Dans la cour d'une ferme, des moissonneurs reçoivent leur paye : un homme en blouse bleue dépose des pièces dans la main d'un faucheur, un autre compte son argent, et un vieil ouvrier est assis, sa faux à la main, près de gerbes de blé.

La forme-salaireArbeitslohn

La paye des moissonneurs se compte d'un seul geste. Rien, dans les pièces qui passent de main en main, ne dit quelle part de la journée elles paient. Léon Lhermitte, La Paye des moissonneurs, huile sur toile, 1882. Musée d'Orsay, Paris, domaine public.

En bref

La forme-salaire désigne, chez Marx, la manière dont le rapport entre le capitaliste et l'ouvrier se présente : comme le paiement d'une journée de travail. Ce que l'ouvrier vend est sa force de travail, sa capacité de travailler, et elle lui est payée à sa valeur ; le salaire semble pourtant payer tout le travail fourni. Marx l'analyse au Livre I du Capital (1867), chapitres XIX à XXII. Cette apparence efface la limite entre travail payé et travail gratuit, sans qu'aucune somme soit fausse.

Ce qu'il faut retenir

  1. L'expression « prix du travail » n'a pas de sens : le travail mesure la valeur des marchandises sans en avoir lui-même. Marx explique pourtant pourquoi tout le monde l'emploie.
  2. L'ouvrier vend sa force de travail, et elle lui est payée à sa valeur. Le salaire, versé pour la journée, fait croire qu'il paie tout son travail.
  3. La journée se partage entre un temps payé et un surtravail gratuit. Le salaire efface toute trace de ce partage, sans qu'aucune somme soit falsifiée.
  4. Dans le servage, la limite se voit ; dans l'esclavage, tout le travail paraît gratuit. Dans le salariat, tout paraît payé, parce que le rapport passe par l'argent.
  5. De cette apparence viennent les notions du droit et l'idée d'un contrat entre égaux. Le salaire au temps et le salaire aux pièces en sont les deux formes pratiques.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.

Que veut dire « le prix du travail » ?

Rien de précis, répond Marx : l'expression est irrationnelle. Elle s'impose pourtant à tout le monde, parce qu'elle décrit la manière dont le rapport entre le capitaliste et l'ouvrier se présente à ceux qui le vivent.

L'ouvrier qui discute sa paie, le patron qui calcule ses coûts, l'économiste qui étudie les salaires parlent tous du prix du travail. L'expression paraît aussi claire que le prix du blé. Marx ouvre la sixième section du Capital, consacrée au salaire, en montrant qu'elle ne résiste pas à l'examen. Son premier argument tient à la définition de la valeur. On mesure la valeur d'une marchandise par le temps de travail qu'elle contient. Demander ce que vaut une journée de travail revient à répondre qu'elle vaut une journée de travail, et la mesure tourne en rond :

Le travail est la substance et la mesure inhérente des valeurs, mais il n’a lui-même aucune valeur.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, sixième section, chapitres XIX à XXII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Le second argument porte sur ce que l'ouvrier pourrait vendre. Pour vendre une chose, il faut l'avoir. Le travail n'existe qu'au moment où l'ouvrier met sa force en mouvement, et à ce moment il travaille déjà dans l'atelier d'un autre : dès que son travail existe, ce travail a déjà cessé de lui appartenir et ne peut plus désormais être vendu par lui. Dans l'expression « valeur du travail », conclut Marx, l’idée de valeur est complètement éteinte. C’est une expression irrationnelle, comme le serait « valeur de la terre ».

On pourrait s'en tenir là et corriger le vocabulaire. Marx va plus loin. Ces expressions, écrit-il, ont leur source dans les rapports de production eux-mêmes, dont elles réfléchissent les formes phénoménales, c'est-à-dire la manière dont ces rapports apparaissent. Si tout le monde parle du prix du travail, c'est que le rapport salarial se donne à voir ainsi. Il faut donc expliquer pourquoi il apparaît sous cette forme, et la forme-salaire est le nom de cette apparence.

Pourquoi Marx ne parle-t-il du salaire qu'après la plus-value ?

Parce qu'une forme ne s'analyse qu'après ce qu'elle transforme. Le salaire est la forme que prend la valeur de la force de travail : il fallait d'abord établir ce qu'est cette force et ce qu'elle produit.

