Le Capital, Livre I · Section VI
Chapitre XXLe salaire au temps
Chapitre 18 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 20 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Ce que l'on touche à la semaine et ce que vaut une heure sont deux grandeurs différentes, et c'est tout le chapitre : le salaire peut rester le même pendant que le prix du travail tombe, et c'est même l'effet ordinaire d'une journée qu'on allonge.
Deux grandeurs qu'on prend pour une seule
Le chapitre XX est le plus concret de la sixième section, et il repose sur une distinction si simple qu'on la néglige : ce que l'on touche à la journée ou à la semaine n'est pas ce que vaut une heure de travail. La première grandeur est le salaire nominal ; la seconde est le prix du travail, que Marx obtient en divisant la valeur journalière de la force de travail par le nombre d'heures que compte la journée moyenne.
De cette distinction sortent toutes les conséquences du chapitre, et elles sont d'une actualité qu'on ne peut pas manquer. Le même salaire hebdomadaire, selon la durée qu'il rétribue, correspond à des prix du travail très différents ; il s'ensuit qu'un salaire stable peut recouvrir une dégradation, et qu'une hausse du salaire peut accompagner une baisse du prix de l'heure. Il n'y a là aucune fraude : seulement deux mesures que la forme du salaire confond.
Pourquoi il vient après le chapitre XIX
Le chapitre précédent a établi que le salaire est la forme transformée de la valeur de la force de travail, et qu'il présente comme paiement du travail ce qui est paiement d'une capacité. Restait à examiner les formes concrètes sous lesquelles ce paiement se fait : il y en a deux, le temps et la pièce, et la sixième section leur consacre un chapitre chacune.
L'ordre n'est pas indifférent. Le salaire au temps est la forme première, celle à partir de laquelle l'autre se calcule ; le chapitre XXI montrera d'ailleurs que le salaire aux pièces n'en est qu'une variante déguisée. Il fallait donc commencer par établir les rapports de grandeur dans la forme la plus simple.
Comment il est construit
Roy ne le divise pas en parties numérotées, et le chapitre avance en trois temps que l'on distingue sans peine. Il pose d'abord la mesure : comment obtenir le prix d'un quantum de travail donné, question qui paraît scolaire et qui commande tout le reste. Il examine ensuite ce qui arrive lorsque la journée s'allonge ou se raccourcit, le salaire restant nominalement le même. Il donne enfin des exemples, tirés des enquêtes officielles, où les deux mouvements se combinent.
Une remarque de vocabulaire aide à le suivre. Marx distingue le salaire nominal, qui est la somme d'argent reçue, du salaire réel, qui est la masse de subsistances qu'elle permet d'acheter ; et il ajoute à ces deux grandeurs une troisième, le prix du travail, qui rapporte la première au temps travaillé. Les trois varient indépendamment : un salaire nominal stable peut s'accompagner d'un salaire réel en baisse si les prix montent, et d'un prix du travail en baisse si la journée s'allonge. Confondre ces trois choses est la source de la plupart des malentendus sur la condition des salariés, hier comme aujourd'hui.
Le mécanisme, et ce qu'il autorise
Le raisonnement central tient en peu de mots. Si le prix moyen de l'heure s'obtient en divisant la valeur journalière de la force de travail par le nombre d'heures travaillées, alors toute prolongation de la journée abaisse ce prix, à salaire égal. Marx en tire une formule qu'il faudrait afficher dans les discussions sur le pouvoir d'achat : le prix du travail peut rester nominalement constant et néanmoins tomber au-dessous de son niveau normal
.
Le mécanisme fonctionne aussi dans l'autre sens, et c'est ce qui le rend redoutable. Un prix de l'heure très bas pousse le travailleur à multiplier les heures pour atteindre un salaire vivable ; cette offre supplémentaire de travail fait à son tour pression sur le prix de l'heure, et la spirale s'entretient d'elle-même. Le patron, lui, trouve dans cette forme une latitude considérable : il peut prolonger démesurément la journée sans accorder au travailleur la moindre compensation
, et faire alterner à son gré l'excès de travail et le chômage partiel.
Marx illustre le procédé par la boulangerie londonienne, dont les conditions avaient fait l'objet d'une enquête publique : les maîtres boulangers ne subsistent, disent les rapports, qu'en falsifiant le pain et qu'en arrachant aux pauvres diables qu'ils emploient dix-huit heures de travail pour un salaire de douze
. L'exemple n'est pas là pour émouvoir : il montre que le travail non payé sert d'arme dans la concurrence entre patrons, ce qui interdit d'en faire une affaire de moralité individuelle.
Ce qu'il faut en garder
Trois choses, dont les deux premières servent à lire des chiffres et la dernière à comprendre une politique.
La première est qu'un salaire ne se juge jamais seul. Il faut lui joindre la durée qu'il rétribue, et le seul rapport qui ait un sens est celui de la somme au temps. C'est pourquoi toute discussion sur les rémunérations qui ne dit pas le nombre d'heures — ni les heures non comptées — reste sans objet.
La deuxième est que les heures supplémentaires, dans le système que Marx décrit, ne sont pas un supplément : elles deviennent la condition d'un salaire suffisant, et le prix de l'heure normale s'ajuste à la baisse en conséquence. L'analyse n'a rien perdu, et elle vaut aujourd'hui pour toutes les formes de rémunération à la tâche, à la course ou à la mission, où le temps réellement travaillé n'est plus compté du tout.
La troisième est une conclusion pratique que Marx énonce lui-même, et qui donne au chapitre X son prolongement : la limitation légale de la journée de travail suffit pour mettre un terme à de semblables scandales
. Il ajoute aussitôt que la loi ne peut rien contre le chômage que produisent les machines, la substitution du travail inhabile au travail habile et les crises — et cette réserve annonce la septième section, où la question changera d'échelle.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.