La notion

Composition organique du capitalorganische Zusammensetzung des Kapitals

Un capital se compose de deux parties, et l'on peut compter leur rapport de deux façons : en masse de moyens de production par ouvrier, ou en valeur. Marx appelle organique la seconde en tant seulement qu'elle suit la première — « les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là ». Ce n'est donc pas une troisième grandeur mais une correspondance, et c'est d'elle que sortent la surpopulation relative et la loi tendancielle.

Un rapport, et trois façons de le compter

Un atelier emploie dix ouvriers et deux métiers ; un autre en emploie deux et vingt métiers. On voit bien que quelque chose les distingue, et l'on sent que ce quelque chose a de l'importance. Reste à dire quoi, et la difficulté commence là : il y a plusieurs manières de compter ce rapport, et elles ne donnent pas le même résultat.

Marx en distingue trois, dans l'ordre de leur difficulté croissante. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et partie variable — c'est un rapport entre deux sommes d'argent. Sous le rapport de la matière, sa composition est déterminée par la proportion qu'il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre : c'est un rapport entre des tonnes de coton, des broches, et des heures.

La première composition du capital est la composition-valeur, la seconde est la composition technique. Le troisième terme, celui qui donne son titre à cette page, n'est ni l'un ni l'autre : il est le lien entre les deux, et il faut voir pourquoi ce lien a besoin d'un nom.

Où Marx l'établit : à la deuxième page du chapitre XXV

La place est remarquable. La définition ouvre le chapitre le plus long et le plus célèbre du Livre I, celui de la loi générale de l'accumulation, et Marx n'en fait pas une notion parmi d'autres : il la pose comme l'instrument dont il aura besoin pour toute la suite. Il l'annonce d'entrée — la question du chapitre est l'influence de l'accumulation sur le sort de la classe ouvrière, et La donnée la plus importante pour la solution de ce problème, c'est la composition du capital et les changements qu'elle subit dans le progrès de l'accumulation.

Ce n'est donc pas une catégorie descriptive mais une VARIABLE. Ce qui va être suivi tout au long du chapitre, c'est son mouvement, et ce sont les effets de ce mouvement sur la demande de bras. Il fallait la définir avec assez de soin pour qu'on sache exactement ce qui bouge.

Notons enfin ce qu'elle suppose acquis. Sans la distinction du capital constant et du capital variable — donc sans le chapitre VIII —, le rapport n'aurait aucun intérêt : on compterait des avances contre des avances. C'est parce qu'une seule des deux parties produit de la valeur nouvelle que leur proportion décide de quelque chose.

Ce que le mot « organique » ajoute

Voici la définition, et il faut la lire lentement parce qu'elle tient presque entière dans une subordonnée : pour exprimer le lien intime entre les deux compositions, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu'elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là.

Trois mots portent tout. En tant que : il ne s'agit pas de la composition-valeur tout entière, mais d'une part d'elle. Dépend : cette part est celle qui a son origine ailleurs qu'en elle-même. Se réfléchissent : la composition-valeur est le miroir de la composition technique, et l'on sait depuis le premier chapitre qu'un miroir renvoie ce qu'on y met, mais pas seulement.

Car la composition-valeur bouge aussi pour des raisons qui ne doivent rien à la technique. Que le prix du coton double sans qu'un seul métier ait changé, et le rapport monte : la composition-valeur s'est élevée, la composition technique n'a pas bougé d'un pouce, et la composition organique non plus. Marx a pris soin de l'établir au chapitre VIII — un tel changement prend naissance en dehors du procès de production où les moyens fonctionnent.

Le mot ne désigne donc pas une troisième grandeur qu'on pourrait mesurer à côté des deux autres : il désigne une part de la seconde, celle qui suit la première. C'est une notion de correspondance, et c'est ce qui la rend à la fois indispensable et difficile à manier. Marx tranche l'usage pour la suite du livre : Quand nous parlons en général de la composition du capital, il s'agit toujours de sa composition organique.

Pourquoi elle s'élève

Que la composition technique s'élève, c'est le fait que tout le Livre I a préparé. La coopération met plus de matière sous plus de bras ; la manufacture décompose et spécialise ; la grande industrie substitue au geste une machine qui met en jeu, d'une seule impulsion, un grand nombre d'outils. À chaque étape le même ouvrier met en œuvre une masse plus grande de matières et d'instruments — c'est la définition même du progrès de la force productive.

