rien épargné.
Le passage de la troisième figure à sa fortune s'explique par une cause que l'on ne devinerait pas, et c'est ce qui fait l'intérêt du chapitre. Aux quinzième et seizième siècles, les fermiers avaient obtenu des baux d'une durée très longue, quatre-vingt-dix-neuf ans pour certains, et la révolution des prix consécutive à l'afflux des métaux d'Amérique a déprécié la monnaie dans des proportions considérables. Le fermage, fixé en argent pour un siècle, perdait ainsi l'essentiel de sa valeur réelle pendant que le prix des produits agricoles montait ; le fermier s'enrichissait d'autant. La hausse des prix agricoles, note Marx, grossit le capital argent du fermier, sans qu'il y fût pour rien
, pendant que la rente due diminuait en valeur réelle : il s'enrichit ainsi aux dépens à la fois de son propriétaire et de ses salariés, dont les gages ne suivirent la hausse que de très loin.
On notera que ce mouvement a duré près d'un siècle et demi, et qu'il a profité à des hommes qui ne le comprenaient pas : un fermier du seizième siècle ne savait rien de la révolution des prix ni de l'argent d'Amérique. Il constatait seulement que ses récoltes se vendaient mieux d'année en année pendant que son fermage restait le même.
Ce mécanisme mérite d'être retenu au-delà du cas anglais, parce qu'il donne un exemple pur d'une chose que le livre affirme souvent : une transformation monétaire, qui semble ne concerner que les unités de compte, opère un transfert massif de richesse entre classes, et ce transfert, personne ne l'a décidé.
Ce qu'il faut en garder
Trois choses, dont la deuxième est celle qui sert le plus à lire la suite. Mais il faut d'abord noter ce que ce chapitre a d'inhabituel dans le livre : il décrit un enrichissement sans en faire le grief de personne. Le fermier du seizième siècle n'a ni volé ni triché ; il a tenu un bail, et les circonstances ont travaillé pour lui. C'est précisément ce qui rend la démonstration solide, puisqu'elle n'a besoin d'aucune faute pour rendre compte de la formation d'une classe.
La première est que le rapport de capital exige deux termes, et que la huitième section doit donc raconter deux genèses. On insiste d'ordinaire sur la fabrication du prolétariat, parce qu'elle est violente et documentée ; celle du capitaliste est moins spectaculaire, et elle est tout aussi nécessaire.
La deuxième est que la richesse ne fait pas le capital. Le grand propriétaire foncier dispose de biens immenses et n'est pas pour autant un capitaliste ; il le deviendra s'il exploite lui-même, ou bien il restera rentier et laissera cette fonction à un autre. Ce que le chapitre IV avait posé en théorie, à savoir que le capital est un mouvement et non une chose, trouve ici sa vérification historique, et l'on comprend pourquoi Marx tenait tant à la distinction.
La troisième est que ce chapitre prépare directement le suivant. Le fermier capitaliste, en produisant pour le marché au lieu de produire pour la subsistance, cesse d'employer une population nombreuse ; il libère donc des bras et vend des denrées. Le chapitre XXX montrera que ces deux effets constituent ensemble ce qui manquait encore à l'industrie naissante : des ouvriers, et des clients.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.