SurtravailMehrarbeit
Les paysans apportent eux-mêmes leurs œufs et leurs volailles. Sous la dîme, le travail en plus se voit, il a un jour et un guichet. Pieter Brueghel le Jeune, « Le paiement de la dîme » (aussi intitulé « Le collecteur des tailles »), huile sur panneau, vers 1616-1617, collection particulière. Domaine public.
En bref
Le surtravail est, chez Marx, le travail que l'ouvrier fournit au-delà du temps nécessaire pour reproduire la valeur de sa propre subsistance. Ce temps en plus lui coûte de l'effort et produit une valeur qui revient à un autre : la plus-value. Marx le définit au chapitre IX du Capital (1867) et le compare, au chapitre X, à la corvée du paysan valaque. Le capital ne l'a pas inventé ; ce qui lui est propre, c'est la forme sous laquelle il le prend et l'absence de borne à cette prise.
Ce qu'il faut retenir
- La journée de l'ouvrier se partage en deux. Pendant le travail nécessaire, il reproduit la valeur de sa force de travail ; pendant le surtravail, il produit pour celui qui l'emploie.
- Les deux parts se définissent l'une par l'autre, et leur rapport donne le taux de la plus-value. La frontière entre elles se calcule, elle ne se voit pas dans l'atelier.
- Le surtravail existe dans toute société où une minorité possède les moyens de production. Esclavage, servage et salariat ne diffèrent que par la manière dont il est imposé.
- La forme ne change pas la quantité, elle change ce qui se voit. La corvée montre le partage dans le calendrier, le salaire le dissout dans chaque heure.
- Ce qui est propre au capital, c'est un appétit sans borne : produisant pour la valeur d'échange, il n'est plus limité par les besoins de ceux qui prennent le surplus.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Qu'appelle-t-on le surtravail ?
Le surtravail est la partie du travail que l'ouvrier fournit au-delà du temps qu'il lui faut pour reproduire la valeur de sa propre subsistance. Il lui coûte de l'effort et ne lui rapporte rien.
Pour comprendre la définition, il faut partir de ce que l'ouvrier vend. Ce qu'il vend, Marx l'appelle sa force de travail : sa capacité de travailler pendant une journée. Cette force a une valeur, comme toute marchandise : celle des subsistances qui permettent à l'ouvrier de vivre et de revenir le lendemain. Or une fois au travail, l'ouvrier produit en quelques heures une valeur égale à ce que le capitaliste lui a payé. Rien ne l'arrête à ce moment-là. La journée continue, et le reste de sa durée produit pour un autre.
Marx décrit ce reste au chapitre IX du Capital, consacré au taux de la plus-value : la période d’activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l’ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui
. Puis il lui donne son nom, sans aucune emphase :
Je nomme cette partie de la journée de travail, temps extra et le travail dépensé en elle surtravail.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le mot allemand, Mehrarbeit, veut dire « travail en plus ». Il décrit une quantité. Marx aurait pu employer un mot de procès, vol ou spoliation ; il choisit un terme qu'on peut mesurer, comparer et mettre en fraction. La dureté viendra au chapitre suivant, et elle viendra des faits.
L'exemple de Marx
Un fileur travaille douze heures. La valeur journalière de sa force de travail est de trois shillings, et Marx suppose qu'il ajoute cette valeur au coton par un travail de six heures. À la sixième heure, il a rendu à son employeur l'équivalent exact de ce qu'il a reçu. Les six heures suivantes produisent encore trois shillings de valeur, que personne ne lui paiera.
Sur une semaine de six jours, cela fait trente-six heures de surtravail. Marx fait le calcul lui-même au chapitre X : c'est comme si l'ouvrier travaillait trois jours pour lui et trois jours pour le capitaliste. Les chiffres sont une hypothèse de travail, choisie pour sa simplicité ; la proportion réelle varie d'une branche et d'une époque à l'autre.
