Le Capital, Livre I · Section VI

Chapitre XXILe salaire aux pièces

Chapitre 19 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 21 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

La forme de salaire qui convient le mieux au capital, parce qu'elle rend la surveillance inutile : l'ouvrier se surveille lui-même. Elle passe pour la plus libre, et Marx montre en quoi cette liberté est exactement ce qui la rend efficace.

La forme de salaire la plus moderne, et la plus ancienne

Le salaire aux pièces paraît reposer sur un principe tout différent de celui du salaire au temps : on paie un résultat, non une durée, et chacun gagne ce qu'il produit. C'est la forme que l'on présente encore aujourd'hui comme la plus juste et la plus libre, et c'est celle que l'on retrouve, à peine modifiée, dans la rémunération à la tâche, à la course ou à la mission.

Marx commence par en ruiner l'apparente nouveauté. Le prix de la pièce ne se fixe pas d'après ce que vaut la pièce : il s'obtient en divisant la valeur journalière de la force de travail par le nombre de pièces qu'un ouvrier de force et d'habileté moyennes livre dans une journée. Le salaire aux pièces n'est donc qu'une forme modifiée du salaire au temps, et cette démonstration, faite en deux pages, commande tout le chapitre : il ne s'agit pas d'un autre rapport, mais du même rapport sous un autre visage.

Pourquoi il suit immédiatement le salaire au temps

L'ordre est celui de la dérivation. Il fallait avoir établi comment se détermine le prix d'une heure pour pouvoir montrer que le prix d'une pièce s'en déduit, et non l'inverse. Si l'on avait commencé par la pièce, on aurait pu croire que le salaire mesure le produit du travail — ce qui est précisément l'illusion que la forme entretient.

Cette place fait aussi de ce chapitre le dernier mot de la sixième section sur les formes individuelles de la rétribution : le chapitre XXII passera aux différences entre nations, c'est-à-dire à une tout autre échelle. Ces deux courts chapitres ferment ainsi l'examen du salaire avant que la septième section ne s'ouvre sur l'accumulation, où c'est le mouvement d'ensemble du capital qui déterminera le sort des salaires.

Une forme qui se surveille toute seule

Le cœur du chapitre est l'énumération des avantages que cette forme procure au capital, et le premier d'entre eux est d'ordre pratique. Puisque l'ouvrage doit être d'une qualité moyenne pour être payé au prix convenu, la qualité du travail est ici contrôlée par l'ouvrage même ; et puisque seul compte ce qui est livré, la forme fournit en même temps au capitaliste une mesure exacte de l'intensité du travail. L'ouvrier qui n'atteint pas le minimum établi est congédié ; celui qui le dépasse a gagné davantage, mais il a aussi déplacé la norme.

D'où la conséquence que Marx souligne, et qui explique la faveur dont cette forme jouit : la qualité et l'intensité du travail étant assurées ainsi par la forme même du salaire, une grande partie du travail de surveillance devient superflue. Le contremaître est incorporé au mode de paiement. C'est aussi sur cette propriété, ajoute-t-il, que reposent le travail à domicile et tout un système d'intermédiaires, où celui qui distribue l'ouvrage prélève sa part sans rien surveiller du tout.

La liberté qu'elle donne, et ce qu'elle produit

La page la plus fine du chapitre est celle où Marx traite de la liberté que cette forme paraît accorder, et il faut la lire avec attention parce qu'il n'en nie rien. Payé à la pièce, l'ouvrier règle son allure, il n'a pas d'heures imposées, son gain dépend de lui : le salaire aux pièces, écrit Marx, en donnant une plus grande latitude à l'individualité, tend à développer l'esprit de liberté, d'indépendance et d'autonomie des travailleurs.

Et la même phrase enchaîne sur l'autre effet, qui est inséparable du premier : cette forme développe aussi la concurrence qu'ils se font entre eux. Ce qu'elle produit n'est donc pas une hausse générale des gains, mais une élévation de salaires individuels au-dessus du niveau général qui est accompagnée d'une dépression de ce niveau lui-même. Quelques-uns gagnent plus, tous gagnent moins : le prix de la pièce se règle sur les plus rapides, et le tarif baisse à mesure que l'intensité monte.

On tient là l'une des analyses de Marx dont l'actualité se vérifie le plus aisément. Toutes les formes contemporaines de rémunération à la performance reposent sur la même mécanique : elles transfèrent au travailleur le soin de son propre rendement, elles lui donnent le sentiment de disposer de son temps, et elles font de la concurrence entre pairs le moteur de l'intensification.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre est court et son acquis tient en une proposition : une forme de rétribution n'est pas un simple mode de calcul, elle organise le travail. Payer au temps ou payer à la pièce ne change rien au fond du rapport — la même forme-salaire paie une force et fait apparaître un travail intégralement payé —, mais cela change la manière dont le surtravail est obtenu : par la surveillance dans un cas, par l'intéressement dans l'autre.

Une conséquence mérite d'être isolée, parce qu'elle explique un fait qui déroute souvent. Cette forme est la seule où l'intensification du travail ne se heurte à aucune résistance interne : au salaire au temps, l'ouvrier qui travaille plus vite ne gagne rien de plus et tout le monde le sait ; à la pièce, il gagne immédiatement, et c'est lui qui réclame la cadence. Le capital n'a donc plus à imposer ce qu'il obtenait auparavant par la contrainte, et il n'y a plus, dans l'atelier, de partie identifiable contre laquelle se retourner. La lutte pour la journée normale, que le chapitre X racontait, supposait un adversaire visible ; ici l'adversaire est le tarif, et il se déplace tout seul.

Marx note enfin que le salaire aux pièces domine là où la production n'est pas encore mécanisée, et qu'il recule avec la grande industrie, où la machine impose elle-même la cadence. La remarque mérite d'être gardée, car elle empêche de lire ces formes comme des étapes d'un progrès : elles reviennent dès que les conditions s'y prêtent, et le travail à la tâche n'a jamais été aussi répandu qu'aujourd'hui.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.