Le Capital, Livre I · Section VIII

Chapitre XXXIITendance historique de l'accumulation capitaliste

Il appartient au chapitre 24 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 7 chapitres (XXVI à XXXII) ; chapitre 32 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Six pages, et la seule page prospective du livre. Marx y tire de l'histoire qu'il vient d'écrire la forme d'un mouvement : une première expropriation a fait le capital, une seconde le défera — et ce qu'elle rétablira n'est pas la petite propriété d'autrefois.

Les six pages où le livre regarde devant lui

Le chapitre XXXII est très court, et il est le seul du Livre I à parler de l'avenir. Cette singularité a fait sa fortune et lui a valu presque tous les malentendus dont l'œuvre a été l'objet : on l'a lu comme une prophétie, on en a tiré des programmes, et l'on a rarement remarqué qu'il ne fait que résumer ce que les six chapitres précédents ont établi.

Son raisonnement est en effet celui d'un bilan. La huitième section a montré qu'une première expropriation, celle des paysans, des artisans et des producteurs indépendants, avait été nécessaire pour que le capital existe ; et la septième a montré que l'accumulation concentre sans cesse les capitaux en éliminant les plus petits. Marx en tire simplement que le mouvement se poursuit, et qu'il change de sens quand il atteint son terme : il n'y a plus alors à exproprier des producteurs, mais des capitalistes les uns par les autres.

La forme du mouvement, et le vocabulaire de Hegel

C'est ici que Marx emploie, en une phrase, le vocabulaire dialectique qu'il évite presque partout ailleurs dans le livre. L'appropriation capitaliste, écrit-il, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel ; puis la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature, ce qu'il nomme la négation de la négation.

La formule a été abondamment discutée, et il vaut mieux dire ce qu'elle signifie ici, indépendamment de ce qu'on lui a fait dire. Elle énonce qu'un mouvement ne revient pas à son point de départ, et Marx le précise lui-même dans la phrase suivante : ce qui se rétablit n'est pas la propriété privée du travailleur, la petite exploitation d'autrefois, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, c'est-à-dire sur la coopération et sur les moyens de production que le capitalisme a socialisés.

Le point est décisif, et il tranche une question qui traverse tout le socialisme du dix-neuvième siècle : il ne s'agit pas de revenir à l'atelier de l'artisan ni au lopin du paysan. Ce qui a été acquis (la grande production, la division du travail, la science appliquée) n'est pas à défaire ; c'est son appropriation privée qui est en cause, et c'est en cela que le chapitre XIII, sur la coopération, préparait cette conclusion depuis longtemps.

L'enveloppe qui se brise

L'argument proprement dit tient en trois propositions que Marx enchaîne sans les développer, parce que le livre les a développées ailleurs.

La première est que la concentration progresse : les capitaux se centralisent, le nombre des magnats diminue, et la production devient de plus en plus sociale par son organisation. La deuxième est que la résistance s'organise en face : la classe ouvrière grossit et se trouve unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste, ce qui est une remarque et non un vœu, puisque c'est l'usine qui rassemble, discipline et fait communiquer ceux qui y travaillent.

La troisième est la conclusion : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui, et la socialisation du travail atteint un point où elle ne peut plus tenir dans son enveloppe. D'où les deux phrases qui closent le chapitre : l'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

Ce qu'il faut en garder

Trois remarques, dont les deux premières servent à se garder des contresens les plus répandus. Il faut ajouter, avant elles, que ce chapitre est le dernier où Marx parle de l'ensemble du mouvement : le chapitre XXXIII, qui le suit, revient à un cas particulier et à un économiste, si bien que le livre ne s'achève pas sur cette page. Ce détail de composition a son importance, car il montre que Marx n'a pas voulu clore son ouvrage sur une perspective ; il l'a clos sur une démonstration.

La première est que ce chapitre ne fixe aucune échéance et ne décrit aucun mécanisme d'effondrement. Il énonce une contradiction croissante entre le caractère social de la production et la forme privée de son appropriation ; il ne dit ni quand ni comment elle se résoudra. Toutes les lectures qui ont fait du Capital l'annonce d'un écroulement automatique ont dû ajouter au texte ce qu'elles y trouvaient.

La deuxième est que l'expression « négation de la négation » n'est pas une preuve. C'est une manière de dire la forme du mouvement, et Marx s'en explique : la démonstration, elle, est faite par les sept cents pages qui précèdent. Il serait donc absurde de discuter ce chapitre isolément, comme on l'a souvent fait, en demandant si la dialectique est ou non un bon instrument : ce qui est en cause est l'analyse de l'accumulation, pas son vocabulaire.

La troisième est plus utile encore. Ce chapitre établit une symétrie entre les deux bouts du livre : la première expropriation a été le fait d'une minorité contre la masse ; la seconde serait le fait de la masse contre une minorité, ce que Marx souligne en observant que la première coûta infiniment plus de violence. C'est l'unique argument de ce genre dans tout l'ouvrage, et il est de fait : exproprier quelques milliers de propriétaires est une opération moins lourde que d'arracher la terre à des millions de paysans, ce que l'histoire, précisément, a fait.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.