La notion

Journée de travailArbeitstag

La longueur de la journée de travail n'est fixée par aucune loi économique : le contrat vend la force de travail pour un jour sans dire ce qu'est un jour. Entre le droit de l'acheteur d'en tirer le plus grand usage et celui du vendeur d'en préserver la source, deux droits également fondés s'opposent — et c'est la force qui décide.

Une grandeur que rien ne fixe

Le chapitre X s'ouvre sur une constatation qui paraît anodine et qui va porter deux cents pages : la journée de travail est une grandeur variable. Le contrat qui l'ouvre ne la fixe pas. Le capitaliste a acheté la force de travail à sa valeur journalière, et il a donc le droit de la faire travailler un jour ; mais combien d'heures fait un jour ? Rien dans l'échange ne le dit.

Marx pose alors les deux bornes entre lesquelles cette grandeur peut se déplacer. La première est physique : il faut au travailleur le temps de dormir, de manger, de se laver, de se vêtir — un homme n'est pas disponible vingt-quatre heures. La seconde n'est pas de cette nature : la prolongation de la journée de travail rencontre des limites morales, car il faut au travailleur du temps pour satisfaire ses besoins intellectuels et sociaux, dont le nombre et le caractère dépendent de l'état général de la civilisation.

Il faut peser la conséquence, car elle commande tout le chapitre : ces bornes existent, mais elles ne fixent rien. Mais ces limites sont par elles-mêmes très élastiques et laissent la plus grande latitude — et Marx énumère aussitôt des journées de dix, douze, quatorze, seize et dix-huit heures. Le concept est donc celui d'une grandeur que l'économie ne détermine pas, et dont il faut chercher ailleurs ce qui la détermine.

La distinction qui fait le concept : deux droits, également fondés

Ici se joue le tour de force du chapitre, et il faut le suivre lentement parce qu'on le simplifie toujours. Le capitaliste, ayant acheté une marchandise, invoque son droit d'acheteur : il veut en tirer le plus grand usage possible, et prolonger la journée. Le travailleur, ayant vendu une marchandise, invoque son droit de vendeur : il veut que la consommation de sa force n'en détruise pas la source, et réclame une durée normale. Aucun des deux ne triche ; aucun des deux n'a tort.

Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portent le sceau de la loi qui règle l’échange des marchandises. Entre deux droits égaux qui décide ? La Force.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La portée de cette phrase est considérable, et elle est souvent affaiblie par la citation même qui l'isole. Marx ne dit pas que le droit serait une illusion ni que les contrats seraient truqués : il dit que la loi de l'échange, appliquée conséquemment, produit deux prétentions également légitimes et n'a aucun moyen de les départager. La force n'intervient donc pas contre le droit ; elle intervient là où le droit, en toute rigueur, ne conclut pas.

On tient là ce qui distingue ce chapitre de tout le reste du Livre I. Les autres établissent des lois — de la valeur, de la plus-value, de l'accumulation. Celui-ci établit qu'une grandeur décisive n'est réglée par aucune loi économique, et qu'elle est le produit d'un rapport de forces dont l'histoire seule rend compte.

Le mécanisme : pourquoi le capital pousse toujours

Reste à comprendre pourquoi la pression s'exerce toujours dans le même sens. La réponse ne tient pas à la cupidité des personnes, et Marx prend soin de le dire : le capitaliste n'est ici que du capital personnifié, et ce qu'il poursuit, il le poursuit sous peine de disparaître. La formule qu'il emploie pour le dire est la plus célèbre du chapitre :

Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

L'image est spectaculaire, et c'est peut-être ce qui lui nuit : on y voit une invective là où il y a une définition. Le capital est de la valeur qui ne se conserve qu'en s'accroissant, et il ne s'accroît que par du travail vivant ; il n'a donc aucune raison interne de s'arrêter, et toute borne lui vient du dehors. C'est pourquoi la prolongation ne rencontre pas seulement les limites morales : le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail.

Marx détaille alors ce que cette usurpation prend, et l'énumération vaut mieux qu'un commentaire : le temps de la croissance et de l'entretien du corps, celui des repas incorporés au procès de production, et le temps qui devrait être employé à respirer l'air libre et à jouir de la lumière du soleil. Les rapports d'inspecteurs qui occupent une grande part du chapitre ne sont pas des annexes documentaires : ils sont la preuve que la limite physiologique elle-même a été franchie, et que rien dans le rapport ne l'interdisait.

