La notion

Législation sanglanteBlutgesetzgebung

L'expropriation jeta sur les routes plus d'hommes que les manufactures n'en pouvaient absorber, et la loi les traita en criminels volontaires. Deux siècles de fouet, de marque au fer et d'esclavage de paroisse ont rompu cette population à la discipline du salariat — jusqu'au jour où la sourde pression des rapports économiques a suffi, et où l'arsenal a pu être remisé sans être détruit.

Un décalage, et ce qu'on en fit

Le chapitre XXVIII s'ouvre sur un fait de rythme, et tout le reste en découle. L'expropriation des campagnes jeta sur les routes plus d'hommes que les manufactures naissantes n'en pouvaient absorber : La création du prolétariat sans feu ni lieu, écrit Marx, allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. Il en sortit une masse de mendiants, de voleurs et de vagabonds — non par un vice de leur caractère, mais par l'écart entre deux vitesses.

Ce que fit la loi devant ce décalage est la seule chose qui importe ici, et Marx l'énonce en une phrase qui vaut analyse : La législation les traita en criminels volontaires ; elle supposa qu'il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s'il n'était survenu aucun changement dans leur condition. Le vagabondage est traité comme un refus, alors qu'il est un effet ; l'homme sans place est puni de ne pas occuper une place qu'on lui a retirée.

Marx fait suivre ce constat d'une remarque qui replace le lecteur du dix-neuvième siècle dans la filiation, et qu'il ne faut pas lire comme une flèche mais comme une donnée : Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d'avoir été réduits à l'état de vagabonds et de pauvres. Ce sont les mêmes gens, à quelques générations près, qui sont expropriés puis punis de l'être, puis employés.

La distinction qui fait le concept : dresser n'est pas punir

Ces lois ne sont pas un droit pénal ordinaire, et c'est ce qui les rend intelligibles. Un droit pénal réprime un acte ; celui-ci fabrique une disposition. Marx le dit en une formule qui contient tout le chapitre : la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l'esclavage.

Le mot rompue est celui du dressage, et l'énumération des statuts en donne la progression. Sous Henri VIII, le vagabond robuste est fouetté puis renvoyé à son lieu de naissance pour se remettre au travail ; à la première récidive on lui coupe la moitié de l'oreille, à la seconde il est traité en félon. Un statut d'Édouard VI, en 1547, ordonne que tout individu réfractaire au travail sera adjugé pour esclave à la personne qui l'aura dénoncé comme truand, avec la lettre marquée au fer sur la joue ou sur la poitrine. Sous Élisabeth, les mendiants sans permis sont marqués à l'oreille si personne ne veut les prendre en service pendant deux ans. Sous Jacques I encore, le coureur de pays rétif est marqué d'un R sur l'épaule gauche — et Marx note la date de l'abrogation, qui n'a rien d'un détail : Ces statuts ne furent abolis qu'en 1714.

On aperçoit dans ces clauses ce que le pénal seul n'expliquerait pas. La peine est chaque fois indexée sur l'emploi : elle tombe si personne ne veut prendre l'homme à son service, elle s'efface s'il trouve un maître. Ce n'est pas la mendicité qu'on châtie, c'est la disponibilité qu'on impose.

Le mécanisme : un plafond, et pas de plancher

Au même moment, une seconde série de lois s'occupe non plus des sans-place mais de ceux qui ont trouvé une place, et c'est la législation sur les salaires. Elle commence en 1349 avec le Statute of Labourers, promulgué sur les instances pressantes de la Chambre des Communes, c'est-à-dire des acheteurs de travail, et son économie se lit dans une asymétrie que Marx relève avec une précision d'horloger : l'on y fixe un maximum légal au-dessus duquel le salaire ne doit point monter, mais que l'on se garde bien de prescrire un minimum légal au-dessous duquel il ne devrait pas tomber.

L'asymétrie se retrouve jusque dans le barème des peines, et elle y est cocasse à force d'être franche : le statut d'Élisabeth punit de dix jours de prison le patron qui paie un trop fort salaire et de vingt et un jours l'ouvrier qui l'accepte. Marx en tire la formule : on traite en cas de contravention le patron en compère et l'ouvrier en rebelle. Une même infraction, deux peines : l'une pour une faiblesse, l'autre pour une insubordination.

Le dispositif est complété par l'interdiction de s'entendre. Tous les engagements réciproques entre ouvriers sont déclarés nuls, et Les coalitions ouvrières furent mises au rang des plus grands crimes, et y restèrent depuis le quatorzième siècle jusqu'en 1824. Il faut mesurer la durée : quatre siècles et demi pendant lesquels le vendeur de force de travail est légalement tenu de se présenter seul devant l'acheteur. La liberté du contrat, dont l'échange entre capital et travail tire toute son apparence d'équité, est ici visiblement construite d'un côté seulement.

