La notion

Force productiveProduktivkraft

La grandeur de valeur d'une marchandise varie en raison directe du temps dépensé et en raison inverse de la force productive qui s'y réalise. C'est de ce rapport inverse que sort la solution d'une vieille énigme : pourquoi celui qui n'a à cœur que la valeur d'échange passe sa vie à la faire baisser.

Une richesse qui monte et une valeur qui tombe

Il y a, au deuxième paragraphe du chapitre premier, un fait qui contredit le sens commun et que Marx pose sans l'adoucir : quand on devient plus habile à produire une chose, cette chose vaut moins. Le progrès technique, qui augmente la richesse réelle d'un pays, diminue la valeur de chacun des objets dont cette richesse est faite. Une société qui produirait deux fois plus de tout n'aurait pas deux fois plus de valeur : elle aurait, à quantité de travail égale, exactement la même.

Marx nomme la variable qui commande ce mouvement, et il en donne aussitôt la composition : la force productive du travail, qui de son côté dépend de circonstances diverses, entre autres de l'habileté moyenne des travailleurs, du développement de la science et de son application, des combinaisons sociales de la production, de l'étendue des moyens de produire et des conditions naturelles. La liste vaut d'être lue lentement, parce qu'elle refuse d'emblée de réduire la productivité à l'outillage : l'organisation sociale du travail y figure au même titre que la machine.

Et l'exemple qu'il choisit pour l'introduire est agricole, donc antérieur à toute industrie : La même quantité de travail est représentée, par exemple, par 8 boisseaux de froment, si la saison est favorable, par 4 boisseaux seulement dans le cas contraire. Il faut retenir la forme de cette phrase, car c'est celle du concept tout entier : un terme reste constant, l'autre varie, et c'est de leur rapport que sort la valeur.

La distinction qui fait le concept : le quantum et la force

La grandeur de valeur d'une marchandise dépend de deux choses qu'il ne faut jamais confondre, et Marx les sépare par une formule d'une exactitude arithmétique : La quantité de valeur d'une marchandise varie donc en raison directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle. Le quantum, c'est le temps effectivement dépensé ; la force productive, c'est ce que ce temps rend.

La conséquence est nette et elle se vérifie : plus est grande la force productive du travail, plus est court le temps nécessaire à la production d'un article, et plus est petite la masse de travail cristallisée en lui, plus est petite sa valeur. Le mouvement inverse tient aussi, et Marx l'illustre par une matière dont personne ne doute : Avec des mines plus riches, la même quantité de travail se réaliserait dans une plus grande quantité de diamants dont la valeur baisserait. Il pousse même l'exemple jusqu'à sa limite pour qu'on ne s'y trompe pas : si l'on savait faire du diamant à peu de frais, sa valeur tomberait peut-être au-dessous de celle des briques.

Il faut ici écarter une confusion qui ruine la compréhension de tout le livre. Augmenter la force productive n'est pas travailler plus vite ni plus durement — cela, Marx l'appelle l'intensité du travail, et une heure plus intense est simplement plus d'heure. La force productive est un fait de méthode : le même effort, le même temps, mais un résultat plus grand. Les deux leviers ont des effets opposés sur la valeur unitaire, et les mêler revient à ne plus rien pouvoir démontrer.

Le mécanisme : la journée rend toujours la même valeur

Reste à établir la proposition qui fait de ce concept la clé de la quatrième section, et Marx l'énonce sans détour : Une journée de travail social moyenne dont les limites sont données, produit toujours la même valeur, quelles que soient les variations de la force productive. Une journée de douze heures est douze heures de travail social, qu'elle rende cent pièces ou mille : le total ne change pas, seul son partage entre les pièces change.

Deux effets en découlent, opposés en apparence et solidaires en fait. La valeur des marchandises est en raison inverse de la productivité du travail d'où elles proviennent — donc la valeur de chaque objet baisse. Mais la force de travail est elle-même achetée à la valeur de ses subsistances, de sorte que Il en est de même de la force de travail, puisque sa valeur est déterminée par la valeur des marchandises, et que le temps nécessaire à la reproduire se raccourcit d'autant. Or ce qui est retiré au travail nécessaire est ajouté au surtravail : Par contre, la plus-value relative est en raison directe de la productivité du travail.

Marx chiffre alors le mécanisme, et le chiffre vaut mieux que tout commentaire : Pour reproduire la force de travail, il fallait d'abord dix heures par jour et maintenant six heures suffisent. Quatre heures sont ainsi dégagées et peuvent être annexées au domaine du surtravail. La journée n'a pas bougé d'une minute et la plus-value a doublé. De là le penchant qu'il décrit comme constant : Le capital a donc un penchant incessant et une tendance constante à augmenter la force productive du travail pour baisser le prix des marchandises, et par suite celui du travailleur.

