Le Capital, Livre I · Section VIII

Chapitre XXXIGenèse du capitaliste industriel

Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 31 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

D'où viennent les grandes masses d'argent qui ont lancé l'industrie ? De la conquête, de la traite, du pillage colonial, de la dette publique et de l'impôt. Le chapitre nomme les sources, et il énonce au passage que la force est un agent économique.

D'où vient l'argent

Le chapitre XXXI répond à la dernière question que la section avait laissée ouverte. On sait maintenant d'où viennent les salariés, on sait comment s'est formé le fermier capitaliste, on sait qu'un marché intérieur a été créé ; il reste à expliquer d'où sont venues les masses d'argent qui ont permis aux manufacturiers de démarrer — car il en faut beaucoup pour employer d'un coup des centaines d'hommes.

La réponse tient en une énumération, et Marx la conduit sans emphase : le système colonial, la dette publique, le système fiscal moderne, et le protectionnisme. Ce ne sont pas des causes lointaines ou secondaires : ce sont les leviers par lesquels des sommes considérables ont été concentrées en quelques mains, en un temps où aucune épargne d'atelier n'aurait pu les former.

« La force est un agent économique »

La proposition la plus importante du chapitre est une phrase de théorie, glissée au milieu des faits, et elle mérite d'être isolée parce qu'elle commande toute la section. Marx vient de noter que ces méthodes, dont quelques-unes reposent sur la force brutale, toutes sans exception exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter le passage d'un ordre économique à l'autre. Vient alors la phrase : la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail — et, en six mots, elle est un agent économique.

Il faut bien voir ce qu'elle exclut. Elle exclut l'idée d'une économie qui suivrait ses lois propres pendant que la violence relèverait de la politique ou de la morale ; elle exclut aussi la lecture inverse, qui ramènerait toute l'économie à un rapport de force. Ce que Marx soutient est plus précis : la contrainte ouverte intervient lorsqu'il faut établir un rapport que le mécanisme économique ne peut pas encore produire, et elle s'efface lorsque ce mécanisme suffit. Le chapitre XXVIII l'avait montré du côté des expropriés ; celui-ci le montre du côté des capitaux.

Les quatre leviers

Le système colonial vient en premier, et Marx en décrit le fonctionnement plutôt que les horreurs : le commerce maritime, les guerres commerciales, les monopoles concédés aux compagnies, la traite. Il note que ce régime a servi de serre chaude au capital, et qu'il s'installa d'abord en Hollande ; c'est-à-dire que les profits arrachés au dehors ont financé la transformation du dedans.

La dette publique vient ensuite, et c'est la partie la plus mordante du chapitre. Marx observe que la seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique, et il en tire une remarque sur la doctrine qui veut que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit — le crédit public, voilà le credo du capital. Le mécanisme est pourtant simple : l'État emprunte à des particuliers, il leur verse des intérêts prélevés sur l'impôt, et ces titres deviennent eux-mêmes négociables. Une masse de capital se forme ainsi sans qu'aucune production ait eu lieu, et la dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l'accumulation primitive.

Le système fiscal suit, puisqu'il faut bien payer ces intérêts : l'impôt frappe les subsistances, donc les pauvres, et transfère à ceux qui détiennent les titres ce qu'il prend à ceux qui n'en ont pas. Le protectionnisme achève l'ensemble en fabriquant artificiellement des fabricants, par les droits de douane et les primes.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre s'achève sur une page célèbre, et il faut la lire en sachant de quoi elle est la conclusion. Marx vient de récapituler ce que la formation du capital a coûté : l'extermination des populations américaines, le pillage des Indes orientales, la traite, et l'esclavage sans phrase dans le nouveau monde comme envers de l'esclavage dissimulé des salariés en Europe. La formule qui suit n'est donc pas une image jetée en passant :

Voilà de quel prix nous avons payé nos conquêtes ; voilà ce qu'il en a coûté pour dégager les « lois éternelles et naturelles » de la production capitaliste, pour consommer le divorce du travailleur d'avec les conditions du travail.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXI — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Et la phrase qui ferme le chapitre, la plus citée de toute la section, ne fait qu'en tirer la conséquence : là où l'argent est venu au monde avec une tache de sang sur une de ses faces, le capital y arrive en suant le sang et la boue par tous les pores.

Trois choses en ressortent, et elles ne sont pas d'ordre moral.

La première est que l'esclavage colonial et le salariat européen ne sont pas deux histoires séparées. Ils sont contemporains, ils se financent l'un l'autre, et le second n'aurait pas pris son essor sans le premier : c'est un point que l'historiographie du vingtième siècle a largement confirmé.

La deuxième est que l'État n'est pas extérieur à cette genèse. Il emprunte, il impose, il concède des monopoles, il protège ; et ces opérations concentrent des capitaux plus vite qu'aucune épargne. La thèse d'un capitalisme né contre l'État, en se libérant de ses entraves, ne résiste pas à ce chapitre.

La troisième est que l'accumulation primitive n'est pas close. Marx la situe au seizième siècle, mais les procédés qu'il décrit — dépossession sous couvert de droit, endettement public au profit de créanciers privés, appropriation de ressources lointaines — se reconnaissent chaque fois qu'un domaine nouveau est soumis au capital. C'est pourquoi ce chapitre, le plus historique en apparence, est l'un des plus utiles pour lire le présent.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.