Le Capital, Livre I · Section VIII

Chapitre XXXIIILa théorie moderne de la colonisation

Chapitre 25 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 33 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le livre ne s'achève pas sur une perspective mais sur une preuve, et elle vient des colonies : là où la terre est libre, aucun capital ne tient, faute de gens contraints de se vendre. Wakefield l'observe pour y remédier — et démontre ainsi, malgré lui, que le capital est un rapport social.

Pourquoi le livre finit sur les colonies

Le dernier chapitre du Livre I déconcerte tous ses lecteurs. Après la page fameuse sur l'expropriation des expropriateurs, on attend une conclusion ; on trouve une discussion technique de la politique coloniale anglaise et une polémique contre un économiste aujourd'hui oublié, Edward Gibbon Wakefield. Beaucoup d'éditions abrégées le suppriment, et c'est une faute, car ce chapitre est la vérification expérimentale de tout ce qui précède.

Marx l'annonce d'ailleurs sans détour : si Wakefield n'a rien appris de neuf sur les colonies, on ne saurait lui disputer le mérite d'y avoir découvert la vérité sur les rapports capitalistes en Europe. Le chapitre porte donc en apparence sur l'Australie, et en réalité sur Manchester.

L'expérience que l'Europe ne pouvait pas faire

Le raisonnement est celui d'une expérience cruciale, et il est d'une rigueur qui force l'admiration. En Europe, le capital fonctionne ; mais on ne peut pas y distinguer ce qui tient aux choses — machines, matières, argent — et ce qui tient au rapport social, puisque les deux y sont toujours réunis. Les colonies fournissent le cas où ils sont séparés : on y trouve des capitaux, des outils et des vivres, et l'on n'y trouve pas d'hommes contraints de se vendre, parce que la terre y est accessible à qui veut la prendre.

L'anecdote que Marx emprunte à Wakefield est la plus belle démonstration du livre, et elle tient en trois lignes. M. Peel, nous raconte-t-il d'un ton lamentable, emporta avec lui d'Angleterre pour Swan River, Nouvelle-Hollande, des vivres et des moyens de production d'une valeur de cinquante mille livres sterling ; il emmena de surcroît trois mille personnes de la classe ouvrière, hommes, femmes et enfants. Arrivé sur place, il se retrouva sans un domestique pour faire son lit : tous étaient partis s'établir sur des terres libres.

Marx en tire la conclusion qui vaut pour le livre entier : Wakefield découvrit ainsi qu'au lieu d'être une chose, le capital est un rapport social entre personnes, lequel rapport s'établit par l'intermédiaire des choses. Les cinquante mille livres de M. Peel étaient bien réelles ; elles n'étaient pas du capital, faute de quelqu'un qui n'eût d'autre ressource que de les faire fructifier pour autrui.

Ce que ce chapitre change à la lecture du livre

Il vaut la peine de s'arrêter sur la situation singulière de ce chapitre. Toutes les analyses du Livre I ont été conduites dans un cadre où le rapport de capital est donné : on suppose des salariés et des capitalistes, et l'on étudie ce qui se passe entre eux. Ce cadre est légitime, mais il a un inconvénient qui saute aux yeux dès qu'on le nomme : il ne permet pas de voir ce qui arriverait si le rapport venait à manquer.

Les colonies fournissent ce cas négatif, et elles le fournissent au moment même où Marx écrit — ce ne sont pas des archives mais des rapports parlementaires contemporains. Le raisonnement acquiert par là une force que l'histoire seule ne lui donnait pas : on ne montre plus que le rapport a été établi autrefois par la violence, on montre qu'il doit l'être encore aujourd'hui, partout où les conditions de sa reproduction ne sont pas réunies. La huitième section cesse ainsi d'être un récit d'origines pour devenir une théorie de ce que le capital exige en permanence.

Fabriquer des salariés, ou la colonisation dite systématique

Ce que Wakefield tire de cette observation est ce qui rend le chapitre irremplaçable, car il ne s'agit pas d'une analyse mais d'un programme. Puisque la terre libre empêche la formation d'une classe salariée, il faut la rendre payante : l'État doit fixer un « prix suffisant » — assez élevé pour que l'immigrant doive travailler plusieurs années avant de pouvoir s'établir —, et employer le produit de ces ventes à faire venir de nouveaux immigrants. La machine tourne alors toute seule, et Marx résume l'objectif sans commentaire : cette théorie avait pour objectif la fabrication de salariés dans les colonies. C'est ce qu'il nomme la colonisation systématique.

On tient là un document d'une valeur théorique exceptionnelle, et c'est pourquoi Marx s'y arrête si longuement. Un défenseur du régime, cherchant à l'implanter là où il ne prend pas, énonce lui-même la condition sans laquelle il n'existe pas — et cette condition n'est ni le travail, ni l'épargne, ni l'esprit d'entreprise : c'est la privation d'accès aux moyens de produire. La huitième section avait montré par les archives que cette privation avait été organisée en Europe ; le voici qui propose de l'organiser en Australie, avec des tableaux à l'appui.

Marx note en passant ce que cela fait à la science économique : contrainte d'avouer ce qu'elle passait sous silence, sa cuirasse de sophismes apologétiques se détache fragment par fragment, comme un bois pourri.

Ce qu'il faut en garder

Trois choses, et la dernière explique la place du chapitre.

La première est que ce chapitre boucle le livre sur son commencement. Le chapitre IV avait posé que le capital n'est pas une chose mais un mouvement ; le chapitre VI avait montré qu'il suppose la rencontre de deux personnages dont l'un n'a rien à vendre que lui-même. Ici, un adversaire l'établit à son tour, et sur pièces. On ne saurait mieux confirmer une analyse que par le témoignage involontaire de ceux qui la combattent.

La deuxième est que la séparation du producteur d'avec ses moyens de production n'est pas un héritage que le capitalisme aurait trouvé en naissant : c'est une condition qu'il doit continuellement produire. Là où elle manque, il faut l'établir ; là où elle s'affaiblit, il faut la rétablir. C'est ce qui donne à la huitième section son actualité, et c'est ce qui interdit de la lire comme le récit d'un passé révolu.

La troisième est une remarque de composition, qui vaut pour qui lit le livre en entier. Marx aurait pu s'arrêter au chapitre XXXII et finir sur une perspective ; il a choisi de finir sur une preuve, tirée d'un rapport administratif et d'une histoire de domestiques qui s'en vont. Le Capital ne s'achève donc pas sur un appel mais sur une démonstration — et c'est bien le livre d'un homme qui tenait la science pour l'arme la plus sûre.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.