Gravure : une foule d'ouvrières, d'ouvriers et d'enfants, gamelles à la main, sort d'une grande fabrique surmontée d'un clocheton, sous la lumière basse du soir.

Journée de travailArbeitstag

La cloche a sonné, et la foule sort de la fabrique, gamelles à la main, des enfants parmi les adultes. Le temps vendu s'arrête à l'heure de cette cloche : c'est cette heure qui se dispute. Winslow Homer, « New England Factory Life : Bell-Time », gravure sur bois parue dans Harper's Weekly, 25 juillet 1868. Cleveland Museum of Art, CC0.

En bref

La journée de travail désigne, chez Marx, le temps pendant lequel le capitaliste fait travailler la force de travail qu'il a achetée pour un jour. Une partie de cette journée est fixée : celle où l'ouvrier reproduit la valeur de ce qu'il consomme pour vivre. La journée entière, elle, n'est fixée par aucune loi économique. Marx l'analyse au chapitre X du Livre I du Capital (1867). Il montre qu'entre le droit de l'acheteur et celui du vendeur, également fondés, c'est la force qui décide.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le travail nécessaire, qui reproduit la valeur des subsistances de l'ouvrier, est une grandeur donnée. La longueur totale de la journée, elle, n'est fixée par rien dans l'échange.
  2. La journée a des limites physiques et morales. Elles sont si élastiques qu'on trouve, au temps de Marx, des journées de dix à dix-huit heures.
  3. L'acheteur veut tirer de sa marchandise le plus grand usage possible, le vendeur veut qu'on n'en détruise pas la source. Les deux droits viennent de la même loi de l'échange.
  4. Le capital n'a aucune borne interne. Livré à lui-même, il dépasse les limites morales, puis physiologiques, au prix de la santé et de la durée de vie des travailleurs.
  5. La journée normale sort d'une lutte entre deux classes, que la loi enregistre après coup. Une fois la journée bornée, le capital cherche à intensifier le travail.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.

Qu'est-ce qui fixe la longueur d'une journée de travail ?

Rien, dans l'échange. Une partie de la journée est fixée, celle où l'ouvrier reproduit la valeur de ses subsistances ; la journée entière ne l'est pas.

Le chapitre X part de ce que les chapitres précédents ont établi. Le capitaliste achète la force de travail, c'est-à-dire la capacité de travailler d'un homme, et il la paie à sa valeur. Cette valeur se mesure au temps qu'il faut pour produire ce que l'ouvrier consomme en un jour. Si ses subsistances coûtent six heures de travail, il doit travailler six heures pour en rendre l'équivalent : c'est le travail nécessaire. Ce qu'il fait au-delà est du surtravail, que le capitaliste n'a pas payé. La première grandeur est donnée. La seconde dépend de l'heure à laquelle on s'arrête, et Marx résume la situation en une phrase sèche : la journée de travail est donc déterminable ; mais, par elle-même, elle est indéterminée.

Un exemple

Marx trace trois journées sur le même patron. Le travail nécessaire y vaut toujours six heures, et on le prolonge d'une heure, de trois, puis de six. On obtient des journées de sept, de neuf et de douze heures, et des taux de plus-value de 16 2/3, de 50 et de 100 %.

Il retourne ensuite le calcul. Un taux de 100 % dit seulement que le travail nécessaire et le surtravail sont égaux : il convient à une journée de huit heures comme à une journée de douze. Connaître le taux de l'exploitation ne donne donc pas la longueur du jour. Il faut la chercher ailleurs.

La journée a pourtant des bornes. Sa limite basse ne peut pas être atteinte, puisque le capital n'emploie personne pour le seul travail nécessaire. Sa limite haute est double. Elle est physique, d'abord : un homme doit dormir, manger, se vêtir. Elle est aussi sociale, car la prolongation de la journée de travail rencontre des limites morales : il faut au travailleur du temps pour satisfaire ses besoins intellectuels et sociaux, dont l'étendue dépend de l'état de la civilisation. Ces bornes existent, et elles ne fixent presque rien : ces limites sont par elles-mêmes très élastiques et laissent la plus grande latitude. Marx relève autour de lui des journées de dix, douze, quatorze, seize et dix-huit heures.

