Une salle de filature mécanique de 1916 : des rangées de métiers à filer chargés de milliers de bobines blanches s'étendent jusqu'au fond, sous les poulies et les courroies du plafond. Personne n'est visible.

Composition organique du capitalorganische Zusammensetzung des Kapitals

Des milliers de broches, et personne dans le champ. C'est la composition technique du capital : la masse des moyens de production qu'un seul ouvrier met en œuvre. Lewis W. Hine, salle de filature n° 2, Indian Orchard Cotton Mill, Massachusetts, 1916. Library of Congress, collection du National Child Labor Committee, domaine public.

En bref

La composition organique du capital désigne, chez Marx, le rapport entre la partie du capital dépensée en moyens de production (le capital constant) et la partie qui paie les salaires (le capital variable), en tant que ce rapport en argent reflète un rapport technique : la masse de machines et de matières qu'un ouvrier met en œuvre. Marx la définit au début du chapitre XXV du Livre I du Capital (1867). Elle explique pourquoi l'accumulation rend une partie des travailleurs superflus.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le rapport entre les moyens de production et le travail se compte de deux façons : en masse de machines et de matières par ouvrier, c'est la composition technique, ou en argent, c'est la composition-valeur.
  2. La composition organique est la composition-valeur en tant qu'elle suit la composition technique. Une hausse du prix des matières, sans aucun changement dans l'atelier, ne la modifie pas.
  3. Avec la productivité, chaque ouvrier met en œuvre plus de machines et de matières. Le rapport en argent monte aussi, mais beaucoup moins vite, parce que ces moyens deviennent meilleur marché.
  4. La part des salaires baisse donc par rapport au capital total. L'emploi peut encore croître en nombre, mais moins vite que le capital, et l'accumulation produit une population ouvrière en surnombre.
  5. Au Livre III, la même hausse sert à expliquer la baisse tendancielle du taux de profit. Une seule grandeur relie ainsi la technique, l'emploi et le profit.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Comment compte-t-on la composition d'un capital ?

De deux façons, qui ne donnent pas le même résultat : en masse de moyens de production par ouvrier, ou en argent. Marx appelle la première composition technique, la seconde composition-valeur.

Marx donne lui-même la situation de départ, dès le chapitre VIII. Là où dix ouvriers, avec dix instruments de peu de valeur, façonnaient une petite quantité de matière première, un ouvrier façonne maintenant avec une machine coûteuse une masse cent fois plus grande. Chacun voit que l'atelier a changé. La difficulté commence quand on veut dire de combien, car le changement se mesure de plusieurs manières.

Il faut d'abord rappeler deux mots. Le capital constant est la partie du capital dépensée en moyens de production : machines, bâtiments, matières premières. Sa valeur passe dans le produit sans grandir. Le capital variable est la partie qui paie les salaires, et c'est la seule qui produit plus de valeur qu'elle n'en coûte, parce que la force de travail achetée travaille au-delà du temps nécessaire à reproduire son salaire. Cette distinction, posée au chapitre VIII, donne tout son intérêt au rapport entre les deux parties.

Le chapitre XXV compte ce rapport de deux façons. Sous le rapport de la valeur, la composition du capital est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et partie variable : on compare deux sommes d'argent. Sous le rapport de la matière, sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre : on compare des tonnes de coton et des broches à des heures de travail. Marx nomme les deux : la première composition du capital est la composition-valeur, la seconde la composition technique. La composition organique est le nom du lien entre elles.

Pourquoi Marx la définit-il au seuil du chapitre XXV ?

Parce que ce chapitre demande ce que l'accumulation du capital fait à la classe ouvrière, et que la réponse dépend de la manière dont la composition du capital change.

Le chapitre XXV, « Loi générale de l'accumulation capitaliste », s'ouvre sur sa question : l'influence que la croissance du capital exerce sur le sort des ouvriers. La phrase suivante désigne l'instrument : la donnée la plus importante pour la solution de ce problème, c’est la composition du capital et les changements qu’elle subit dans le progrès de l’accumulation. La composition est donc traitée comme une variable, dont tout le chapitre suit le mouvement.

