La notion
SurtravailMehrarbeit
La part de la journée qui dépasse le travail nécessaire. Marx la nomme sans emphase — ce qui dépasse — et il désarme lui-même l'accusation facile : le capital n'a point inventé le surtravail, toute société où une partie détient le monopole des moyens de production en produit. Ce qui distingue les formes économiques n'est donc pas qu'il y ait un surplus, mais la manière dont il est pris.
Ce qui dépasse
Un ouvrier travaille douze heures. Au bout de six, il a produit exactement ce que son entretien coûte ; les six suivantes ne lui rendent rien. Elles lui coûtent pourtant du travail : La période d'activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l'ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui
.
Marx nomme cette portion sans emphase, comme il nomme les autres : Je nomme cette partie de la journée de travail, temps extra et le travail dépensé en elle surtravail
. Le mot est descriptif — ce qui dépasse —, et c'est un choix. Il aurait pu dire vol, spoliation, extorsion ; il dit surtravail, comme on dit surplus, et il faudra attendre le chapitre X pour que la chose prenne son relief.
Une chose est à retenir d'emblée, parce qu'elle commande tout ce qui suit : cette portion n'est pas une catégorie morale mais une grandeur. Elle se mesure en heures, elle se compare au travail nécessaire, et de ce rapport sort le taux qui donne son titre au chapitre. Ce que Marx en dira de plus dur viendra ensuite, et viendra des faits, non du nom.
Où Marx l'établit : en même temps que le travail nécessaire
Les deux termes naissent à quelques lignes d'intervalle et ne se laissent pas définir séparément. La journée est un tout que la valeur de la force de travail partage en deux ; nommer l'une des parts, c'est nommer l'autre. Il n'y a donc pas de doctrine du surtravail qu'on pourrait exposer seule, et les présentations qui le tentent finissent toujours par réintroduire le travail nécessaire sous un autre nom.
Le chapitre IX en tire immédiatement la conséquence de calcul, et c'est pour cela que le terme y figure : le taux de la plus-value p/v = surtravail/travail nécessaire
. Les deux rapports sont le même vu deux fois — l'un en argent, l'autre en temps —, et cette équivalence est ce qui permet de passer d'une comptabilité à une durée.
Marx ajoute une remarque de méthode qui vaut d'être relevée, parce qu'elle explique le vocabulaire de tout le livre : de même qu'il faut voir dans la valeur une simple coagulation de temps de travail, il est d'une égale importance pour l'entendement de la plus-value de la comprendre comme une simple coagulation de temps de travail extra, comme du surtravail réalisé
. La plus-value n'est pas une somme d'argent qui aurait une origine mystérieuse : c'est du temps, pris et solidifié.
Le capital n'a pas inventé le surtravail
Voici la proposition qui donne au concept toute sa portée, et elle est de celles qu'on n'attend pas d'un livre réputé polémique. Marx ouvre le deuxième paragraphe du chapitre X en désarmant lui-même l'accusation la plus facile : Le capital n'a point inventé le surtravail
.
La suite est une des phrases les plus larges du livre. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production
. Et l'énumération qui suit refuse toute hiérarchie entre les figures du possesseur : Que ce propriétaire soit ϰαλος ϰἀγαθός athénien, théocrate étrusque, citoyen romain, baron normand, maître d'esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne, peu importe
!
Il faut mesurer l'effet de cette concession. En admettant que le surtravail est un fait général, Marx s'interdit de tirer sa critique de son existence : si toute société au-dessus de la subsistance en produit, en produire n'est pas en soi un scandale. Ce qui reste à examiner est donc autre chose — non pas qu'il y ait un surplus, mais comment il est pris. Et c'est là que les sociétés diffèrent : Les différentes formes économiques revêtues par la société, l'esclavage, par exemple, et le salariat, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l'ouvrier
.
Le concept a donc deux étages, et les confondre est l'erreur la plus fréquente. Au premier, le surtravail est une catégorie transhistorique, presque neutre : la part du produit qui excède l'entretien du producteur. Au second, il est pris sous une forme déterminée, et c'est la forme qui fait la différence entre une corvée, un esclavage et un salaire.
Ce que la forme change
Si le surplus est le même, qu'est-ce que la forme change ? Elle change ce qui se voit, et c'est considérable.