Reste à savoir si la composition-valeur suit, et de combien. Elle suit, mais moins vite, et pour une raison qu'il faut avoir en tête sous peine de tout attendre de ce rapport : la productivité qui multiplie les moyens de production les rend en même temps meilleur marché. Le mouvement du miroir est donc toujours plus faible que celui de l'objet. Cette atténuation n'annule pas la tendance, elle la freine.

La conséquence est immédiate, et c'est elle qui fait de cette page une charnière du livre. Si la part variable décroît proportionnellement, la demande de travail décroît proportionnellement aussi. Marx la formule avec la prudence qui convient : La loi de la décroissance proportionnelle du capital variable, et de la diminution correspondante dans la demande de travail relative a pour corollaires l'accroissement absolu du capital variable et l'augmentation absolue de la demande de travail suivant une proportion décroissante. Le capital emploie donc toujours plus d'ouvriers en nombre, et toujours moins par unité de capital. Confondre ces deux propositions est le contresens le plus fréquent sur ce chapitre, et le texte prend soin de l'empêcher.

Ce qui en découle, et qui occupe le reste du livre

De cette seule variable Marx tire trois choses, et l'économie de moyens mérite d'être signalée. La première est la surpopulation relative, ainsi nommée parce qu'elle provient non d'un accroissement positif de la population ouvrière qui dépasserait les limites de la richesse en voie d'accumulation, mais, au contraire, d'un accroissement accéléré du capital social qui lui permet de se passer d'une partie plus ou moins considérable de ses manouvriers. Elle n'est pas un excédent d'hommes, elle est un produit de l'accumulation.

La deuxième est une question de méthode : Voilà la loi de population qui distingue l'époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier, chaque mode de production ayant la sienne, tandis qu'Une loi de population abstraite et immuable n'existe que pour la plante et l'animal. C'est la réponse à Malthus, et elle ne consiste pas à nier les chiffres : elle refuse qu'une loi sociale soit posée comme une loi naturelle.

La troisième sort du Livre I. Si le rapport du constant au variable s'élève et que le taux de la plus-value reste constant, alors le taux de profit — la plus-value rapportée au capital total — baisse par arithmétique. C'est la loi tendancielle, et l'on voit qu'elle n'est pas une prophétie ajoutée après coup : elle est la conséquence d'une grandeur définie ici, à la deuxième page du chapitre XXV.

Ce que les classiques avaient vu, et ce qu'on peut mesurer

Marx ne revendique pas la découverte, et son honnêteté sur ce point est instructive. Les effets d'une part variable décroissante ont été plutôt pressentis que compris par quelques économistes distingués de l'école classique, et il donne le premier rang à John Barton, qui écrivait qu'À mesure que les arts sont cultivés et que la civilisation s'étend, le capital fixe devient de plus en plus considérable, par rapport au capital circulant. Ricardo l'approuvait en corrigeant : tout au plus peut-on dire que la demande se fera dans une proportion décroissante.

Mais Marx relève aussitôt ce qui manquait à Barton, et la remarque vaut avertissement pour nous : il le loue bien qu'il confonde le capital constant avec le capital fixe et le capital variable avec le capital circulant. Fixe et circulant classent les avances selon la manière dont elles se renouvellent ; constant et variable, selon leur comportement à l'égard de la valeur. C'est exactement la confusion qui guette quiconque veut chiffrer la composition organique à partir de comptes d'entreprise, où l'on trouve des immobilisations et des charges, non du constant et du variable.

Reste l'objection sérieuse, et il vaut mieux la prendre de front que la contourner : la composition organique se laisse mal mesurer. Elle est une part de la composition-valeur, celle qui suit la technique, et rien dans les statistiques ne sépare cette part du reste. Qui calcule le rapport du constant au variable obtient la composition-valeur, où se mêlent le progrès technique et les mouvements de prix ; il faudrait, pour isoler l'organique, savoir ce qu'auraient été les prix sans le progrès — c'est-à-dire disposer de ce qu'on cherche.

Nous nous rangeons pour cette raison du côté des lectures qui tiennent la composition organique pour un concept de liaison plutôt que pour une variable observable, et qui la jugent sur ce qu'elle permet de penser : qu'un même mouvement, l'accroissement de la puissance productive, produise à la fois plus de richesse, moins de besoin proportionnel de bras, et une pression à la baisse sur le taux de profit. Aucune des trois conséquences n'est évidente prise à part ; c'est de les tenir ensemble par une seule grandeur que vient la force de ce chapitre.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, septième section, chapitre XXV, « Loi générale de l'accumulation capitaliste » — à la deuxième page. Marx la pose comme l'instrument dont il aura besoin pour tout le chapitre, dont la question est l'influence de l'accumulation sur le sort de la classe ouvrière.