Le Capital, Livre I · Section I
Chapitre ILa marchandise
Chapitre 1 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 1 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
C'est le chapitre où l'on abandonne, et le malentendu qui y conduit est mesurable : plus de la moitié de sa longueur est consacrée à la seule forme de la valeur, c'est-à-dire à une question que le lecteur ne s'est pas encore posée. Savoir cela avant d'entrer change la lecture.
Le chapitre où l'on abandonne
Il n'est pas exagéré de dire que la fortune du Capital se joue dans ses quarante premières pages, et qu'elle s'y joue mal. Le lecteur qui ouvre un livre sur le capital y trouve une discussion sur la toile et l'habit, sur le froment et le fer, sur des proportions d'échange qui semblent relever de l'arithmétique élémentaire ; il attend qu'on lui parle d'usines, de salaires et de profits, et on lui parle d'une pièce de toile. Beaucoup referment le livre là, et concluent que la difficulté tient à l'obscurité de l'auteur.
Elle tient en réalité à un malentendu sur la nature de la question posée, et ce malentendu est mesurable. Marx n'entreprend pas de décrire la marchandise : il entreprend d'expliquer comment des choses qui n'ont rien de commun — un quintal de fer, une montre, une heure de leçon — parviennent à s'échanger dans des proportions déterminées, et cette question, personne ne se la pose spontanément, parce que le fait d'échanger est trop familier pour paraître énigmatique. Le premier chapitre est difficile en cela qu'il commence par rendre étrange ce que nous faisons tous les jours sans y penser.
Marx annonce pourtant son intention dès la troisième phrase du livre : l'analyse de la marchandise sera le point de départ de nos recherches
. Ce n'est donc ni une entrée en matière ni un préambule ; c'est l'objet le plus simple que l'on puisse isoler dans une société où règne le mode de production capitaliste, et tout ce qui suit en sera déduit.
Pourquoi le livre commence là
On reproche parfois à ce début d'être arbitraire, et l'objection mérite d'être prise au sérieux, car rien n'oblige a priori à commencer une critique de l'économie politique par sa cellule plutôt que par son résultat. La raison est d'ordre méthodique, et elle commande tout le livre : l'ordre de l'exposé n'est pas celui de la recherche. Marx a rencontré le capital, le salaire et la rente ; il remonte à ce qui les rend possibles, et il redescend ensuite en montrant comment chaque catégorie sort de la précédente. Commencer par la marchandise, c'est refuser de supposer acquis ce qu'il s'agit précisément d'établir — et l'ascension de l'abstrait au concret que le dossier de l'atelier retrace n'a pas d'autre principe.
La place du chapitre se justifie aussi par ce qui le suit immédiatement. Le chapitre II montre que l'échange suppose des personnes qui se reconnaissent propriétaires ; le chapitre III déduit la monnaie des fonctions que la marchandise a rendues nécessaires. Or la monnaie n'est pas introduite comme un instrument commode que les hommes auraient inventé pour faciliter le troc : elle est le terme d'un développement qui commence dans la quatrième partie du chapitre premier, et elle serait incompréhensible sans lui. C'est pourquoi il est vain de vouloir « sauter le chapitre I » pour y revenir plus tard : on peut lire le chapitre X sans l'avoir compris, on ne peut pas lire le chapitre III.
Comment il est construit, et ce que ses proportions révèlent
Le chapitre se divise en quatre parties, et la mesure de leurs longueurs dit à elle seule ce qu'il est. Les deux premières — les deux facteurs de la marchandise, puis le double caractère du travail — n'occupent chacune que le huitième de l'ensemble. La quatrième, sur le fétichisme, en occupe le quart. Toute la moitié qui reste, soit plus de la moitié du chapitre, est consacrée à la forme de la valeur.
Ce déséquilibre n'est pas un accident de composition, et il explique l'essentiel des abandons. Le lecteur croit avoir affaire à un chapitre de définitions ; il rencontre, au tiers, une analyse formelle qui reprend quatre fois de suite la même équation en la lisant chaque fois autrement. Marx marque lui-même ce changement de régime au moment où il l'opère : la substance de la valeur et la grandeur de valeur sont maintenant déterminées. Reste à analyser la forme de la valeur
. Tout ce qui précède cette phrase répond à la question « combien ? » ; tout ce qui la suit répond à la question « sous quelle forme ? », qui est bien plus difficile parce que le lecteur ne voit pas encore pourquoi on la pose.