Sous la corvée, le partage est inscrit dans l'espace et dans le calendrier : le paysan travaille tant de jours sur sa terre et tant de jours sur celle du seigneur. Le surplus a un lieu, une date, un nom ; personne n'a besoin d'analyse pour le voir. Sous l'esclavage, l'apparence s'inverse : comme l'esclave ne reçoit rien qui ressemble à un prix, tout son travail paraît non payé, y compris la part qui assure son entretien. Sous le salariat, l'apparence s'inverse une seconde fois : comme le salaire est versé pour la journée entière, tout le travail paraît payé, y compris la part qui ne l'est pas.
Ces trois apparences sont également fausses, et Marx y insistera au chapitre XVII en traitant de la forme-salaire. Mais elles ne sont pas également commodes. Une forme qui montre le partage appelle une contrainte ouverte pour l'imposer ; une forme qui l'efface se passe de contrainte visible, puisqu'il ne reste rien à justifier. C'est pourquoi le rapport salarial peut se présenter comme un échange libre entre égaux sans que rien y soit dissimulé au sens ordinaire : la dissimulation est dans la forme, non dans les intentions.
D'où l'illusion que Marx relève en passant, et qui est celle du bénéficiaire lui-même : cette portion forme une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d'une création ex nihilo
. Non qu'il feigne : il voit réellement une somme apparaître au bout de l'opération sans pouvoir dire d'où elle vient, puisque tout a été payé à son prix.
Une grandeur, donc un conflit
Que le surtravail soit une grandeur et non une qualité a une conséquence immédiate : on peut se battre à son sujet, et la lutte porte sur des heures. Marx clôt d'ailleurs le premier paragraphe du chapitre X en décrivant l'histoire de la production capitaliste comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail — entre une classe et une autre, et non entre des personnes.
Cette manière de poser les choses a un mérite qu'on n'apprécie pas assez : elle rend le conflit intelligible sans le moraliser. Aucun des deux camps ne triche ; chacun invoque un droit qui vaut, celui d'acheter l'usage d'une marchandise et celui de ne pas la laisser détruire. Entre deux droits égaux, dira Marx, c'est la force qui décide. La formule n'est pas un renoncement à l'analyse : elle marque l'endroit précis où l'économie n'a plus rien à déterminer.
Il faut noter enfin ce que le concept ouvre du côté des méthodes. Le surtravail peut croître de trois façons, et chacune fera l'objet d'un développement : par allongement de la journée, par contraction du travail nécessaire, ou par intensification — une heure plus dense contenant davantage de travail qu'une heure ordinaire. Ces trois voies épuisent le sujet, et le reste du livre les parcourt.
Le mot qui déplaît, et ce qu'il faut lui reprocher
Une objection revient constamment, et elle mérite mieux que le dédain : parler de surtravail supposerait que l'ouvrier a un droit sur la totalité de son produit, ce qui est une prémisse morale déguisée en analyse. L'objection tombe si l'on lit le texte : Marx écarte explicitement l'idée que le capitaliste triche, il suppose partout que la force de travail est payée à sa valeur, et il ne tire aucune norme de sa description. Le surtravail est défini par une soustraction, non par un dû.
Une seconde objection, plus sérieuse, porte sur la mesure. Si le partage n'est visible nulle part dans la journée, comment saurait-on où il passe ? La réponse est qu'on ne l'observe pas, on le calcule : le travail nécessaire est déterminé par la valeur des subsistances, et cette valeur se mesure comme toute autre. Reste que la mesure suppose acquise la théorie de la valeur, ce qui est une dépendance réelle et qu'il vaut mieux reconnaître que masquer.
Nous nous rangeons pour notre part du côté des lectures qui tiennent la concession du chapitre X pour le moment le plus fort du concept. Un auteur qui voulait accabler aurait gardé pour lui que le surtravail existe partout ; celui-ci l'écrit en tête du paragraphe où il va décrire le boyard valaque et le fabricant anglais côte à côte. C'est en refusant l'argument facile qu'il gagne le difficile : si le surplus n'est pas propre au capital, alors ce qui lui est propre est la forme sous laquelle il le prend — et cette forme, elle, se laisse analyser.
Reste ouverte une question que le livre n'a pas à trancher et qu'il faut se poser en le refermant : une société sans surtravail est-elle concevable ? La phrase de Marx suggère que non, tant qu'il faut entretenir ceux qui ne produisent pas — enfants, malades, vieillards, et tout ce qui s'accumule pour demain. Ce qui pourrait disparaître n'est pas le surplus, c'est le monopole qui décide de sa destination.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, troisième section : le terme naît au chapitre IX, à quelques lignes du travail nécessaire dont il est le complément, et prend son relief au chapitre X, dans le paragraphe qui met le boyard valaque et le fabricant anglais côte à côte.
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