Peinture : un vieil homme à lunettes, en gilet et foulard rouge, assis derrière un métier à tisser à bras en bois ; la toile en cours occupe le premier plan, une lampe pend à droite.

Force productiveProduktivkraft

Un tisserand à bras, à son métier. Le métier à vapeur a réduit de moitié le temps nécessaire pour tisser une pièce ; lui y passe toujours le même temps, mais chacune de ses heures ne compte plus que pour une demi-heure de travail social. Frederick William Jackson (1859-1918), The Last of the Hand Loom Weavers. Touchstones, Rochdale (via Art UK), domaine public.

En bref

La force productive du travail désigne, chez Marx, ce qu'une quantité donnée de travail rend en produits. Elle dépend de l'habileté des travailleurs, de la science, de l'organisation de la production, des moyens de produire et de la nature. Marx l'introduit au premier chapitre du Capital (1867) : plus elle est grande, moins chaque marchandise contient de travail, et moins elle vaut. Le progrès technique multiplie donc les richesses sans augmenter la valeur, et le capital s'en sert pour allonger le surtravail.

Ce qu'il faut retenir

  1. La force productive est ce qu'une quantité donnée de travail rend en produits. Elle dépend de l'habileté, de la science, de l'organisation du travail, des moyens de produire et des conditions naturelles.
  2. La valeur d'une marchandise varie comme le temps de travail dépensé et en sens inverse de la force productive. Quand le même temps donne deux fois plus de produits, chacun vaut deux fois moins.
  3. Une journée de travail rend toujours la même valeur, quelle que soit la force productive. Celle-ci multiplie les objets utiles sans rien ajouter à la valeur totale.
  4. Quand les subsistances coûtent moins de travail, l'ouvrier reproduit son salaire en moins d'heures. Le reste de la journée passe au surtravail : c'est la plus-value relative.
  5. Le capitaliste fait baisser la valeur de ses marchandises parce que les mêmes procédés augmentent la plus-value qu'elles contiennent. La coopération, la manufacture et la machine sont les moyens de ce mouvement.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Pourquoi une chose vaut-elle moins quand on sait mieux la faire ?

Parce que la valeur d'une marchandise se mesure au temps de travail qu'il faut pour la produire. Quand le même temps donne plus de produits, chacun d'eux en contient moins, et vaut moins.

Le fait contredit le sens commun, et Marx le pose dès le premier chapitre du Capital, avant même d'avoir parlé du capital. On s'attend à ce qu'un progrès dans la manière de produire enrichisse en valeur. Il enrichit en choses, il multiplie les objets utiles, mais chacun de ces objets vaut moins qu'avant. Une société qui saurait produire deux fois plus de tout n'aurait pas pour autant deux fois plus de valeur : à quantité de travail égale, elle en aurait autant.

La variable qui commande ce mouvement porte un nom, la force productive du travail : ce qu'une quantité donnée de travail rend en produits. Marx en donne aussitôt la composition. Le temps de production varie avec la force productive du travail, qui de son côté dépend de circonstances diverses, entre autres de l’habileté moyenne des travailleurs, du développement de la science et de son application technique, des combinaisons sociales de la production, de l'étendue des moyens de produire et des conditions naturelles. La liste mérite d'être lue lentement. L'outillage n'y figure qu'à côté de l'habileté, de la science, de l'organisation du travail et de la nature.

Le premier exemple de Marx est d'ailleurs agricole, donc antérieur à toute machine : la même quantité de travail est représentée, par exemple, par 8 boisseaux de froment, si la saison est favorable, par 4 boisseaux seulement dans le cas contraire. La phrase a déjà la forme de tout le concept. Un terme reste fixe, le travail dépensé ; l'autre varie, la quantité de produit ; et la valeur de chaque boisseau dépend du rapport entre les deux.

L'exemple de Marx : le tisserand à bras

Quelques lignes plus haut, Marx raconte ce qui arrive au tisserand anglais quand le métier à vapeur se répand. Il faut désormais peut-être moitié moins de travail pour transformer une quantité de fil en tissu. Le tisserand qui travaille encore à la main met le même temps qu'avant, avec la même peine, et sort la même pièce. Pourtant le produit de son heure ne représenta plus que la moitié d’une heure sociale de travail, et ne donna plus que la moitié de la valeur d'avant.

Rien n'a changé dans son atelier. C'est la force productive de sa branche, ailleurs, chez d'autres, qui a doublé. La valeur de sa pièce se règle sur le temps socialement nécessaire, et ce temps vient d'être divisé par deux sans lui.

