Le Capital, Livre I · Section I

Chapitre IIILa monnaie ou la circulation des marchandises

Chapitre 3 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 3 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

On le croit technique, et l'on y cherche une théorie de la monnaie ; c'est en réalité le chapitre où le livre montre pour la première fois qu'une contradiction peut se déplacer sans se résoudre — et où il établit, contre l'économie de son temps, que la crise est possible.

Un chapitre que l'on croit technique

Le troisième chapitre a la réputation d'être une étude des fonctions de la monnaie, et c'est ainsi qu'on le résume presque toujours : mesure des valeurs, moyen de circulation, moyen de paiement, thésaurisation, monnaie universelle. Le résumé n'est pas faux, mais il manque ce qui fait l'intérêt du chapitre, et il le manque au point d'en rendre la lecture fastidieuse, car une énumération de fonctions ne demande pas quatre-vingt-dix pages.

Ce que Marx y poursuit est autre chose. Il a montré au chapitre premier que la valeur ne peut se dire qu'en s'exprimant dans le corps d'une autre marchandise, et au chapitre II que cette expression exige qu'une marchandise soit mise à part par une action commune. Il lui reste à montrer ce qui arrive lorsque cette marchandise mise à part se met à circuler, et le résultat est celui-ci : la contradiction qui logeait dans la marchandise ne disparaît pas avec l'argent, elle acquiert un espace où se mouvoir. C'est la première fois que le livre établit qu'une forme économique peut déplacer une contradiction au lieu de la résoudre, et ce raisonnement servira ensuite partout.

Pourquoi il clôt la première section

Sa place est celle d'une conclusion et d'un seuil. Il achève la première section, qui portait sur la marchandise et la monnaie, en épuisant les fonctions que l'argent remplit tant qu'il n'est que l'auxiliaire de l'échange ; et il prépare la seconde, qui s'ouvrira sur une figure inverse. Tant que l'on échange pour consommer, le mouvement se décrit par la formule M—A—M : on vend pour acheter, et l'argent n'est qu'un passage. Le chapitre IV partira de l'autre mouvement, A—M—A′, où l'on achète pour vendre et où l'argent revient augmenté.

Il faut donc que ce chapitre-ci soit complet, car il constitue la norme à laquelle le suivant fera exception. Si Marx examine si scrupuleusement la circulation simple, c'est pour pouvoir dire ensuite, en toute rigueur, qu'aucune de ses lois n'explique la naissance d'un profit, et que l'énigme du capital ne se résoudra pas dans la sphère de la circulation.

Comment il est construit

Trois parties, très inégales. La première, sur la mesure des valeurs, fait moins du cinquième du chapitre. La troisième, qui regroupe la thésaurisation, le moyen de paiement et la monnaie universelle, en fait un peu plus du quart. Entre les deux, la partie sur le moyen de circulation occupe à elle seule plus de la moitié de l'ensemble, et c'est là que se trouve tout ce que le chapitre a de neuf.

Cette partie centrale se subdivise elle-même en trois moments que Roy signale par des lettres : la métamorphose des marchandises, le cours de la monnaie, et la monnaie proprement dite (numéraire, signes de valeur, papier-monnaie). Un lecteur pressé qui voudrait ne lire qu'une chose du chapitre lira la métamorphose des marchandises ; c'est une vingtaine de pages, et elles contiennent l'argument.

Le prix, ou comment la valeur cesse de dire la vérité

La première partie introduit une distinction que l'on a rarement en tête et qui commande pourtant toute la suite du livre : la valeur d'une marchandise et son prix ne peuvent pas coïncider toujours, et cette non-coïncidence n'est pas un défaut du marché, mais une propriété de la forme prix elle-même. Le prix est la valeur exprimée en argent ; or rien ne garantit qu'une marchandise se vende à la grandeur de valeur qu'elle contient, et un écart permanent entre les deux est donc possible sans qu'aucune loi soit violée.

Marx va plus loin, et c'est ici que l'argument devient remarquable. La forme prix ne tolère pas seulement un écart quantitatif : elle peut cacher une contradiction absolue, de sorte que le prix cesse tout-à-fait d'exprimer de la valeur. Des choses ne sont point des marchandises, telles que, par exemple, l'honneur ou la conscience, peuvent recevoir un prix bien qu'elles ne contiennent aucun travail. La forme prix est donc plus large que la valeur, et cette largeur est le principe de tout ce que le livre dira plus tard sur la terre, sur le crédit et sur les titres, c'est-à-dire sur la part la plus moderne de son objet.

Le saut périlleux, et la possibilité de la crise

La partie centrale commence par un rappel qui vaut d'être médité : l'échange des marchandises ne peut, comme on l'a vu, s'effectuer qu'en remplissant des conditions contradictoires, exclusives les unes des autres. Une marchandise doit être à la fois valeur d'usage pour un autre et valeur pour son possesseur, et elle ne peut l'être simultanément : il faut donc qu'elle change de forme, et la circulation est la suite de ces changements.

Le premier de ces changements porte un nom que le chapitre a rendu célèbre. Lors de la vente, la valeur de la marchandise saute de son propre corps dans celui de l'or. C'est son saut périlleux, et il peut manquer. Le tisserand qui n'a pas vendu sa toile n'a pas seulement perdu une occasion : il ne peut rien acheter, donc rien payer, et son échec se communique. Ici s'ouvre une faille dans l'édifice de l'économie politique, et Marx l'attaque de front : rien de plus niais que le dogme d'après lequel la circulation implique nécessairement l'équilibre des achats et des ventes. Que toute vente soit un achat est une tautologie ; qu'il en résulte l'impossibilité d'une surproduction générale est un sophisme, puisque rien n'oblige celui qui a vendu à acheter aussitôt.

Marx se garde pourtant d'aller trop vite, et cette prudence est significative. Les formes de la circulation, écrit-il, impliquent la possibilité, mais aussi seulement la possibilité des crises ; pour que la possibilité devienne réalité, il faut des conditions que la circulation simple ne comporte pas encore. On a là un modèle de la manière dont le livre procède : il établit une possibilité à son niveau propre, et il attendra d'avoir les moyens d'en montrer la réalisation.

Ce qu'il faut en garder

La troisième partie suit l'argent lorsqu'il s'arrête de circuler. Il devient trésor, puis moyen de paiement dès que la vente et le paiement se séparent dans le temps, ce qui fait naître le créancier et le débiteur, c'est-à-dire une chaîne d'obligations dont la rupture en un point ébranle tout le reste. La monnaie franchit enfin les frontières : à sa sortie de la sphère intérieure de la circulation, l'argent dépouille les formes locales qu'il y avait revêtues pour redevenir lingot sur le marché du monde.

Une image résume le chapitre mieux qu'un résumé : la circulation sue l'argent par tous les pores. L'argent n'est pas versé dans l'échange du dehors, il en sort ; il est produit par le mouvement même des marchandises, et c'est pourquoi on ne peut ni le supprimer par décret ni en régler la quantité à volonté. Le chapitre s'achève ainsi sur un monde entièrement parcouru par l'argent, où personne pourtant ne s'est encore enrichi : toutes les fonctions examinées supposent un échange d'équivalents. C'est exactement le point où le chapitre IV pourra demander d'où vient le profit.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre III — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.