D'où la question qui ouvre le chapitre, et que le contrat ne règle pas : mais qu’est-ce qu’un jour de travail ? Le capitaliste a payé la force de travail pour un jour. Il a acquis le droit de la faire travailler un jour, et l'on sait seulement que ce jour est plus court que les vingt-quatre heures du jour naturel. De combien, l'économie ne le dit pas.

Pourquoi l'échange ne peut-il pas trancher ?

Parce que l'acheteur et le vendeur de la force de travail invoquent chacun un droit que la loi de l'échange fonde également. Cette loi appuie les deux prétentions et n'a aucun moyen de les départager.

Le capitaliste se conduit en acheteur ordinaire. Il a payé une marchandise et veut en tirer le plus grand usage possible, ce qui veut dire, ici, prolonger la journée autant qu'il le peut. Rien dans ce raisonnement ne déroge aux règles du marché. Marx lui oppose alors la voix du vendeur, et il la fait parler le même langage. L'ouvrier ne demande aucune faveur. Il rappelle qu'il doit pouvoir revendre demain, en aussi bon état, la marchandise qu'il a vendue aujourd'hui, et que l'acheteur qui l'épuise la vole : j’exige la journée de travail normal, parce que je veux la valeur de ma marchandise, comme tout autre vendeur.

Le calcul du vendeur

L'ouvrier de Marx fait ses comptes. Supposons qu'avec un travail raisonnable, sa force dure trente ans. Le salaire d'un jour paie alors une part sur trente fois trois cent soixante-cinq, soit 1/10 950 de la valeur totale de cette force.

Si l'acheteur l'use en dix ans, il continue de payer 1/10 950 par jour, alors qu'il en consomme 1/3 650. Il paie donc un tiers de ce qu'il prend chaque jour, et garde les deux autres. L'ouvrier le dit en une ligne : tu payes une force de travail d’un jour quand tu en uses une de trois. Son argument n'a rien de sentimental : il applique au contrat la règle que l'acheteur invoque.

Les ouvriers n'ont pas attendu Marx pour poser la question dans ces termes. En 1835, les charpentiers de Philadelphie font peindre sur leur bannière un compagnon qui montre à un autre l'horloge du clocher, et, sur un coffre, l'inscription « 6 to 6 » : de six heures à six heures, et pas au-delà. C'est la journée normale réclamée par ceux qui vendent leur force.

Bannière peinte de 1835 : dans un atelier de menuiserie, un charpentier montre du doigt l'horloge d'un clocher à un camarade qui scie une planche ; sur un coffre vert au premier plan, on lit « 6 to 6 ».
Un charpentier montre l'horloge du clocher à son camarade : la journée finit à l'heure qu'elle marque. Sur le coffre, la journée réclamée, « 6 to 6 », de six heures à six heures. Bannière de la Journeymen House Carpenters' Association de Philadelphie, par J. A. Van Schoick, 1835. Bibliothèques de l'université du Maryland, domaine public.

Les deux droits se font face, et Marx en tire la phrase qui donne au chapitre sa portée :

Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portent le sceau de la loi qui règle l’échange des marchandises. Entre deux droits égaux qui décide ? La Force.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Une antinomie est un conflit entre deux lois, ou deux thèses, également fondées. Personne ici ne triche, et personne n'a tort au regard de la loi du marché. Cette loi, suivie jusqu'au bout, produit deux prétentions légitimes et reste muette sur celle qui doit l'emporter. La force vient occuper la place que le droit laisse vide.

Pourquoi le capital pousse-t-il toujours vers une journée plus longue ?

Parce qu'il n'a pas de borne interne. Le capital ne se conserve qu'en s'accroissant, et il ne s'accroît qu'en absorbant du travail vivant : toute limite lui vient du dehors.

Marx met d'emblée les personnes hors de cause. Il ne reproche pas au capitaliste sa cupidité : en tant que capitaliste, il n’est que capital personnifié. Ce qu'il poursuit, c'est le mouvement même du capital, qui tend à produire le plus de plus-value possible. L'image qu'il emploie pour le dire est restée la plus citée du chapitre :

Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

L'image définit un rapport, celui du travail mort au travail vivant. Les machines, les bâtiments, les matières premières sont du travail passé, déjà accompli. Ils ne gardent leur valeur et ne l'augmentent qu'au contact d'un travail présent, et chaque heure de plus en ajoute. Un tel mouvement n'a aucune raison de s'arrêter de lui-même.

