Le Capital, Livre I · Section VIII
Chapitre XXXRéaction de la révolution agricole sur l'industrie
Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 30 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
L'expropriation ne fabrique pas seulement des ouvriers : elle fabrique des clients. Le paysan qui filait son lin et tissait sa toile doit désormais acheter ce qu'il produisait — et le marché intérieur dont l'industrie avait besoin est né du même mouvement que sa main-d'œuvre.
Il ne suffit pas d'avoir des ouvriers
Le chapitre XXX pose une question que les précédents laissaient en suspens, et qui est d'ordre pratique. L'industrie naissante a besoin de bras, et l'expropriation les lui fournit ; mais elle a également besoin d'acheteurs, sans quoi ses produits restent invendus. Or on ne voit pas d'où viendraient ces acheteurs dans un pays où chaque famille paysanne produisait elle-même l'essentiel de ce qu'elle consommait.
La réponse du chapitre est que le même mouvement produit les deux. L'expropriation, rappelle Marx d'entrée, fournit à l'industrie des villes des masses de prolétaires recrutés entièrement en dehors du milieu corporatif
— c'est-à-dire des travailleurs qui n'appartiennent à aucun métier et qu'aucune règle ne protège. Et elle fait en outre autre chose, que ce chapitre a pour objet d'établir : elle détruit l'industrie domestique des campagnes.
Ce que la campagne fabriquait elle-même
Pour saisir l'argument, il faut se représenter ce qu'était une exploitation paysanne avant la transformation. On y cultivait, mais on y filait aussi, on y tissait, on y faisait le pain, la bière, les outils de bois : l'agriculture et la manufacture domestique n'étaient pas deux activités distinctes mais les deux faces d'un même travail familial, réparties selon les saisons. Marx prend l'exemple des paysans de Westphalie, qui filaient tous le lin
, et dont le fil ne passait par aucun marché.
La destruction de cette organisation est l'événement décisif, et elle a une conséquence que l'on ne mesure pas toujours. Ce que le paysan produisait chez lui n'entrait pas dans la circulation : il n'était donc ni marchandise ni valeur. Dépossédé, il doit acheter ce qu'il faisait ; et Marx décrit ce basculement en une phrase qui vaut d'être lue deux fois : désormais le paysan dépossédé dut en acheter la valeur, sous forme de salaire, de son nouveau maître, le capitaliste manufacturier
. Ce qui était produit pour être consommé devient une marchandise à acquérir avec un salaire.
Le même sort échoit aux matières premières : le lin, la laine, le bois qui servaient sur place se transformèrent en élément du capital constant
. Ils cessent d'être les moyens d'un travail indépendant pour devenir les ingrédients d'une production qui appartient à un autre.
Pourquoi ce chapitre est indispensable au récit
On pourrait croire ce chapitre secondaire, coincé entre la genèse du fermier et celle du capitaliste industriel. Il porte pourtant la réponse à l'objection la plus sérieuse qu'on puisse faire à toute la section. Si le capital n'a pu se développer qu'en trouvant des débouchés, et si l'expropriation a ruiné les campagnes, comment expliquer que la demande ait suivi ? Une population appauvrie n'achète pas davantage, elle achète moins.
La réponse de Marx est que la question est mal posée, parce qu'elle confond le pouvoir d'achat et le recours au marché. Le paysan d'avant n'était pas riche ; il n'achetait simplement presque rien, puisqu'il produisait presque tout. L'ouvrier d'après est plus pauvre et pourtant meilleur client, parce que la totalité de ce qu'il consomme doit passer par un achat. Le marché ne se mesure donc pas à l'aisance des gens, mais à la part de leur vie qui dépend de lui — et cette part, le capitalisme ne cesse de l'agrandir.
Les mêmes objets, et un rapport inverse
La page la plus remarquable du chapitre est celle où Marx décrit ce que deviennent les outils eux-mêmes, car elle montre qu'un changement de rapport social peut retourner le sens d'objets qui n'ont pas changé d'un pouce. Les rouets et les métiers à tisser, autrefois dispersés sur la surface du pays
, sont maintenant rassemblés dans de grands ateliers, avec les travailleurs et les matières premières ; et, cessant de servir de moyens d'existence indépendante à ceux qui les manœuvrent, ils sont métamorphosés en moyens de commander des fileurs et des tisserands
et d'en tirer du travail gratuit.
C'est très exactement la thèse du chapitre IV, vérifiée sur des objets. Un rouet n'est pas du capital ; il le devient lorsqu'il se trouve dans les mains de quelqu'un qui n'en use pas lui-même et qui, par son moyen, fait travailler d'autres. Le même bois, la même mécanique, et un rapport inverse : dans un cas l'instrument d'un travail autonome, dans l'autre le moyen d'un commandement.
Ce qu'il faut en garder
Trois acquis, dont le premier est d'une portée qui dépasse largement le seizième siècle anglais.
Le premier est que le marché n'est pas un fait naturel qui attendrait des marchandises. Il faut qu'une population cesse de produire ce qu'elle consomme pour qu'il y ait des acheteurs ; et cette cessation n'est pas venue d'un choix, mais d'une dépossession. Autrement dit : le marché intérieur a été créé, non découvert. Ce raisonnement se retrouvera chaque fois qu'une activité jusque-là accomplie hors du marché — le soin, l'entretien, la transmission d'un savoir — passe dans la sphère marchande.
Le deuxième est que ce chapitre boucle le récit de la section. On a maintenant les deux termes du rapport — des hommes sans moyens de production, des fermiers et des manufacturiers qui en disposent — et l'on a de plus le débouché sans lequel la production capitaliste ne pourrait pas s'étendre. Il ne reste plus qu'à expliquer d'où sont venues les grandes masses d'argent qui ont permis aux manufacturiers de démarrer : c'est l'objet du chapitre XXXI, et la réponse conduira hors d'Europe.
Le troisième est une précision qu'il vaut mieux garder en tête pour ne pas durcir la thèse. Marx ne dit pas que l'industrie rurale a disparu d'un coup : il montre un procès long, où le travail à domicile subsiste souvent comme annexe de la manufacture — le chapitre XV en avait décrit la forme la plus tardive et la plus dure. Ce qui disparaît n'est pas le travail à la maison, c'est son indépendance ; et c'est là, une fois de plus, que se joue toute la différence.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.