Marx procède en deux temps. Il commence par supposer la composition fixe. Dans ce cas, chaque somme ajoutée au capital s'ajoute aussi aux salaires dans la même proportion : supposé donc que la composition du capital reste la même, la demande de travail marchera de front avec l’accumulation, et les salaires peuvent même monter. Le rapport social n'en est pas moins reproduit, en plus grand : accumulation du capital est donc en même temps accroissement du prolétariat. Puis il lève l'hypothèse, et c'est là que la composition organique entre en jeu.

Reste à savoir de quelle composition on parle. Les capitaux d'une même branche diffèrent entre eux ; Marx prend leur moyenne, puis la moyenne des branches, si bien que la moyenne de toutes ces compositions moyennes constitue la composition du capital social employé dans un pays. C'est cette composition sociale qui intéresse le chapitre. Une usine isolée peut avoir n'importe quel rapport ; ce qui pèse sur l'emploi d'une nation, c'est la moyenne.

Qu'ajoute le mot « organique » ?

Il désigne la part de la composition-valeur qui suit la composition technique. Les changements de la technique s'y réfléchissent ; ceux qui viennent d'ailleurs n'en font pas partie.

La définition tient presque entière dans une subordonnée, et il faut la lire lentement :

Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Trois expressions portent le sens. « En tant que » indique qu'on ne prend pas toute la composition-valeur, seulement un de ses aspects. « Dépend » dit que cet aspect a sa cause dans la technique. « Se réfléchissent » fait de la composition-valeur un miroir de la composition technique. Un miroir renvoie ce qu'on place devant lui, mais son image change aussi quand on change l'éclairage, sans que rien ait bougé devant la glace.

Un exemple

Prenons une filature. Une année, la récolte de coton est mauvaise et le prix du coton double. Rien n'a changé dans la salle : mêmes broches, mêmes ouvriers, même quantité de coton filée par jour. Pourtant la part du capital dépensée en matières grossit, et le rapport du capital constant au capital variable monte. La composition-valeur s'est élevée, la composition technique est restée la même, et la composition organique n'a pas bougé.

L'exemple est de Marx, au chapitre VIII. Le même coton y représente plus de travail quand la récolte est mauvaise, et une machine perd de sa valeur quand une invention permet d'en construire de pareilles à moindres frais. Dans les deux cas, le changement de valeur prend naissance en dehors du procès de production où la matière ou la machine sert.

Le mot « organique » sert à écarter ces mouvements-là. Il nomme une correspondance entre les deux compositions, et aucune grandeur qu'on pourrait mesurer à côté d'elles. C'est ce qui le rend à la fois indispensable et difficile à manier. Marx fixe l'usage pour la suite du livre : quand nous parlons en général de la composition du capital, il s’agit toujours de sa composition organique.

Pourquoi s'élève-t-elle, et pourquoi moins vite que la technique ?

Parce que le progrès de la productivité donne à chaque ouvrier plus de machines et de matières à mettre en œuvre. Le même progrès fait baisser la valeur de ces moyens, si bien que le rapport en argent monte beaucoup moins vite que le rapport en masse.

La hausse de la composition technique est le fait que tout le Livre I a préparé. La coopération réunit plus de matière sous plus de bras ; la manufacture décompose et spécialise les gestes ; la grande industrie confie l'outil à une machine qui en fait jouer des centaines d'un seul mouvement. Le chapitre XXV résume ce progrès : la masse de l’outillage et des matériaux augmente de plus en plus en comparaison de la somme de force ouvrière nécessaire pour les mettre en œuvre. Il l'illustre par des chiffres ronds : un capital partagé moitié pour les moyens de production, moitié pour le travail, passe avec le temps à quatre cinquièmes contre un cinquième.

L'exemple de la filature

Marx compare la filature de son temps à celle du début du XVIIIe siècle. À cette époque, le capital engagé dans la filature se partageait moitié en capital constant, moitié en capital variable. De nos jours, écrit-il, la valeur-capital engagée aujourd’hui dans la filature est pour sept huitièmes constante et pour un huitième variable.

Faisons le calcul. Le rapport du constant au variable est passé de un à sept : il a été multiplié par sept. Or la masse du coton et des broches qu’un fileur use dans un temps donné est de nos jours des centaines de fois plus considérable qu’au commencement du dix-huitième siècle. D'un côté un facteur sept, de l'autre un facteur de plusieurs centaines : le compte en argent ne garde qu'une faible trace du changement de l'atelier.