Le salaire est ce que chacun connaît du capitalisme, l'expérience la plus commune de ce rapport. On aurait pu attendre qu'un livre sur le capital commence par lui. Marx le place à la sixième section, une fois acquis trois résultats. Le capitaliste achète la force de travail, c'est-à-dire la capacité de travailler pendant un temps donné. La journée se divise en un temps où l'ouvrier reproduit la valeur de cette force et un temps où il produit la plus-value. La longueur de la journée, enfin, fait l'objet d'une lutte entre les deux parties. Sans ces résultats, on ne saurait pas dire ce que le salaire recouvre.

L'économie politique classique, celle d'Adam Smith et de David Ricardo, avait procédé dans l'autre sens. Elle avait reçu de la vie ordinaire la catégorie « prix du travail » et s'était demandé ensuite ce qui détermine ce prix. En cherchant le niveau autour duquel il oscille, elle avait ramené, dit Marx, la soi‑disant valeur du travail en valeur de la force de travail. Elle tenait donc la bonne réponse, sans voir qu'elle avait changé les termes de la question : l’économie classique ne parvint jamais à s’apercevoir de ce quiproquo.

L'ordre du livre contient ainsi une leçon de méthode. Une apparence se comprend à partir de ce qu'elle fait apparaître. Qui part du salaire reste pris dans ses termes, si savant soit-il. Qui y arrive après la plus-value peut dire à la fois ce que le salaire montre et ce qu'il cache.

Qu'est-ce qui est payé, et qu'est-ce qui paraît payé ?

Ce qui est payé, c'est la force de travail, à sa valeur, pour une journée. Ce qui paraît payé, c'est tout le travail de cette journée. Le salaire fait coïncider les deux, et la différence entre eux sort de la vue.

Rappelons deux mots. Le travail nécessaire est la partie de la journée pendant laquelle l'ouvrier produit l'équivalent de ce qu'il reçoit. Le surtravail est la partie qui reste, pendant laquelle il produit la plus-value. Ces deux parties existent dans toute journée salariée. Le salaire, lui, ne les montre pas :

La forme salaire, ou payement direct du travail, fait donc disparaître toute trace de la division de la journée en travail nécessaire et surtravail, en travail payé et non payé, de sorte que tout le travail de l’ouvrier libre est censé être payé.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, sixième section, chapitres XIX à XXII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Un exemple, avec les chiffres de Marx

La force de travail vaut trois francs par jour : c'est ce que coûtent les subsistances de l'ouvrier, et il les reproduit en six heures. La journée dure douze heures : elle produit une valeur de six francs. L'ouvrier reçoit ses trois francs. Il est payé à la valeur de sa force, et le contrat est respecté. Mais dès qu'on confond la force avec ce qu'elle fait, on obtient la formule que Marx écrit en toutes lettres : Le travail de douze heures a une valeur de trois francs.

Dans cette phrase, les six heures où l'ouvrier produit la valeur de son salaire et les six autres, où il produit trois francs pour le capitaliste, se fondent en une seule durée. Les sommes sont exactes. La ligne qui séparait les deux moitiés de la journée, elle, a disparu. Si la force était payée quatre francs ou deux, la formule suivrait le mouvement, et Marx le résume d'une phrase : il n’y a rien de changé que la forme.

Marx rend la distinction sensible par une supposition. Admettons que l'expression soit exacte et que l'ouvrier reçoive la valeur des douze heures. Il ne produirait alors aucune plus-value, l'argent avancé ne deviendrait pas capital, et la base de la production capitaliste disparaîtrait. Le rapport ne peut donc pas fonctionner selon ce que dit sa propre formule. Une forme phénoménale diffère en cela d'une tromperie : l'échange respecte la loi de la valeur, et seule sa présentation égare.

Pourquoi la limite entre travail payé et travail gratuit ne se voit-elle plus ?

Parce que tout passe par l'argent. Le servage montrait cette limite, l'esclavage la cachait dans un sens, le salariat la cache dans l'autre : un paiement unique semble couvrir toute la journée.