Ce que le concept établit : l'État au commencement

La portée de ce chapitre tient à ce qu'il refuse une image commode, celle d'un marché qui se serait formé tout seul et qu'un État serait venu ensuite déranger. Marx établit l'inverse, et il le pose comme une nécessité et non comme un accident : La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'État ; elle s'en sert pour « régler » le salaire, c'est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur au degré de dépendance voulu. Et il conclut : C'est là un moment essentiel de l'accumulation primitive.

La raison de cette nécessité est donnée quelques lignes plus haut, et elle est d'ordre technique autant que politique. Au quatorzième et au quinzième siècle, la subordination du travail au capital n'était que dans la forme : le mode de production n'avait encore rien de spécifiquement capitaliste, la part variable du capital l'emportait de beaucoup sur sa part constante, et la demande de travail croissait plus vite que l'offre. Autrement dit, le rapport de forces économique jouait contre l'acheteur de travail — et c'est précisément quand il joue contre lui que l'État est indispensable.

On tient là le principe qui commande la suite. La contrainte juridique et la contrainte économique ne s'additionnent pas : elles se relaient. Là où le mécanisme économique ne produit pas encore la dépendance, la loi la produit ; là où le mécanisme la produit, la loi devient superflue. C'est ce que la surpopulation relative viendra assurer, et c'est pourquoi ce chapitre et le chapitre XXV se répondent d'un bout à l'autre du livre.

Ce que le concept ouvre : le passage de relais

Le passage le plus important du chapitre est aussi le plus calme, et il décrit une relève. Marx commence par écarter deux conditions qu'on pourrait croire suffisantes : Ce n'est pas assez que d'un côté se présentent les conditions matérielles du travail, sous forme de capital, et de l'autre des hommes qui n'ont rien à vendre, sauf leur puissance de travail, et Il ne suffit pas non plus qu'on les contraigne par la force à se vendre volontairement. Il faut encore autre chose, et cette autre chose est du temps.

Ce qui vient avec le temps, c'est une accoutumance : il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs, qui, grâce à l'éducation, la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès lors le dispositif de contrainte peut être démonté, parce que le mécanisme économique fait le même travail : la présence constante d'une surpopulation relative maintient le salaire dans les limites convenables, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur.

Le fer rouge devient alors une pièce d'arsenal qu'on garde sans s'en servir : Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l'emploi de la force brutale, mais ce n'est que par exception. Le régime ordinaire est décrit par une phrase dont chaque mot compte : Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l'action des « lois naturelles » de la société, c'est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Ce qu'on appelle les lois naturelles de l'économie est donc le résultat d'un dressage historique, dont ce chapitre tient le registre.

Lectures et contresens

Le premier contresens consiste à lire ce chapitre comme un morceau d'indignation, un catalogue d'atrocités destiné à émouvoir. L'énumération des statuts est pourtant une démonstration, et son ordre le prouve : elle est chronologique et croissante, et elle sert à établir une chose précise — qu'il a fallu un demi-siècle de peines aggravées pour obtenir une disposition qui, deux siècles plus tard, s'obtiendra sans une menace. Le fouet n'est pas là pour faire frémir, il est là pour être comparé à ce qui le remplace.

Le second contresens est plus tentaculaire et il vaut d'être nommé pour ce qu'il est : c'est celui qui conclut de ce chapitre que la contrainte serait passée, et le rapport devenu libre. Le texte dit exactement le contraire — la contrainte n'a pas cessé, elle a changé d'organe. Nous nous rangeons ici à la lecture la plus littérale : ce que Marx appelle la sourde pression des rapports économiques est une contrainte au sens plein, seulement elle ne demande plus d'exécuteur, et c'est ce qui la rend invisible et la fait passer pour une loi de la nature. La forme-salaire achève l'opération en présentant comme payée la totalité de la journée.

Reste une question que le chapitre ne tranche pas et qu'il serait malhonnête de trancher à sa place. Si l'intervention de l'État est nécessaire tant que le mécanisme économique ne suffit pas, que faut-il conclure des périodes où ce mécanisme se dérègle ? Marx note seulement qu'on fut bien aise d'avoir sous la main, pour des cas imprévus, le vieil arsenal d'oukases — l'arsenal est conservé, non détruit. C'est une observation, non une prédiction, et elle suffit à interdire de lire le passage de relais comme irréversible. On lira à sa suite l'accumulation primitive, dont ce chapitre est le second volet, et la législation de fabrique, qui montre l'État revenir trois siècles plus tard, et dans l'autre sens.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXVIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, huitième section, chapitre XXVIII, « Législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du quinzième siècle — Lois sur les salaires ». C'est le second volet de l'accumulation primitive : le chapitre XXVII prend la terre, celui-ci dresse ceux à qui on l'a prise.

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