Gravure : dans une cuisine encombrée de tonneaux et de paniers, une vieille femme file au rouet, une main sur la roue, l'autre tirant le fil de la quenouille.
Une fileuse, un rouet, une broche. C'est le point de départ de la comparaison de Marx : la masse de coton qu'un fileur travaille sera multipliée par des centaines. Louis Surugue, La Fileuse flamande, gravure d'après David Teniers, Paris, 1749 (détail). Bibliothèque nationale de France, domaine public.

La raison de cet écart est le progrès lui-même. La productivité qui met plus de coton et de broches entre les mains d'un fileur fait aussi baisser la valeur du coton et des broches, puisqu'il faut moins de travail pour les produire. Leur valeur ne s’élève donc pas dans la même proportion que leur masse, et Marx conclut : le premier mouvement suit le dernier à un moindre degré de vitesse. La composition-valeur n’indique que de loin le changement dans sa composition technique. Le reflet est atténué, mais il va dans le même sens que la chose : il freine la tendance sans l'annuler.

Que devient la demande de travail ?

Elle peut encore croître en nombre, mais de moins en moins par rapport au capital. L'accumulation produit ainsi une population ouvrière en surnombre, et elle pèse, au Livre III, sur le taux de profit.

Si la part variable du capital baisse proportionnellement, la demande de travail baisse proportionnellement aussi, puisque seule cette part sert à payer des salaires. Marx formule la loi avec prudence : la loi de la décroissance proportionnelle du capital variable, et de la diminution correspondante dans la demande de travail relative a pour corollaires l’accroissement absolu du capital variable et l’augmentation absolue de la demande de travail suivant une proportion décroissante. Le capital emploie donc toujours plus d'ouvriers en nombre, et toujours moins par franc avancé. Quelques pages plus loin, il y revient pour éviter toute confusion : il faut bien remarquer que le progrès de l’accumulation, en faisant décroître la grandeur relative du capital variable, n’en exclut point l’accroissement absolu.

Les chiffres de Marx

Un capital de 6 000 francs se partage d'abord moitié-moitié : 3 000 francs de moyens de production, 3 000 francs de salaires. Plus tard, il atteint 18 000 francs, mais la part variable n'en forme plus qu'un cinquième, soit 3 600 francs. Le capital a triplé, et les salaires versés n'ont augmenté que d'un cinquième.

Avec l'ancienne composition, un cinquième de capital en plus aurait suffi pour accroître d'un cinquième la demande de travail. Avec la nouvelle, Marx le dit en une ligne : pour produire le même effet, l’accumulation doit tripler. Le nombre d'ouvriers employés a augmenté ; il faut seulement de plus en plus de capital pour en employer un de plus.

Ceux que l'accumulation n'absorbe pas forment ce que Marx appelle une surpopulation relative, ainsi nommée parce qu’elle provient non d’un accroissement positif de la population ouvrière qui dépasserait les limites de la richesse en voie d’accumulation, mais, au contraire, d’un accroissement accéléré du capital social qui lui permet de se passer d’une partie plus ou moins considérable de ses manouvriers. Le surnombre est un produit de l'accumulation. C'est la réponse à Malthus, qui expliquait la misère par une population trop nombreuse pour ses subsistances : voilà la loi de population qui distingue l’époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier, tandis qu’une loi de population abstraite et immuable n’existe que pour la plante et l’animal. La page sur l'armée de réserve suit cette population jusqu'au bout du chapitre.

La troisième conséquence sort du Livre I. Le taux de profit rapporte la plus-value au capital total. Si le capital constant grossit plus vite que le capital variable et que le taux de plus-value reste le même, la plus-value rapportée au capital total diminue. Marx en fait au Livre III la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, avec les forces qui la contrarient. Elle découle d'une grandeur définie ici, au deuxième paragraphe du chapitre XXV.

Comment lire cette notion, et quels contresens éviter ?

Marx reconnaît que des économistes classiques avaient entrevu le phénomène. La notion se mesure mal, et sa force tient à ce qu'elle relie : la technique, l'emploi et le profit.