Ce que le concept résout : une vieille énigme

L'économie politique se heurtait depuis longtemps à une contradiction qu'elle ne savait pas nommer : comment se fait-il que le producteur, dont tout l'intérêt est la valeur d'échange, passe sa vie à la faire baisser ? Aucune malice ni aucun aveuglement ne l'expliquent, et Marx montre que la question était mal posée.

La solution tient dans la superposition des deux rapports qu'on vient d'établir : comme la plus-value relative croît en raison directe du développement de la force productive du travail, tandis que la valeur des marchandises est en raison inverse du même développement, il s'ensuit que les mêmes procédés qui abaissent le prix d'un objet élèvent la plus-value qu'il renferme. On a dès lors la solution de la vieille énigme ; on n'a plus à se demander pourquoi le capitaliste qui n'a à cœur que la valeur d'échange s'efforce sans cesse de la rabaisser.

Il faut noter la précision du raisonnement sur le point suivant, car c'est là que se joue la différence entre l'intention et l'effet. Le producteur qui abaisse le prix des chemises ne cherche pas à réduire la valeur de la force de travail ; il cherche l'avantage passager que lui donne, sur ses concurrents, une méthode qu'ils n'ont pas encore. Mais au bout du compte, ce n'est qu'en contribuant à ce résultat qu'il contribue à l'élévation du taux général de la plus-value. Le résultat social ne suppose donc pas qu'il ait été voulu par personne, et c'est le propre des lois que Marx dégage.

Ce que le concept ouvre : trois formes du même levier

Toute la quatrième section n'est que l'inventaire des manières de relever la force productive, et l'on comprend mieux son ordre quand on l'a vue comme telle. La coopération l'élève par la seule réunion des forces ; la division du travail l'élève en décomposant le métier, ce dont Marx dit qu'elle multiplie la force productive du travail ; le machinisme l'élève en faisant passer l'adresse de la main au mécanisme. Trois figures, un seul levier.

Le concept commande également la lecture de deux notions ultérieures. La composition organique du capital s'élève parce que chaque ouvrier met en œuvre une masse croissante de moyens de production — ce qui est la face matérielle de la même élévation. Et la loi tendancielle du taux de profit en tire sa prémisse : le mouvement qui augmente la plus-value relative augmente aussi le capital constant qu'il faut avancer, et ces deux effets ne vont pas dans le même sens.

Marx relève enfin une ironie que les économistes de son temps lui fournissaient d'eux-mêmes, et qu'il cite sans commentaire parce qu'elle se suffit : on lit chez eux, à une page, que l'ouvrier doit des remerciements infinis au capital, qui par le développement des forces productives, abrège le temps de travail nécessaire, et à la page suivante qu'il devra prouver cette reconnaissance en travaillant quinze heures au lieu de dix.

Lectures et contresens

Le contresens le plus fréquent consiste à conclure de ce chapitre que Marx tiendrait le progrès technique pour néfaste. Rien dans le texte ne l'autorise, et la phrase qui commande tout dit exactement le contraire de ce qu'on lui prête : Le développement de la force productive du travail, dans la production capitaliste, a pour but de diminuer la partie de la journée où l'ouvrier doit travailler pour lui-même. Le membre de phrase à ne pas laisser tomber est dans la production capitaliste : ce qui est en cause n'est pas la force productive, c'est l'usage qu'un rapport social déterminé en fait. C'est la même distinction que celle établie pour l'appendice de la machine, et elle vaut ici pour la même raison.

Le second contresens est plus technique et il fausse tous les calculs de qui s'y laisse prendre : il consiste à croire qu'une hausse de la productivité augmente la valeur produite. Elle augmente la masse des valeurs d'usage et laisse la valeur inchangée. Nous nous rangeons ici à la lecture qui tient ferme cette distinction, car elle seule permet de comprendre pourquoi une économie plus riche n'est pas nécessairement une économie où le taux de profit est plus élevé — question qui occupe le Livre III et qu'on ne peut même pas poser si l'on a confondu les deux grandeurs.

Une remarque de vocabulaire, enfin. Roy traduit tantôt par force productive, tantôt par productivité, là où l'allemand distingue Produktivkraft et Produktivität ; les deux mots désignent ici la même chose et l'on ne perd rien à les tenir pour équivalents. Ce qu'il faut en revanche continuer de distinguer, c'est la force productive et l'intensité : le chapitre XVII y consacre une comparaison entière, et il montre qu'une intensité plus grande augmente la valeur produite tandis qu'une force productive plus grande ne l'augmente pas.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres I et XII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, chapitre premier, deuxième paragraphe, où la force productive entre comme la variable qui fait varier la valeur ; puis chapitre XII, « La notion de la plus-value relative », où le capital s'en saisit comme d'un moyen. Toute la quatrième section en est l'inventaire.