Qu'est-ce qui fait varier la valeur d'une marchandise, et dans quel sens ?

Deux choses, qui agissent en sens contraires : le temps de travail dépensé la fait monter, la force productive la fait baisser. Il faut les tenir séparées.

Marx sépare les deux grandeurs par une formule d'arithméticien : la quantité de valeur d’une marchandise varie donc en raison directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle. Le quantum est le temps effectivement dépensé. La force productive est ce que ce temps rend. Si l'on double le temps, la valeur double ; si l'on double la force productive, la valeur de chaque article est divisée par deux.

La conséquence se lit dans la phrase suivante, qui en donne la mécanique : plus est grande la force productive du travail, plus est court le temps nécessaire à la production d’un article, et plus est petite la masse de travail cristallisée en lui, plus est petite sa valeur. Le mouvement vaut dans l'autre sens, et Marx choisit pour le montrer la matière la plus chère qu'il connaisse. Les diamants se trouvent rarement, il faut beaucoup de temps pour en trouver un, et ils renferment beaucoup de travail sous un petit volume. Il s'appuie sur Eschwege : en 1823, le produit de quatre-vingts ans d'exploitation des mines de diamants du Brésil n'avait pas encore atteint le prix du produit moyen d'une année et demie des plantations de sucre ou de café du même pays, alors qu'il représentait beaucoup plus de travail.

Gravure coloriée : au bord d'une rivière, des esclaves penchés lavent le gravier dans des auges de bois, l'un lève les bras ; à droite, deux surveillants sont assis sur des sièges hauts, sous des palmiers.
Au Brésil, des esclaves lavent le gravier des rivières pour en tirer quelques diamants, sous l'œil de surveillants assis. Beaucoup de travail pour un petit volume : c'est ce qui fait la valeur du diamant. Planche de John Mawe, Travels in the Interior of Brazil, Londres, Longman, édition de 1822. Internet Archive, domaine public.

Puis il renverse l'hypothèse : avec des mines plus riches, la même quantité de travail se réaliserait dans une plus grande quantité de diamants dont la valeur baisserait. Si l'on savait changer le charbon en diamant à peu de frais, ajoute-t-il, le diamant pourrait valoir moins que la brique. La cherté de la pierre tient au travail qu'elle coûte, et à rien d'autre.

Une confusion menace ici tout le reste du livre, et Marx la dissipe au chapitre XVII. Augmenter la force productive ne veut pas dire travailler plus vite ou plus durement. Cela, Marx l'appelle l'intensité du travail, et les deux leviers n'ont pas le même effet : Si sa productivité augmente, le travail rend dans le même temps plus de produits, mais non plus de valeur. Un travail plus intense, au contraire, rend aussi plus de valeur, parce qu'il dépense plus de travail dans la même heure. La force productive est une affaire de méthode : le même effort, pendant le même temps, avec un résultat plus grand.

Que devient la valeur d'une journée quand la force productive augmente ?

Elle ne change pas. La journée rend toujours la même valeur, qui se partage seulement entre plus de produits. Parmi ces produits se trouvent ceux dont vit l'ouvrier, et l'effet se reporte sur son salaire.

Marx énonce la règle au chapitre XII : une journée de travail social moyenne dont les limites sont données, produit toujours la même valeur, quelles que soient les variations de la force productive. Douze heures de travail social restent douze heures, qu'elles donnent cent pièces ou mille. Le total est fixe ; c'est sa répartition entre les pièces qui change.

L'exemple de Marx : douze pièces, puis vingt-quatre

Au chapitre XII, Marx prend une journée de douze heures qui fabrique douze pièces d'un article quelconque, valant douze shillings. La moitié de cette valeur vient des matières consommées, l'autre moitié du travail. Chaque pièce vaut donc un shilling, soit douze pence : six pour la matière, six pour le travail ajouté.

Un capitaliste double la productivité par un nouveau procédé, et l'on fait vingt-quatre pièces dans les mêmes douze heures. La matière de chaque pièce coûte toujours six pence, mais le travail n'y ajoute plus que trois pence, et la pièce tombe à neuf pence. Comme l'écrit Marx, la journée de travail ne crée toujours qu’une valeur de 6 shillings, mais c’est sur un nombre de produits double qu’elle se distribue maintenant. L'ouvrier n'a pas travaillé une minute de plus et n'a pas créé un penny de valeur supplémentaire. Il a créé deux fois plus d'objets utiles.

