Le Capital, Livre I · Section VI
Chapitre XIXTransformation de la valeur (ou du prix) de la force de travail en salaire
Chapitre 17 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 19 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Le travail n'a pas de valeur, et c'est pourtant ce que le salaire prétend payer. Le chapitre montre que cette expression impossible n'est pas une bévue de vocabulaire mais la forme sous laquelle le rapport se présente réellement — et qu'elle rend invisible la coupure de la journée.
Une expression impossible, et pourtant nécessaire
La sixième section s'ouvre sur un paradoxe que le lecteur a peut-être déjà remarqué sans y prendre garde. Depuis le chapitre VI, le livre établit que le travailleur ne vend pas son travail mais sa force de travail ; or tout le monde, y compris le travailleur et le patron, parle du prix du travail et de la valeur du travail. Le chapitre XIX affronte cet écart, et sa thèse est double : l'expression courante est rigoureusement impossible, et elle n'est pas pour autant une erreur qu'on pourrait corriger.
L'impossibilité se démontre en trois lignes, et Marx les écrit dès l'entrée en matière : si la valeur d'une marchandise se mesure par la quantité de travail qu'elle contient, alors la valeur d'une journée de travail de douze heures se mesurerait par ces douze heures, ce qui est une tautologie vide. Le travail est ce qui mesure les valeurs ; il ne peut pas avoir lui-même de valeur, pas plus qu'une règle n'a de longueur mesurable avec elle-même.
Pourquoi il ouvre la sixième section
Il fallait que les cinq premières sections fussent faites pour que ce chapitre pût être écrit. Tant qu'on n'a pas établi la distinction entre la force de travail et son usage, on ne peut pas voir ce que la forme du salaire recouvre ; et tant qu'on n'a pas mesuré le taux de la plus-value, on ne peut pas dire ce qu'elle rend invisible. La sixième section est donc un retour : elle revient à la surface, là où les intéressés se tiennent, et elle explique ce qu'ils y voient.
Cette place explique aussi ce que le chapitre a de déconcertant pour qui le prend isolément. Il ne s'agit pas de dénoncer une illusion dont les gens seraient dupes par ignorance ; il s'agit de montrer qu'une forme réelle du rapport produit nécessairement cette apparence, et qu'elle la produirait même si tout le monde avait lu le livre.
Ce que l'économie classique avait touché sans le dire
La première moitié du chapitre est consacrée à l'économie politique classique, et le diagnostic vaut d'être noté parce qu'il est mesuré. Smith et Ricardo avaient bien senti qu'il fallait, pour comprendre le salaire, en revenir aux subsistances nécessaires ; ils avaient donc, sans le savoir, résolu la valeur du travail en valeur de la force de travail. Mais ils n'ont pas aperçu ce qu'ils faisaient : le résultat de leur analyse était non de résoudre le problème tel qu'il se présenta au point de départ, mais d'en changer entièrement les termes
, et elle ne s'est jamais aperçue de ce quiproquo.
Marx généralise ensuite en une phrase qui dit sa méthode tout entière : les formes phénoménales se réfléchissent spontanément, immédiatement dans l'entendement
, tandis que le rapport essentiel doit être découvert par la science
. Ce n'est pas une profession de foi : c'est la description de ce que font les vingt-cinq chapitres précédents, qui n'ont jamais nié les apparences mais ont cherché chaque fois ce dont elles sont les apparences.
Le serf, l'esclave et le salarié
La page la plus éclairante du chapitre est celle où Marx compare trois formes d'exploitation, parce qu'elle fait voir d'un coup ce que le salaire opère. Dans la corvée, le travail pour soi et le travail pour le seigneur sont nettement séparés l'un de l'autre par le temps et l'espace
: trois jours sur ma terre, trois jours sur la sienne, et personne ne s'y trompe. Dans l'esclavage, l'apparence est inverse et tout aussi trompeuse : tout son travail prend l'apparence d'un travail non payé, alors même que l'esclave passe une part de sa journée à produire sa propre subsistance.
Le salariat opère la transformation symétrique de la seconde : de sorte que tout le travail de l'ouvrier libre est censé être payé
. Et Marx nomme exactement le mécanisme de chacune : le rapport de propriété dissimule là le travail que l'esclave fait pour lui-même, quand ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié. C'est ce triple parallèle que reprend la page de notion consacrée aux trois formes, et il faut en retenir le principe : chaque régime d'exploitation possède sa propre manière de se rendre illisible.
Ce qu'il faut en garder
Le chapitre tire de là une conséquence que l'on mesure rarement. La forme du salaire, écrit Marx, donne le prix de la force comme prix de sa fonction
, rend invisible le rapport réel et en montre précisément le contraire ; et c'est d'elle que dérivent toutes les notions juridiques du salarié et du capitaliste
, ainsi que les illusions de la liberté qui s'y attachent. La journée de travail est payée tout entière ; il n'y a donc, sur le bulletin, aucune heure gratuite, et la revendication elle-même doit emprunter le vocabulaire qui la masque.
Deux précautions, pour finir, contre les lectures trop rapides.
La première : Marx ne dit pas que le salaire est un mensonge, ni que le contrat est une duperie. Il dit que la forme est vraie comme forme — l'ouvrier reçoit bien un équivalent de ce qu'il a vendu — et qu'elle porte sur autre chose que ce qu'elle semble désigner. C'est pourquoi il parle d'expression irrationnelle et non de tromperie.
La seconde : cette analyse n'est pas une critique du mot, mais de ce qui le rend nécessaire. Tant que la force de travail se vend, la rétribution prendra la forme d'un paiement du travail, et aucune réforme du vocabulaire n'y changera rien. Les trois chapitres qui suivent examinent les deux formes principales de ce paiement — au temps, puis aux pièces — et montrent que chacune a ses propres effets sur l'intensité du travail et sur la concurrence entre ceux qui le fournissent.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.