Marx ne revendique pas la découverte. Les effets d'une part variable qui décroît ont été plutôt pressentis que compris par quelques économistes distingués de l’école classique. Il cite d'abord John Barton, pour qui à mesure que les arts sont cultivés et que la civilisation s’étend, le capital fixe devient de plus en plus considérable, par rapport au capital circulant. Ricardo approuvait en corrigeant : tout au plus peut-on dire que, le capital croissant, la demande se fera dans une proportion décroissante. L'intuition était là, il lui manquait la distinction du chapitre VIII.

Une objection reste sérieuse : la composition organique se mesure mal. Elle est une part de la composition-valeur, celle qui suit la technique, et aucune statistique ne sépare cette part du reste. Qui calcule le rapport du capital constant au capital variable obtient la composition-valeur, où se mêlent le progrès technique et les mouvements des prix. Pour isoler la part organique, il faudrait savoir ce qu'auraient été les prix sans le progrès, c'est-à-dire connaître d'avance ce qu'on cherche. Nous tenons donc la composition organique pour un concept de liaison, qu'on juge sur ce qu'il permet de penser : qu'un même mouvement, la hausse de la productivité, produise à la fois plus de richesse, moins de besoin proportionnel de bras et une pression sur le taux de profit.

On lit souvent Toute hausse du rapport entre capital constant et capital variable serait une hausse de la composition organique.

Ce que dit le texte La composition organique est la composition-valeur « en tant qu'elle dépend » de la composition technique. Une hausse du prix des matières premières élève le rapport en argent sans rien changer à l'atelier, et elle n'en fait pas partie.

On lit souvent La hausse de la composition organique ferait baisser le nombre d'ouvriers employés : les machines chasseraient le travail.

Ce que dit le texte Marx prévient expressément l'erreur : la part variable décroît relativement et peut croître absolument. Dans son exemple, les salaires passent de 3 000 à 3 600 francs. Ce qui décroît, c'est l'emploi par franc de capital, et c'est ce qui produit le surnombre.

On lit souvent Capital constant et capital variable seraient d'autres noms pour le capital fixe (les machines) et le capital circulant (les matières et les salaires).

Ce que dit le texte C'est la confusion que Marx relève chez Barton, qu'il loue bien qu’il confonde le capital constant avec le capital fixe et le capital variable avec le capital circulant. Fixe et circulant classent les dépenses selon leur rythme de renouvellement ; constant et variable, selon qu'elles produisent ou non de la valeur nouvelle. Les comptes d'entreprise connaissent la première distinction, jamais la seconde.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de la filature, pourquoi la part constante du capital passe-t-elle seulement de la moitié aux sept huitièmes, alors que la masse de coton et de broches par fileur est des centaines de fois plus grande ?

Parce que le progrès qui multiplie le coton et les broches mis entre les mains d'un fileur fait aussi baisser leur valeur. La valeur des moyens de production monte donc beaucoup moins vite que leur masse. Le rapport en argent ne donne de la technique qu'un reflet très atténué.

Si le prix du coton double après une mauvaise récolte, sans qu'aucune machine change, la composition organique du capital s'élève-t-elle ?

Non. La composition-valeur s'élève, puisque la part dépensée en matières grossit. Mais ce changement vient de la culture du coton et ne doit rien à la technique de la filature. La composition organique ne retient que la part de la composition-valeur qui suit la composition technique.

L'élévation de la composition organique signifie-t-elle que le nombre d'ouvriers employés diminue ?

Pas forcément. La part variable baisse par rapport au capital, mais elle peut grandir en valeur absolue, et Marx le souligne pour éviter l'erreur. Simplement, il faut de plus en plus de capital pour embaucher un ouvrier de plus, et ceux que l'accumulation n'absorbe pas forment l'armée de réserve.

Le miroir de l'atelier, en six temps

Sur un comptoir, un outil et un tas de pièces de fer qui grossit ; en face, un miroir sur pied où le même tas paraît, plus petit et retourné.
Le prix du fer vient de tomber : le reflet s'est rétracté, et aucune pièce n'a bougé sur le comptoir. Le mot « organique » sert à écarter ce genre de mouvement, qui ne doit rien à la technique. D'après le texte : Livre I, chapitre XXV →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, septième section, chapitre XXV, « Loi générale de l'accumulation capitaliste », dès le deuxième paragraphe. La distinction du capital constant et du capital variable, que la notion suppose, est posée au chapitre VIII ; le Livre III en tire la baisse tendancielle du taux de profit.