De là deux effets qui semblent opposés et vont ensemble. D'un côté, la valeur des marchandises est en raison inverse de la productivité du travail d’où elles proviennent. De l'autre, la force de travail est elle-même vendue à la valeur des subsistances qu'il faut pour l'entretenir : il en est de même de la force de travail, puisque sa valeur est déterminée par la valeur des marchandises. Quand le pain, le drap et les chemises coûtent moins de travail, l'ouvrier reproduit en moins d'heures l'équivalent de son salaire. Ce que la journée perd en travail nécessaire, elle le gagne en surtravail, si bien que par contre, la plus-value relative est en raison directe de la productivité du travail.

Marx chiffre le résultat : pour reproduire la force de travail, il fallait d’abord dix heures par jour et maintenant six heures suffisent. Quatre heures sont ainsi dégagées et peuvent être annexées au domaine du surtravail. La journée n'a pas été allongée et la plus-value a grandi. On comprend le penchant que Marx prête au capital : le capital a donc un penchant incessant et une tendance constante à augmenter la force productive du travail pour baisser le prix des marchandises, et par là le prix du travailleur.

Pourquoi le capitaliste cherche-t-il à faire baisser la valeur qu'il recherche ?

Parce que les mêmes procédés qui abaissent la valeur de chaque marchandise augmentent la plus-value qu'elle contient. L'énigme disparaît dès qu'on tient ensemble les deux rapports.

La contradiction est ancienne. Marx rappelle que le docteur Quesnay, l'un des fondateurs de l'économie politique, la lançait déjà à ses adversaires, qui n'avaient rien à répondre. Comment celui qui ne pense qu'à la valeur d'échange peut-il passer sa vie à la faire baisser ? Marx montre que la question était mal posée.

La réponse tient à la superposition des deux rapports établis plus haut : comme la plus-value relative croît en raison directe du développement de la force productive du travail, tandis que la valeur des marchandises est en raison inverse du même développement, les mêmes procédés qui abaissent le prix d'un objet élèvent la plus-value qu'il renferme. On a dès lors la solution de la vieille énigme ; on n’a plus à se demander pourquoi le capitaliste qui n’a à cœur que la valeur d’échange s’efforce sans cesse de la rabaisser.

Reste à distinguer l'intention de l'effet. Le fabricant de chemises qui introduit une méthode nouvelle ne cherche pas à faire baisser la valeur de la force de travail dans tout le pays. Il cherche l'avantage passager que lui donne une méthode que ses concurrents n'ont pas encore. Dans l'exemple de Marx, ses pièces coûtent neuf pence de travail et de matière quand la moyenne en coûte douze ; il peut les vendre dix pence, au-dessous du prix commun, et empocher un penny de plus par pièce. Marx appelle ce gain une plus-value extra. La concurrence généralise ensuite la méthode, et l'avantage disparaît. Mais au bout du compte, ce n’est qu’en contribuant à ce résultat qu’il contribue à l’élévation du taux général de la plus-value. Le résultat social n'a été voulu par personne, et c'est le propre des lois que Marx dégage.

Par quels moyens le capital élève-t-il la force productive ?

Par la coopération, par la division du travail et par la machine. La quatrième section du Livre I les étudie dans cet ordre, et chacune est une manière de tirer plus de produits du même temps.

La quatrième section s'ouvre sur le chapitre XII, qui pose le principe, puis en fait l'inventaire. La coopération élève la force productive par la seule réunion de nombreux ouvriers sous un même commandement. La division du travail l'élève en décomposant le métier : comparée au métier indépendant, la manufacture fournit plus de produits en moins de temps, c'est-à-dire qu'elle multiplie la force productive du travail. Le machinisme l'élève en faisant passer l'adresse de la main à un mécanisme. Trois figures se succèdent, et le levier reste le même.

Le concept commande aussi deux notions qui viennent plus tard. La composition organique du capital s'élève parce que chaque ouvrier met en œuvre une masse croissante de matières et d'instruments : c'est la face matérielle de la même élévation. La loi tendancielle de la baisse du taux de profit, exposée au Livre III, en tire sa prémisse. Le mouvement qui augmente la plus-value relative augmente aussi la part du capital avancée en moyens de production, et ces deux effets ne vont pas dans le même sens.

Marx relève enfin une ironie que les économistes de son temps lui fournissaient eux-mêmes. On lit chez Mac-Culloch ou chez Senior, à une page, que l'ouvrier doit des remerciements infinis au capital, qui, par le développement des forces productives, abrège le temps de travail nécessaire. À la page suivante, on lit qu'il devra prouver sa reconnaissance en travaillant désormais quinze heures au lieu de dix. Marx cite les deux pages sans commentaire.

Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?

Le mot a deux usages chez Marx, une grandeur mesurable au Livre I et un sens historique au pluriel. La plupart des contresens viennent de ce qu'on les confond, ou de ce qu'on attribue à la technique ce qui revient au rapport social.

Dans le Capital, la force productive du travail est une grandeur : ce qu'une heure de travail rend en produits, dans une branche donnée. Roy emploie indifféremment « force productive » et « productivité » pour la désigner, et l'on ne perd rien à les tenir pour synonymes. Ailleurs, le pluriel « forces productives » désigne l'ensemble des moyens dont une société dispose pour produire. Le Manifeste dit que la bourgeoisie en a créé de plus colossales que toutes les générations passées, et la préface de la Contribution de 1859 fait de leur conflit avec les rapports de production le moteur des grandes transformations sociales. Le concept du Livre I donne à ce schéma sa mesure : on y voit, chiffre en main, ce qu'un progrès de la production fait à la valeur et au partage de la journée.

Une phrase du chapitre XII résume l'analyse. Elle dit à quoi sert la force productive, mais elle le dit d'une société déterminée : le développement de la force productive du travail, dans la production capitaliste, a pour but de diminuer la partie de la journée où l’ouvrier doit travailler pour lui-même. Le membre de phrase qu'on laisse tomber est « dans la production capitaliste ». Marx fait la même distinction à propos de la machine, qu'il sépare de son emploi capitaliste : c'est le sens de l'appendice de la machine.

On lit souvent Marx tiendrait le progrès technique pour néfaste, puisqu'il sert à accroître l'exploitation.

Ce que dit le texte Ce qui accroît l'exploitation est l'usage qu'un rapport social fait du progrès, « dans la production capitaliste ». La force productive, elle, libère du temps ; c'est la société qui décide à qui ce temps revient.

On lit souvent Une hausse de la productivité augmenterait la valeur produite, puisque l'on produit davantage.

Ce que dit le texte Elle augmente la masse des valeurs d'usage, c'est-à-dire des objets utiles, et laisse la valeur de la journée inchangée. Sans cette distinction, on ne peut même pas poser la question du Livre III : pourquoi une économie plus riche n'a pas forcément un taux de profit plus élevé.

On lit souvent Accroître la force productive, ce serait faire travailler plus vite ou plus dur.

Ce que dit le texte Cela, Marx l'appelle l'intensité, et il l'oppose à la productivité au chapitre XVII : un travail plus intense rend plus de valeur, un travail plus productif rend seulement plus de produits.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi le tisserand à bras de Marx produit-il moins de valeur qu'avant alors qu'il travaille autant ?

Parce que la valeur se règle sur le temps de travail socialement nécessaire, et non sur le temps que chacun passe à l'ouvrage. Le métier à vapeur a réduit de moitié le temps nécessaire pour tisser une même quantité de fil. Chacune des heures du tisserand ne compte plus que pour une demi-heure de travail social.

En quoi une hausse de la force productive se distingue-t-elle d'une hausse de l'intensité du travail ?

L'intensité fait dépenser plus de travail dans la même heure : elle augmente à la fois les produits et la valeur. La force productive tire plus de produits du même travail : la valeur totale reste la même et se partage entre plus d'objets. Marx compare les deux cas au chapitre XVII.

Comment la baisse du prix des marchandises augmente-t-elle la plus-value ?

La force de travail se paie à la valeur des subsistances qui l'entretiennent. Si ces subsistances coûtent moins de travail, l'ouvrier produit l'équivalent de son salaire en moins d'heures. La journée gardant sa longueur, les heures dégagées vont au surtravail, donc à la plus-value.

L'étagère du potier, en six temps

Un séchoir de potier à quatre tablettes : sur chacune un bout de chandelle identique, une rangée de pots de plus en plus nombreuse, et un jeton de terre de plus en plus petit.
Quatre tablettes, quatre chandelles identiques : la même journée à chaque fois. Les pots vont de deux à seize sans changer de taille, et le jeton, ce que vaut un pot, rapetisse de moitié d'une tablette à l'autre. D'après le texte : Livre I, chapitre I →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres I, XII, XIV et XVII, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, chapitre premier, où la force productive entre comme la variable qui fait varier la valeur ; puis chapitre XII, « La notion de la plus-value relative », où le capital s'en saisit comme d'un moyen. La quatrième section en fait l'inventaire, et le chapitre XVII la sépare de l'intensité du travail.