Qui dispose de peu de temps lira donc les deux premières parties en entier, la quatrième en entier, et abordera la troisième en sachant qu'elle est une démonstration en quatre pas, dont le dernier seul livre le résultat cherché. Qui dispose de temps fera l'inverse, et y consacrera l'essentiel de son effort : c'est là que se trouve ce que le livre a de plus original.
Le point autour duquel tout pivote
Si l'on ne devait retenir qu'un acquis de ce chapitre, ce ne serait ni la définition de la valeur ni celle de la marchandise, mais la distinction que la deuxième partie introduit entre les deux caractères du travail. Un même travail — celui du tisserand, par exemple — est tout à la fois une activité déterminée, qui produit de la toile et rien d'autre, et une simple dépense de force humaine, mesurable en durée, indifférente à ce qu'elle produit. Le premier aspect fait la valeur d'usage, le second fait la valeur.
Marx revendique cette distinction comme sa trouvaille propre, ce qu'il ne fait presque jamais : j'ai le premier mis en relief ce double caractère du travail représenté dans la marchandise
, écrit-il, avant d'ajouter que l'on doit ici entrer dans le détail, comme l'économie politique pivote autour de ce point
. L'avertissement n'est pas rhétorique : la distinction du capital constant et du capital variable, au chapitre VIII, en sortira tout entière, et avec elle la possibilité même de mesurer l'exploitation.
La première partie fournit au passage la loi qui règle les grandeurs. La valeur d'une marchandise ne se mesure pas au travail que tel producteur y a effectivement mis, mais à celui qui est socialement nécessaire pour la produire dans les conditions moyennes du moment ; d'où il suit que toute élévation de la force productive abaisse la valeur unitaire du produit. Cette conséquence paraît anodine ici : elle deviendra, au chapitre XII, le ressort de la plus-value relative.
La forme de la valeur, ou la genèse de l'argent
La troisième partie répond à une question que l'économie politique classique n'avait pas posée, et c'est en cela qu'elle est décisive. Ricardo avait bien vu que la valeur est du travail ; il ne s'était pas demandé pourquoi ce travail doit nécessairement prendre la forme de la valeur d'une chose, ni pourquoi cette forme s'achève dans l'argent. Marx part de ce que chacun observe : la valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif
dans lequel deux marchandises s'échangent, rapport changeant et contingent — et il montre que cette apparence contingente est la forme nécessaire sous laquelle se manifeste quelque chose qui n'a rien de contingent.
La démonstration procède par quatre états successifs de la même équation, de la forme simple (« 20 mètres de toile valent un habit ») à la forme argent, en passant par la forme développée et la forme générale. Chaque état révèle une insuffisance qui rend le suivant nécessaire, si bien que l'argent n'apparaît pas comme une invention mais comme le seul aboutissement possible du rapport qu'on a posé au départ. C'est le raisonnement le plus serré du livre, et le seul que le lecteur pressé ne peut remplacer par aucun résumé, puisque son contenu est précisément son mouvement.
Ce qu'il faut en garder
La quatrième partie tire la conséquence des trois premières, et c'est celle qui a le plus voyagé hors du livre. Si la valeur ne peut se dire qu'en s'exprimant dans le corps d'une autre marchandise, alors un rapport entre des travaux humains se donne à voir comme une propriété des choses : c'est ce que Marx nomme le caractère fétiche de la marchandise. L'illusion n'est pas une erreur de jugement que la science corrigerait ; elle est produite par la forme même sous laquelle les produits de travaux privés se rapportent les uns aux autres.
Le chapitre se referme sur une raillerie qui en résume l'enjeu mieux qu'une définition. Les économistes traitent la valeur comme une qualité naturelle des objets, du même ordre que leur poids ou leur couleur ; or jusqu'ici aucun chimiste n'a découvert de valeur d'échange dans une perle ou dans un diamant
. On tient là, sous la forme d'une plaisanterie, la thèse de tout le chapitre : la valeur n'est pas dans la chose, elle est un rapport social qui prend l'apparence d'une chose — et c'est parce qu'elle prend cette apparence qu'il a fallu quarante pages pour l'établir.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre I — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.