Le Capital, Livre I · Section VI

Chapitre XXIIDifférence dans le taux des salaires nationaux

Chapitre 20 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 22 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le plus court chapitre de la sixième section, et le seul qui sorte des frontières : les salaires les plus élevés se paient là où le travail coûte le moins cher au capital, parce qu'un travail plus intense produit plus de valeur dans le même temps.

Le chapitre qui franchit les frontières

Le chapitre XXII est le plus court de la sixième section, et le seul du Livre I qui prenne pour objet la comparaison entre pays. Il répond à une question que l'on se pose encore chaque fois qu'il est question de délocalisation : comment se fait-il que les salaires les plus élevés se rencontrent là où la production est la plus développée, alors que c'est là aussi que le capital est le plus profitable ?

La réponse suppose tout ce que les chapitres précédents ont établi, et c'est pourquoi elle vient ici. Marx énumère d'abord les circonstances dont dépend, dans chaque pays, la valeur de la force de travail : l'étendue des besoins ordinaires, le prix des subsistances, la grandeur moyenne des familles ouvrières, les frais d'éducation du travailleur, la place du travail des femmes et des enfants, la durée, l'intensité et la productivité du travail. La liste dit assez qu'on ne compare pas des salaires comme on compare des températures.

Pourquoi il clôt la sixième section

Les trois chapitres précédents ont examiné le salaire du point de vue d'un atelier : sa forme générale, puis ses deux modes de paiement. Il restait à changer d'échelle, et l'ordre du livre exigeait que ce fût ici, car la comparaison entre pays met en jeu toutes les grandeurs que la section a distinguées (le salaire nominal, le salaire réel, le prix du travail), auxquelles il faut maintenant ajouter la valeur de l'argent, qui n'est pas la même partout.

Ce chapitre est aussi le seul endroit du Livre I où le marché mondial intervient comme cadre de la mesure, et non comme simple débouché. Marx y renoue avec ce que le chapitre III avait établi de la monnaie universelle ; il annonce surtout un objet que le livre ne traitera pas : le commerce international et les taux de change devaient faire la matière d'un ouvrage ultérieur, qui n'a jamais été écrit. C'est pourquoi ces quelques pages sont plus denses que leur taille ne le laisse croire : elles portent seules une question que l'auteur comptait développer ailleurs.

Le mécanisme, en deux propositions

La première proposition porte sur l'intensité. À l'intérieur d'un pays, un travail plus intense que la moyenne nationale produit plus de valeur dans le même temps ; mais la moyenne elle-même diffère d'un pays à l'autre, et sur le marché mondial les intensités nationales se comparent entre elles. Une nation où l'on travaille plus intensément produit donc, en une journée, une valeur internationale plus grande.

La seconde proposition en tire la conséquence monétaire. La valeur relative de l'argent sera, par conséquent, plus petite chez la nation où la production capitaliste est plus développée que là où elle l'est moins ; il s'ensuit que le salaire nominal y est plus élevé, sans qu'il faille en conclure qu'il en soit de même du salaire réel, c'est-à-dire de la somme de subsistances mises à la disposition du travailleur.

Le résultat est ce paradoxe apparent : on trouvera fréquemment que le salaire journalier hebdomadaire, etc., est plus élevé chez la nation A que chez la nation B, tandis que le prix proportionnel du travail, ce qu'une unité de produit coûte en salaire, y est plus bas. Le pays qui paie le mieux est aussi celui où le travail revient le moins cher.

Ce que cela permet de comprendre aujourd'hui

Ce chapitre bref est l'un de ceux dont l'usage se vérifie le plus immédiatement. Il explique pourquoi la comparaison internationale des salaires, prise brute, n'apprend rien : elle met en regard des sommes d'argent dont la portée diffère, et elle ignore la seule grandeur qui compte pour le capital, ce que coûte une unité de produit.

Il explique aussi pourquoi les bas salaires ne suffisent pas à attirer la production. Une main-d'œuvre mal payée, peu équipée et travaillant sans intensité peut coûter, par unité produite, plus cher qu'une main-d'œuvre bien payée dans un pays fortement mécanisé ; et c'est pourquoi les capitaux ne se déplacent pas simplement vers les pays où les salaires sont les plus faibles. Marx écrit cela en 1867, à partir de comparaisons entre l'Angleterre et le continent ; l'argument n'a pas eu besoin d'être refait.

Il éclaire enfin une difficulté qui traverse tout le mouvement ouvrier depuis lors. Puisque les conditions se comparent à l'échelle du marché mondial et non des frontières, une amélioration obtenue dans un pays se heurte à la concurrence d'un autre ; c'est ce que le chapitre X disait déjà à propos de la législation, en observant qu'aucune limitation ne se règle durablement dans un seul pays.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre s'achève par une polémique contre l'économiste allemand Heinrich Carey, et cette fin mérite qu'on s'y arrête, car elle n'est pas qu'une charge. Carey prétendait établir l'harmonie naturelle des intérêts en comparant les salaires nationaux, et attribuait les antagonismes réels aux interventions extérieures : au commerce, à l'État, et pour finir aux théories de Ricardo. Marx retourne l'argument d'une phrase : un pas de plus, et il va peut-être découvrir que le véritable inconvénient de la production capitaliste, c'est le capital lui-même.

Au-delà de l'ironie, l'enjeu est celui de tout le livre : ou bien les antagonismes sont des accidents que l'on pourrait corriger en supprimant ce qui les provoque, ou bien ils tiennent au rapport lui-même. Les six sections qui précèdent ont établi le second terme ; la septième, qui s'ouvre au chapitre XXIII, va montrer que l'accumulation reproduit ce rapport à une échelle toujours plus grande, et que le sort des salaires s'y décide bien plus que dans les négociations où l'on croit qu'il se joue.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.