Marx compare trois rapports de travail, et la comparaison fait voir ce que le salaire efface. Dans le servage, la limite se lit dans le monde : le travail du corvéable pour lui-même et son travail forcé pour le seigneur sont nettement séparés l’un de l’autre par le temps et l’espace. Tel jour sur son champ, tel jour sur celui du seigneur : chacun sait pour qui il travaille. Dans l'esclavage, la limite disparaît, mais du côté opposé. La part de la journée où l'esclave ne fait que reproduire ses subsistances semble elle aussi faite pour son maître. Tout son travail revêt l’apparence de travail non payé. Le salariat renverse ce cas :

C’est l’inverse chez le travail salarié : même le surtravail ou travail non payé revêt l’apparence de travail payé. Là le rapport de propriété dissimule le travail de l’esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour son capitaliste.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, sixième section, chapitres XIX à XXII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Pourquoi cette apparence s'impose-t-elle avec tant de force ? Marx juge la réponse facile. S'il a fallu longtemps pour déchiffrer le secret du salaire, rien n’est au contraire plus facile à comprendre que la nécessité, que les raisons d’être de cette forme phénoménale. D'abord, rien ne distingue au premier abord l’échange entre capital et travail de l’achat et de la vente de toute autre marchandise : l'un donne de l'argent, l'autre fournit quelque chose. Ensuite, le travailleur n’est payé qu’après avoir livré son travail, si bien que l'argent semble régler après coup le prix d'une chose livrée. Enfin, ce dont le capitaliste se sert est bien le travail, l'usage de la force, et c'est cela qu'il croit acheter.

Le capitaliste n'a d'ailleurs aucune raison de pousser l'analyse. Il veut le plus de travail possible pour le moins d'argent, et ce calcul lui suffit. Marx note avec ironie que s'il existait vraiment une valeur du travail et qu'il dût la payer, il n'y aurait plus de capital, et son argent perdrait la qualité occulte de faire des petits.

Que produit cette apparence ?

Elle produit les évidences des deux parties : les catégories du droit, la croyance en un contrat entre égaux, les justifications de l'économie. Elle règle aussi la façon dont on paie, à l'heure ou à la pièce.

Marx tire lui-même la conséquence, dans une phrase où chaque terme compte :

Cette forme, qui n’exprime que les fausses apparences du travail salarié, rend invisible le rapport réel entre capital et travail et en montre précisément le contraire ; c’est d’elle que dérivent toutes les notions juridiques du salarié et du capitaliste, toutes les mystifications de la production capitaliste, toutes les illusions libérales et tous les faux‑fuyants apologétiques de l’économie vulgaire.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, sixième section, chapitres XIX à XXII, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Au regard du droit, le contrat de travail ressemble à n'importe quel contrat. Marx rappelle les formules latines par lesquelles les juristes classent les échanges, do ut des, do ut facias, « je donne pour que tu donnes, je donne pour que tu fasses ». L'égalité des contractants exprime donc le rapport tel qu'il se présente : chacun donne, chacun reçoit, et la journée est payée. On reconnaît le geste du fétichisme, appliqué cette fois au contrat de travail. Les évidences de chacun sont les formes sous lesquelles le rapport se donne à ceux qui y sont pris.

Le prix de l'heure, avec les chiffres de Marx

Le salaire au temps, payé à la journée ou à la semaine, fait naître une grandeur nouvelle, le prix d'une heure. On l'obtient en divisant la valeur journalière de la force par le nombre d'heures de la journée. Avec une force qui vaut trois francs, l'heure est payée 30 centimes si la journée dure dix heures, 25 centimes si elle en dure douze, 20 centimes si elle en dure quinze. Pendant ce temps, l'ouvrier reçoit toujours ses trois francs : le salaire journalier ou hebdomadaire reste malgré cela invariable.

Le mouvement joue aussi dans l'autre sens. Quand l'heure est mal payée, l'ouvrier doit travailler plus longtemps pour réunir de quoi vivre. Le bas prix du travail agit donc comme stimulant pour la prolongation du temps de travail, et l'allongement de la journée, à son tour, fait baisser le prix de l'heure.

Le salaire aux pièces semble rompre avec le temps, puisqu'il paie le produit. Marx montre qu'il en est une variante : le salaire aux pièces n’est qu’une transformation du salaire au temps. Le prix de la pièce est calculé pour qu'un ouvrier d'habileté moyenne gagne, en une journée, la valeur de sa force. Cette forme a des effets qui lui sont propres. L'ouvrier a intérêt à se presser lui-même, et le contrôle se fait par l'ouvrage livré, de sorte qu'une grande partie du travail de surveillance devient superflue. Elle permet aussi aux intermédiaires de s'installer entre le capitaliste et les ouvriers : l'anglais nommait ce système sweating system, et Marx le résume ainsi : l’exploitation des travailleurs par le capital se réalise ici au moyen de l’exploitation du travailleur par le travailleur.