Ce que le concept ouvre : la loi comme résultat

De l'antinomie suit une conséquence que Marx tire explicitement, et qui donne au chapitre sa forme historique : si la force décide, alors la longueur de la journée est le résultat d'une lutte, et son histoire est celle de cette lutte. Le chapitre cesse alors d'être une déduction pour devenir un récit — celui des statuts anglais, des enquêtes, des fraudes de quelques minutes grignotées aux repas, et des lois de fabrique arrachées les unes après les autres.

C'est ici que la journée de travail se distingue de tout ce que l'économie politique pouvait penser. Une limitation légale n'y apparaît pas comme une entrave à des lois naturelles, ni comme une faveur accordée par un législateur bienveillant : elle apparaît comme la forme que prend, dans le droit, un rapport de forces déjà établi ailleurs. La loi ne précède pas le mouvement, elle l'enregistre.

Nous ajoutons que ce chapitre est le seul du Livre I où les travailleurs cessent d'être ceux à qui il arrive quelque chose pour devenir ceux qui font arriver quelque chose. Cela n'est pas un ornement rhétorique : c'est la conséquence directe de l'antinomie, puisqu'une question que le droit ne tranche pas ne peut être tranchée que par ceux qu'elle concerne.

Ce que la limitation change, et ce qu'elle ne change pas

Il serait pourtant faux de lire le chapitre comme s'il s'achevait sur une victoire. La limitation de la journée ferme une voie et en ouvre une autre, et c'est la raison pour laquelle le chapitre XII vient immédiatement après. Si l'on ne peut plus allonger la journée, il reste à raccourcir la portion qui rembourse la force de travail, en abaissant la valeur des subsistances par la hausse de la productivité : c'est le passage de la plus-value absolue à la plus-value relative.

La conséquence mérite d'être formulée sans détour, car elle contrarie l'idée d'un progrès linéaire : la journée de dix heures n'a pas diminué l'exploitation, elle en a changé la méthode. Le taux de plus-value peut fort bien s'élever pendant que la journée raccourcit, si le travail nécessaire diminue plus vite qu'elle. Marx le dit ailleurs sans ambiguïté, et c'est ce qui empêche de faire de la limitation légale la solution du problème.

Reste que la limitation n'est pas rien, et le chapitre l'établit à sa manière : elle prouve qu'une grandeur que l'économie disait naturelle est modifiable, et que le rapport de forces peut se déplacer. C'est un résultat théorique autant que pratique.

Lectures, et contresens

Le premier contresens fait du vampire une insulte. Il est une définition : le capital est du travail passé qui ne se conserve qu'en absorbant du travail présent, et l'image dit exactement le rapport du travail mort au travail vivant. La lire comme un mouvement d'humeur revient à manquer que Marx explique un comportement au lieu de le condamner.

Le deuxième contresens consiste à tirer de l'antinomie que Marx tiendrait le droit pour un leurre. Le texte dit le contraire : les deux prétentions portent le sceau de la même loi, et c'est parce qu'elles sont également fondées que la force décide. Il n'y a pas ici de dénonciation du droit bourgeois comme apparence, mais la mise au jour d'un point où il est réellement muet.

Le troisième contresens est de croire le chapitre daté parce que les journées de dix-huit heures ont disparu des pays où il fut écrit. Ce qui est daté, ce sont les chiffres ; ce qui ne l'est pas, c'est la structure : une grandeur laissée indéterminée par le contrat, deux droits également fondés, et une issue qui dépend d'un rapport de forces. On peut la reconnaître partout où la disponibilité du temps est en jeu — astreintes, gardes, connexion permanente — sans avoir à forcer l'analogie.

Reste un point de méthode, propre à ce chapitre : il est le plus long du livre et le plus documenté, et cela n'est pas un accident de composition. Une thèse qui affirme que la force décide ne peut pas se démontrer par déduction ; elle demande des faits, et Marx en produit des centaines. C'est le seul endroit du Livre I où la preuve est d'espèce historique.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre X — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre X, « La journée de travail » — le plus long du livre, et le seul dont la preuve soit d'espèce historique. Le chapitre XII enchaîne sur la plus-value relative, c'est-à-dire sur ce qui reste au capital quand la journée est bornée.