Pourquoi Marx le définit-il en même temps que le travail nécessaire ?
Parce que les deux sont les deux parts d'une même journée. La limite qui les sépare est fixée par la valeur de la force de travail, et l'on ne peut nommer l'une sans nommer l'autre.
Le travail nécessaire est la partie de la journée pendant laquelle l'ouvrier reproduit la valeur de ses subsistances. Marx l'appelle nécessaire en deux sens. Il l'est pour le travailleur, qui devrait de toute façon gagner sa vie, quelle que soit la forme sociale de son travail. Il l'est aussi pour le capital, qui a besoin que le travailleur existe et revienne. Le surtravail commence là où ce temps s'achève. Les deux termes naissent donc à quelques lignes l'un de l'autre, et une présentation qui voudrait isoler le surtravail finit toujours par réintroduire le travail nécessaire sous un autre nom.
De ce partage, Marx tire aussitôt une mesure. Si le capital variable, c'est-à-dire l'argent avancé pour les salaires, vaut ce que vaut la force de travail, alors la plus-value est au capital variable ce que le surtravail est au travail nécessaire : le taux de la plus-value p/v = surtravail/travail nécessaire
. La même proportion s'écrit une fois en argent et une fois en heures. Dans l'exemple du fileur, six heures contre six heures donnent un taux de cent pour cent.
Marx en tire aussi une règle de lecture pour tout le livre. On comprend la valeur en y voyant du temps de travail figé dans un objet ; on comprendra la plus-value de la même manière, il est d’une égale importance pour l’entendement de la plus-value de la comprendre comme une simple coagulation de temps de travail extra, comme du surtravail réalisé
. La plus-value que le capitaliste encaisse en argent a une origine qu'on peut compter en heures. Ces heures ne se voient nulle part dans l'atelier : rien n'indique, à la sixième heure, que l'ouvrier a changé de bénéficiaire. La frontière entre les deux parts se calcule, elle ne s'observe pas.
Le surtravail est-il propre au capitalisme ?
Non, et Marx l'écrit lui-même. Toute société où une partie des hommes détient les moyens de production fait produire du surtravail par les autres ; ce qui distingue les sociétés, c'est la manière dont il leur est pris.
La deuxième partie du chapitre X s'ouvre sur une phrase qu'on n'attend pas d'un livre réputé polémique : le capital n’a point inventé le surtravail
. Marx désarme lui-même le reproche le plus facile qu'on pourrait faire au capitalisme, celui d'avoir créé un prélèvement qui n'existait pas avant lui. La suite élargit le constat à toute l'histoire connue :
Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d’ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
La liste qui suit met sur le même plan des figures qu'on range d'ordinaire dans des chapitres différents de l'histoire : que ce propriétaire soit ϰαλος ϰἀγαθός athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d’esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe
. Le noble athénien, le prêtre, le seigneur et l'industriel vivent tous d'un travail que d'autres font en plus du leur.
Le concept a donc deux étages. Au premier, le surtravail est une catégorie générale, valable pour toute société qui produit au-delà de sa subsistance : la part du produit qui excède l'entretien du producteur. Au second, il est toujours pris sous une forme déterminée. Marx le disait déjà au chapitre IX :
Les différentes formes économiques revêtues par la société, l’esclavage, par exemple, et le salariat, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l’ouvrier.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Cette concession a un prix pour l'argument, et Marx l'accepte. S'il existe partout, le surtravail ne peut pas fonder à lui seul une critique du capital. Il faudra chercher ce qui est propre au capital dans la forme du prélèvement et dans sa mesure.
Que change la forme, si le surplus reste le même ?
Elle laisse la quantité intacte et change ce qui se voit. Sous la corvée, le surtravail a un lieu et une date ; sous le salariat, il se fond dans chaque heure de la journée.