Une pièce d'habitation à New York : des hommes et des femmes cousent des vêtements assis sur des chaises de bois, des étoffes s'entassent sur le sol et sur les meubles, un chien regarde sous une chaise.
Un atelier de confection installé dans un logement de Ludlow Street, à New York, vers 1889. Aucun contremaître : l'anglais appelait ce système sweating, et Marx le rattache au salaire aux pièces. Jacob Riis, atelier de Ludlow Street, New York, vers 1889. Library of Congress, domaine public.

Nous ajoutons que cette analyse ne conduit pas au fatalisme. La forme rend la limite invisible, elle ne la supprime pas. Quand les ouvriers obtiennent qu'on réduise la journée, comme le raconte le chapitre X, ils déplacent cette limite, même s'ils le font dans le langage du salaire.

Quels contresens éviter sur la forme-salaire ?

La forme-salaire décrit une apparence que le rapport produit de lui-même, et qu'aucune bonne foi ne dissipe. La plupart des contresens viennent de ce qu'on oublie ce point.

Il faut d'abord distinguer la forme du salaire et son montant. La forme est une manière dont le rapport se présente ; le montant est une grandeur, qui monte et qui descend. On peut augmenter le second sans toucher à la première, et c'est même le cas ordinaire. Une journée mieux payée reste une journée dont on ne voit pas où passe la limite entre le travail payé et le travail gratuit. Marx renvoie ici à une règle que toutes les sciences connaissent : on sait, écrit-il, qu'il faut distinguer entre les apparences des choses et leur réalité, et il ajoute que l'économie politique fait exception.

On lit souvent Marx accuserait le patron de voler l'ouvrier en le payant moins que son travail ne vaut.

Ce que dit le texte L'ouvrier reçoit la valeur de sa force, et l'échange respecte la loi de la valeur. Toute la difficulté du concept tient à ce qu'il explique une exploitation sans tricherie sur le prix. S'il s'agissait d'un vol, il suffirait de réclamer un prix juste.

On lit souvent « Prix du travail » serait une simple impropriété, qu'on corrige en disant « prix de la force de travail ».

Ce que dit le texte La correction est juste, mais elle ne fait pas disparaître l'apparence. Marx rattache ces expressions aux rapports de production eux-mêmes : elles survivent aux rectifications, parce que le rapport continue de se présenter ainsi à ceux qui le vivent.

On lit souvent Le salaire aux pièces serait la forme la plus équitable, puisqu'il paierait exactement le travail fourni.

Ce que dit le texte Le chapitre XXI en fait une transformation du salaire au temps. La pièce mesure le temps par un détour, et cette forme ajoute ses propres effets : l'ouvrier se surveille lui-même, et des intermédiaires prélèvent leur part entre le capitaliste et lui.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de Marx, l'ouvrier reçoit trois francs pour une journée de douze heures. Est-il volé ?

Non. Trois francs sont la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire de ses subsistances, et il les reproduit en six heures. Il est payé à cette valeur. Les six autres heures produisent trois francs de plus pour le capitaliste, et le salaire, versé pour la journée entière, ne laisse pas voir où passe la limite.

Pourquoi le surtravail du salarié paraît-il payé, alors que tout le travail de l'esclave paraît gratuit ?

Parce que le rapport passe par l'argent. L'esclave ne reçoit rien, si bien que même le temps où il reproduit ses subsistances semble fait pour son maître. Le salarié reçoit une somme pour sa journée, et cette somme semble couvrir toutes les heures, y compris celles qu'il travaille gratuitement.

Pourquoi une hausse des salaires ne fait-elle pas disparaître la forme-salaire ?

Parce que la forme et le montant sont deux choses distinctes. Un salaire plus élevé reste versé pour la journée entière, et la limite entre travail payé et travail gratuit reste aussi invisible qu'avant. Cette limite se déplace avec la longueur de la journée et la valeur de la force, et c'est sur elles que portent les luttes ouvrières.

Le comptoir de la paie, en six temps

Sur un comptoir sombre, douze jetons de laiton alignés et une marque rouge après le sixième ; une bande de papier posée en travers les recouvre, où on lit « douze heures, trois francs ».
La lumière prend sous le comptoir : à travers la bande qui ne dit que « douze heures, trois francs », les douze jetons et la marque du sixième reparaissent. D'après le texte : Livre I, sixième section →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, sixième section, chapitres XIX à XXII, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, sixième section, « Le salaire » (chapitres XIX à XXII). Le chapitre XIX transforme la valeur de la force de travail en salaire et montre l'irrationalité du « prix du travail » ; le XX traite du salaire au temps, le XXI du salaire aux pièces, le XXII des différences nationales.