C'est pourquoi la prolongation ne s'arrête pas aux bornes morales : le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. Marx dresse l'inventaire de ce qu'il prend. Il prend le temps de la croissance et de l'entretien du corps. Il vole le temps qui devrait être employé à respirer l’air libre et à jouir de la lumière du soleil. Il rogne les repas et les fait prendre au travail, si bien que l'ouvrier se voit fournir sa nourriture comme on fournit du charbon à la chaudière, de l’huile et du suif à la machine. Il réduit enfin le sommeil au minimum sans lequel le corps ne repartirait pas.

Le bilan se lit sur la durée d'une vie. La production capitaliste, écrit Marx, prolonge la période productive du travailleur pendant un certain laps de temps en abrégeant la durée de sa vie, comme un cultivateur pressé tire plus d'une terre en l'épuisant. On retrouve le calcul du vendeur, vu de l'autre côté : ce que l'acheteur gagne en heures, l'ouvrier le perd en années.

Qui fixe finalement la limite de la journée ?

Une lutte entre deux classes, dont la loi enregistre le résultat. La journée normale sort d'un rapport de forces, et elle en garde la marque.

Si la force décide entre deux droits égaux, l'histoire de la journée de travail est l'histoire de cette force. Marx le dit aussitôt après l'antinomie : la réglementation de la journée se présente comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. Le chapitre change alors de méthode. Une grandeur que la force décide ne se déduit pas ; on ne peut que constater ce qui l'a fixée. D'où les rapports des inspecteurs de fabrique et le récit des lois de fabrique anglaises de 1833 à 1864, que la page du chapitre X parcourt partie par partie.

La loi apparaît dans ce récit sous un jour inattendu pour l'économie politique. Elle vient après le mouvement et le consigne. La limitation légale de la journée est la forme que prend, dans le droit, un rapport de forces qui s'est d'abord établi hors du droit, entre les classes.

La fin du chapitre revient sur le contrat du début et en tire la leçon. L'ouvrier s'était présenté au marché comme un vendeur libre en face d'un acheteur libre. L'affaire conclue, il découvre que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de la vendre. Seul, il ne peut rien contre cette contrainte. Il faut que les ouvriers, ensemble, dressent une barrière infranchissable, un obstacle social, qui les empêche de se vendre au-delà. La barre de fer de la scène, en bas de page, vient de cette phrase.

Marx note que le mouvement passe l'Atlantique dans les mêmes années. En août 1866, un congrès ouvrier réuni à Baltimore réclame la journée de huit heures dans tous les États de l'Union. Au début de septembre, le congrès de l'Association internationale des travailleurs, à Genève, adopte une résolution que Marx reproduit : nous proposons 8 heures pour limite légale de la journée de travail. Nous retenons de ce chapitre que les travailleurs y paraissent comme ceux qui fixent une grandeur du système, et plus seulement comme ceux qui la subissent. Cela découle de l'antinomie : une question que le droit ne tranche pas revient à ceux qu'elle concerne.

La limitation de la journée met-elle fin à l'exploitation ?

Non. Elle ferme une voie et en ouvre une autre : quand la journée ne peut plus s'allonger, le capital cherche à tirer davantage du même temps.

Tant que la journée s'allonge, le surtravail grandit par le bout : c'est ce que Marx appelle la plus-value absolue. Une journée bornée l'arrête. Le capital se tourne alors vers l'autre partie de la journée, celle qui rembourse le salaire. Si la productivité du travail augmente dans les branches qui produisent les subsistances, celles-ci coûtent moins d'heures, et le travail nécessaire raccourcit. Le surtravail grandit sans que la journée change : c'est la plus-value relative, que le chapitre XII ouvre aussitôt après.

Un calcul

Prenons une journée de douze heures, dont six de travail nécessaire : le taux de la plus-value est de 100 %. Une loi ramène la journée à dix heures. Si, dans le même temps, la productivité réduit le travail nécessaire à quatre heures, il reste six heures de surtravail pour quatre de travail nécessaire, soit un taux de 150 %.

La journée a raccourci de deux heures, et l'exploitation a augmenté. Les chiffres sont choisis pour le calcul ; le mécanisme est celui que décrit Marx.