Marx fait la comparaison au chapitre X, entre le paysan valaque qui doit des jours de corvée à son boyard et l'ouvrier de fabrique anglais. Le paysan travaille certains jours sur son champ et d'autres sur la terre du seigneur. Son travail nécessaire et son surtravail sont séparés dans l'espace et dans le calendrier, si bien que personne n'a besoin d'une théorie pour les distinguer. Chez l'ouvrier, au contraire, les deux parts se suivent au même établi, sous le même salaire, et rien ne marque leur passage. Le calcul ne change pas pour autant, et Marx le souligne : cette différence de forme ne modifie assurément en rien le rapport quantitatif des deux travaux
. Trois jours de corvée par semaine et trois jours de surtravail dilués dans six journées de fabrique sont la même grandeur.
Ce que la forme change, c'est l'évidence du partage. Une forme qui montre le partage a besoin d'une contrainte visible pour l'imposer, celle du seigneur ou de l'intendant. Une forme qui le dissout dans la journée s'en passe, puisque tout paraît payé. On trouvera la comparaison complète des trois formes, corvée, esclavage et salariat, sur la page qui leur est consacrée ; Marx la reprend au chapitre XIX, à propos du salaire.
Le capitaliste lui-même est pris dans cette apparence. Le surtravail forme, dit Marx, une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo
. Il a acheté chaque marchandise à son prix, la force de travail comprise ; il voit pourtant une somme apparaître au bout de l'opération, comme sortie de rien. Il n'a pas besoin de mentir pour la trouver naturelle : la forme du salaire s'en charge pour lui.
Qu'est-ce qui est alors propre au capital ?
L'appétit. Là où l'on produit pour l'usage, le surtravail trouve une borne dans les besoins de ceux qui le prennent ; là où l'on produit pour la valeur d'échange, il n'en a plus.
Juste après la liste des possesseurs, Marx pose une distinction qui donne son sens à toute la suite du chapitre. Quand une société produit surtout pour consommer, ce qu'il appelle la prédominance de la valeur d'usage, le surtravail est plus ou moins circonscrit par le cercle de besoins déterminés ; mais le caractère de la production elle-même n’en fait point naître un appétit dévorant
. Un seigneur ne peut manger qu'une quantité limitée de blé. Une somme d'argent, elle, peut toujours grossir, et le capital n'a pas de satiété. Marx note que l'Antiquité a connu le travail poussé jusqu'à la mort, quand il s'agissait de produire l'or et l'argent, et il renvoie sur ce point à Diodore de Sicile ; mais il ajoute que c'étaient alors des exceptions.
La preuve la plus forte vient des sociétés qui gardaient l'esclavage ou le servage et se sont trouvées reliées au marché mondial. Tant que les plantations du Sud des États-Unis produisaient pour les besoins locaux, le travail des esclaves présentait un caractère modéré et patriarcal
, écrit Marx. Quand l'exportation du coton est devenue l'intérêt vital de ces États, le régime a changé de nature : le but est devenu la plus-value elle-même, et l'on a usé les esclaves au travail selon un calcul. La formule de Marx porte toute son ironie : les horreurs du surtravail, ce produit de la civilisation, viennent s’enter sur la barbarie de l’esclavage et du servage
.
Cet appétit explique la place de la journée de travail dans le livre. Puisque le surtravail est une grandeur, on se bat pour des heures. Marx voit dans le Règlement organique des provinces danubiennes une loi qui atteste une faim canine de surtravail
, et dans les lois de fabrique anglaises la même maladie vue en creux, puisqu'elles la freinent. Le surtravail peut ensuite croître de deux façons, que le livre étudie l'une après l'autre : en allongeant la journée, c'est la plus-value absolue, ou en raccourcissant le travail nécessaire, c'est la plus-value relative.
Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?
Il faut tenir les deux étages ensemble : un surplus qu'on retrouve partout, et une forme qui varie. La plupart des erreurs viennent de ce qu'on n'en garde qu'un.
