Le Capital, Livre I · Section I

Chapitre IIDes échanges

Chapitre 2 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 2 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

C'est le plus court chapitre du livre, et celui qu'on saute le plus volontiers. Il fait pourtant un travail qu'aucun autre ne fait : passer de la forme argent, déduite au chapitre premier, à l'acte réel par lequel des hommes donnent à une marchandise le rôle d'équivalent général.

Le chapitre que l'on saute

Le deuxième chapitre est le plus court du Capital, et sa brièveté lui a coûté cher : on le lit d'ordinaire comme une transition entre l'analyse de la marchandise et celle de la monnaie, c'est-à-dire comme un chapitre dont on peut se passer. Il fait pourtant quelque chose qu'aucun autre chapitre ne fait, et que le premier ne pouvait pas faire.

Le chapitre premier s'achevait sur la forme argent, mais il l'avait obtenue par une analyse des formes : il avait montré que l'expression de la valeur exige qu'une marchandise soit mise à part pour servir de miroir à toutes les autres. Restait à savoir comment cette mise à part se produit réellement, entre des gens qui ne se sont concertés sur rien. Marx pose lui-même la question dans les termes les plus nets, et en la distinguant de celle que l'économie politique avait déjà résolue : la difficulté ne consiste pas à comprendre que la monnaie est marchandise, mais à savoir comment et pourquoi une marchandise devient monnaie. Tout le chapitre tient dans cet écart entre les deux questions.

Pourquoi il vient entre les deux autres

Sa place s'explique par une exigence du raisonnement, et non par un souci de composition. Au chapitre premier, les marchandises se comparaient entre elles comme si elles le faisaient d'elles-mêmes ; c'était une abstraction légitime, puisqu'il s'agissait d'analyser une forme, mais une abstraction tout de même, car des choses ne vont pas au marché. Le chapitre II lève cette abstraction en introduisant les possesseurs. Le chapitre III pourra ensuite étudier les fonctions de l'argent — mesure des valeurs, moyen de circulation, et les autres — parce qu'il existera alors un argent dont on sait d'où il vient.

Ce chapitre est donc le lieu où la déduction logique et le devenir historique se rencontrent pour la première fois dans le livre, et cette rencontre est elle-même un enseignement de méthode : l'ordre selon lequel Marx expose les catégories n'est pas l'ordre chronologique, mais il doit à chaque étape pouvoir montrer que ce qu'il a déduit est bien ce qui s'est produit.

Comment il est construit

Roy ne le divise pas en parties numérotées, et il n'y a pas lieu de lui en inventer. Le chapitre se lit néanmoins en trois moments, qu'un lecteur attentif repère sans difficulté. Il commence par les personnes et par le rapport juridique qui les lie ; il expose ensuite la contradiction propre à l'échange généralisé, et montre que sa solution ne peut pas être individuelle ; il retrace enfin, en quelques pages, la manière dont l'argent est effectivement né, et pourquoi il a fini par se fixer sur les métaux précieux.

Sa brièveté même est une indication. Marx y va vite parce que l'essentiel a été établi ailleurs : il n'a pas à démontrer à nouveau ce qu'est la valeur, il lui suffit de montrer que le mouvement réel des échangistes accomplit ce que l'analyse des formes avait rendu nécessaire.

Des personnes qui ne sont que des rôles

Le début du chapitre contient l'une des formules les plus lourdes de conséquences du livre, et l'on aurait tort de n'y voir qu'une remarque de passage. Les échangistes n'entrent en rapport qu'à titre de propriétaires de leurs marchandises, et Marx en tire que les masques divers dont elles s'affublent suivant les circonstances, ne sont que les personnifications des rapports économiques qu'elles entretiennent. Cette phrase commande toute la lecture du Capital : lorsque Marx écrira plus loin que le capitaliste est un avare rationnel ou que le capital est du travail mort, il ne fera pas de littérature, il appliquera ce principe. Les personnages du livre sont des fonctions, non des caractères, et c'est pourquoi la critique ne vise personne.

De la même manière, le contrat n'est pas ce qui fonde l'échange : il en est la forme. Ce rapport juridique, qui a pour forme le contrat, légalement développé ou non, n'est que le rapport des volontés dans lequel se reflète le rapport économique, écrit Marx — et il précise aussitôt que son contenu lui est donné par ce rapport. On a là, en deux lignes et sans appareil philosophique, la thèse que les lecteurs de Marx discuteront pendant un siècle sous le nom de rapport entre la base et la superstructure. Elle est ici un simple constat de lecture : les échangistes doivent donc se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés, faute de quoi il n'y aurait pas échange mais prise.

Une contradiction que personne ne peut résoudre seul

Vient alors le nœud du chapitre. Chaque possesseur tient sa marchandise pour un simple moyen d'obtenir celle qu'il désire, et il voudrait donc que la sienne fût acceptée de tous, sans être tenu d'accepter lui-même n'importe quoi. Or tous raisonnent ainsi, et l'échange serait impossible si chacun s'en tenait à son point de vue. Il faut qu'une marchandise sorte du rang et serve de miroir aux autres ; mais aucun possesseur, si avisé soit-il, ne peut l'y mettre à lui seul.

La solution, écrit Marx, ne peut être le résultat que d'une action sociale — d'un acte commun par lequel les marchandises, c'est-à-dire en réalité leurs possesseurs, excluent l'une d'entre elles pour lui faire exprimer la valeur de toutes. Le mot important est ici « commun » : l'argent n'est ni une convention délibérée, ni l'invention d'un législateur, ni une découverte technique. Il est le résultat d'un processus que chacun accomplit sans l'avoir voulu, et c'est très exactement ce que le chapitre premier avait annoncé en parlant du caractère fétiche des produits du travail.

Ce qu'il faut en garder

La dernière partie du chapitre est historique, et elle corrige une image que l'on se fait volontiers de l'échange primitif — celle d'une communauté qui, lasse du troc, aurait adopté la monnaie pour sa commodité. Marx montre que l'échange n'a rien d'intérieur aux communautés anciennes : l'échange des marchandises commence là où les communautés finissent, à leurs points de contact avec l'étranger, et ce n'est que par contrecoup qu'il gagne ensuite la vie intérieure. La marchandise vient donc du dehors, et la forme marchande n'a conquis que lentement le monde qu'elle nous semble aujourd'hui constituer.

Reste la question du métal, que Marx règle par une formule empruntée et retournée : l'argent et l'or ne soient pas par nature monnaie, la monnaie soit cependant par nature argent et or. Rien dans l'or ne le destine à cette fonction sociale ; mais une fois la fonction née, ses propriétés physiques — divisibilité, inaltérabilité, grande valeur sous petit volume — la lui font échoir. C'est le raisonnement type de tout le livre : la forme sociale est première, et elle choisit ensuite le support matériel qui lui convient. Ce chapitre de dix pages vaut d'être lu pour cela seul.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre II — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.