Une seconde voie s'ouvre en même temps, et Marx la décrit au chapitre XV, à propos des machines. Le raccourcissement légal de la journée pousse le fabricant à accélérer les machines, et contraint l'ouvrier à resserrer les pores de sa journée, et à condenser ainsi le travail à un degré qu’il ne saurait atteindre sans ce raccourcissement. Les pores sont ces moments où le travail se relâche : un changement d'outil, une attente, un geste plus lent. L'heure contient désormais plus de travail. On mesure le travail selon sa durée, et aussi selon son intensité.

La limitation garde pourtant une portée que rien ne lui retire. Elle prouve qu'une grandeur que l'économie présentait comme réglée par la nature des choses peut être déplacée, et qu'elle l'a été. Le capital s'y adapte, et il faut, pour le suivre, d'autres concepts : c'est le programme de la quatrième section du livre.

Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?

Le chapitre se lit comme une démonstration qui doit passer par l'histoire, puisque ce qu'il établit ne se déduit pas. Trois contresens courants se corrigent en relisant le texte.

Le chapitre X compte près de vingt-cinq mille mots dans la traduction de Roy, et les rapports d'inspecteurs en occupent la plus grande part. On les prend souvent pour des annexes documentaires. Ils sont la preuve : une thèse qui dit que la force décide ne se démontre que par des faits, et Marx en accumule des centaines. Dans l'original allemand, et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, le même texte forme le chapitre 8 ; le lecteur qui cherche dans une autre édition doit le savoir.

On lit souvent Le vampire serait une insulte, un mouvement d'humeur contre les patrons.

Ce que dit le texte L'image définit le capital comme du travail passé qui ne vit qu'en absorbant du travail présent. Marx explique un comportement par une structure, et il prend soin de dire que le capitaliste n'est ici que du capital personnifié.

On lit souvent Avec l'antinomie, Marx tiendrait le droit pour un leurre, et le contrat de travail pour une tromperie.

Ce que dit le texte Les deux prétentions portent le sceau de la même loi, et c'est parce qu'elles sont également fondées que la force décide. Marx montre un point où le droit de l'échange est muet ; il ne le déclare pas faux.

On lit souvent Le chapitre serait daté, puisque les journées de dix-huit heures ont disparu des pays où il a été écrit.

Ce que dit le texte Les chiffres sont datés, la structure ne l'est pas : une grandeur que le contrat laisse indéterminée, deux droits également fondés, et une issue qui dépend d'un rapport de forces. On la retrouve partout où la disponibilité du temps se négocie, des heures supplémentaires aux astreintes.

Vérifier sa compréhension

Que montre le calcul de l'ouvrier qui compte vendre sa force de travail pendant trente ans ?

Si l'acheteur use en dix ans une force qui devait durer trente, il ne paie chaque jour qu'un tiers de ce qu'il consomme. L'ouvrier en tire sa demande d'une journée normale au nom de la loi même de l'échange, sans faire appel à la pitié de personne.

Pourquoi l'échange ne peut-il pas fixer la longueur de la journée ?

Parce que les deux parties y ont un droit également fondé. Le capitaliste agit en acheteur qui use de ce qu'il a payé, l'ouvrier en vendeur qui protège sa marchandise. La loi de l'échange appuie les deux prétentions et n'a aucun moyen de les départager : c'est la force qui tranche.

Quand la loi borne la journée, l'exploitation diminue-t-elle forcément ?

Pas forcément. Le capital cherche alors à raccourcir la part de la journée qui rembourse le salaire, par la hausse de la productivité, et à tirer plus de travail de chaque heure. Le taux de la plus-value peut donc monter pendant que la journée raccourcit.

La toise des heures, en six temps

Une toise de bois graduée de zéro à vingt-quatre heures contre un mur d'atelier, avec un index de laiton, deux traits gravés et une barre de fer fixée en travers.
L'index a passé la limite morale et approche la limite physiologique. Entre deux droits également fondés, rien dans l'échange ne l'arrête. D'après le texte : Livre I, chapitre X →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre X, « La journée de travail » (chapitre 8 dans l'édition allemande). C'est le troisième plus long des trente-trois chapitres, près de vingt-cinq mille mots chez Roy. Le chapitre XII ouvre ensuite la plus-value relative, c'est-à-dire ce qui reste au capital quand la journée est bornée.