Le même chapitre X donne un indice de ce que serait un surplus sans monopole. Dans les provinces roumaines, raconte Marx, une partie des terres était cultivée en commun avant d'être usurpée par les dignitaires de l'armée et de l'Église. Les produits de ce travail commun servaient d’une part comme fonds d’assurance contre les mauvaises récoltes et autres accidents
, d'autre part à couvrir les dépenses communes de la guerre et du culte. Il y avait donc du travail en plus, et il servait à la communauté avant de devenir la corvée due à un seigneur. Marx reviendra sur l'idée dans la Critique du programme de Gotha (1875) : une société de producteurs associés devra elle aussi prélever sur son produit de quoi remplacer les moyens de production, faire face aux accidents et entretenir ceux qui ne peuvent pas travailler.
Nous tenons la concession du chapitre X pour le moment le plus fort du concept. Un auteur qui voulait seulement accabler le capital aurait gardé pour lui que le surplus existe partout. Marx l'écrit en tête du passage où il compare le boyard et le fabricant, et il y gagne une question plus exacte : puisque le surplus n'est pas propre au capital, ce qui lui est propre est la forme sous laquelle il le prend et l'absence de borne à cette prise. Cette forme-là peut s'analyser, et l'histoire l'a déjà vue changer.
On lit souvent Parler de surtravail supposerait que l'ouvrier a un droit moral sur tout son produit, et que le capitaliste le vole en ne le payant pas assez.
Ce que dit le texte Marx suppose partout que la force de travail est payée à sa valeur. Le surtravail se définit par une soustraction, la journée moins le travail nécessaire, et non par un dû. Il naît d'un échange régulier, ce qui le rend plus difficile à dénoncer qu'un vol.
On lit souvent Le surtravail serait l'invention du capitalisme, et une autre société pourrait s'en passer entièrement.
Ce que dit le texte Le capital ne l'a pas inventé. Toute société qui produit au-delà de sa subsistance en produit ; l'exemple des terres communes montre qu'il peut servir la communauté. Ce qui peut changer, c'est qui en dispose et ce qui en fixe la mesure.
On lit souvent Le degré d'exploitation se lirait dans le profit, rapporté à tout le capital avancé.
Ce que dit le texte Le surtravail se compare au seul travail nécessaire. Dans l'exemple du chapitre IX, une plus-value de 90 livres sur un capital avancé de 500 donne 18 %, mais le taux de la plus-value, que l’on confond avec le taux du profit
, vaut 90 sur 90, soit 100 % : plus de cinq fois le chiffre apparent.
Vérifier sa compréhension
Dans l'exemple du fileur, combien d'heures de surtravail fournit l'ouvrier par semaine, et pourquoi ?
Trente-six heures. Sa force de travail vaut trois shillings par jour, valeur qu'il reproduit en six heures ; il travaille douze heures. Les six heures restantes, sur six jours, font trente-six heures que personne ne lui paie.
Pourquoi ne peut-on pas voir le surtravail en observant un atelier ?
Parce que, sous le salariat, les heures qui reproduisent le salaire et celles qui produisent la plus-value se suivent au même endroit, sous le même salaire. Rien ne marque leur passage. La limite se calcule à partir de la valeur de la force de travail.
Si le surtravail existe dans toute société de classes, que reste-t-il à reprocher au capital ?
La forme sous laquelle il le prend et sa démesure. Une société qui produit pour l'usage voit son surtravail borné par les besoins de ses maîtres. Le capital produit pour la valeur d'échange, qui peut toujours grossir : son appétit de surtravail n'a pas de limite, d'où la lutte pour la durée de la journée.
Le second sac, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, troisième section : le terme naît au chapitre IX, à quelques lignes du travail nécessaire dont il est le complément, et prend son relief au chapitre X, dans la partie intitulée « Le Capital affamé de surtravail. Boyard et fabricant ».
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