Le Capital, Livre I · Section VII
Chapitre XXIIIReproduction simple
Chapitre 21 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 23 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Le même procès, vu non plus une fois mais dans sa répétition, et tout change de sens : au bout de quelques années le capitaliste a consommé l'équivalent de son capital d'origine, et ce qu'il possède est du travail d'autrui capitalisé. Ce chapitre ne démontre rien de neuf ; il fait voir autrement.
Le même procès, vu deux fois
La septième section s'ouvre sans qu'aucun fait nouveau soit introduit. Tout ce qui va être dit du chapitre XXIII porte sur ce que les six sections précédentes ont déjà décrit : un capitaliste avance de l'argent, achète des moyens de production et de la force de travail, obtient un produit qui vaut davantage. La seule différence est que l'on cesse de considérer ce procès une fois, et qu'on le considère dans sa répétition.
Ce changement de point de vue suffit à faire apparaître des choses que l'examen isolé rendait invisibles, et le chapitre le pose dès ses premières lignes : tout procès de production social est donc en même temps procès de reproduction
. Une société ne peut pas plus cesser de produire que de consommer ; ce qui est vrai de toute société l'est aussi de celle-ci, et il faut donc demander ce que la production capitaliste reproduit, en même temps que ses marchandises.
Une hypothèse que Marx sait fausse, et pourquoi il la fait
Le chapitre suppose que toute la plus-value est consommée par le capitaliste, sans qu'aucune part en soit capitalisée. C'est la reproduction simple, et Marx avertit lui-même qu'elle ne se rencontre pas telle quelle : le chapitre suivant introduira l'accumulation, c'est-à-dire la reproduction sur une échelle progressive, qui est le cas réel.
Pourquoi alors s'arrêter à une fiction ? Parce qu'elle isole un effet. Si l'on montre que la simple répétition du procès, même sans croissance, suffit à changer la nature de ce qu'on possède et à reproduire le rapport de classe, alors l'accumulation ne sera pas la cause de ces phénomènes : elle en sera seulement l'amplification. C'est un raisonnement de méthode que le livre emploie souvent, et qu'il faut reconnaître pour ne pas reprocher à Marx une hypothèse dont il connaît mieux que personne l'irréalité.
Au bout de combien d'années le capital n'est-il plus le sien ?
Le raisonnement le plus frappant du chapitre est arithmétique, et il tient en quelques lignes. Un capitaliste avance mille livres et en tire chaque année deux cents de plus-value, qu'il dépense entièrement. Au bout de cinq ans, il a consommé mille livres — exactement la somme qu'il avait avancée —, et pourtant son capital est toujours là, intact. D'où vient-il ? Il ne peut venir que de la plus-value produite dans l'intervalle. La règle est générale : en divisant le capital avancé par la plus-value annuellement consommée, on obtient le nombre d'années ou de périodes de production après l'écoulement desquelles le capital primitif a été consommé par le capitaliste
, et a par conséquent disparu.
La conséquence est considérable, et elle porte sur le titre de propriété lui-même. Quelle que soit l'origine de la mise de départ — héritage, épargne, chance ou vol —, la question devient sans objet au bout d'un certain nombre de cycles : la reproduction simple suffit donc pour transformer tôt ou tard tout capital avancé en capital accumulé ou en plus-value capitalisée
. Marx n'a donc pas besoin d'établir que le premier capital fut mal acquis pour conclure ; il lui suffit de laisser tourner le mécanisme.
La consommation de l'ouvrier, et à qui elle appartient
Le chapitre contient ensuite une analyse que l'on cite rarement et qui est l'une des plus dérangeantes du livre. Marx distingue deux consommations chez le travailleur : la consommation productive, où il use les moyens de production, et la consommation individuelle, où il mange et dort. Dans la première il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste
; dans la seconde il s'appartient à lui-même.
Mais cette seconde consommation, précisément parce qu'elle reproduit la force de travail que le capital achètera demain, tombe elle aussi sous le compte du capital. Marx le dit par une comparaison qui ne laisse rien à ajouter : les vivres qui entretiennent la force de l'ouvrier jouent le même rôle que l'eau et le charbon donnés en pâture à la machine à vapeur
. Il ajoute — et la nuance est capitale — que l'ouvrier n'est obligé d'en faire un simple incident de la production que dans les conditions décrites aux chapitres X et XV : ce n'est pas la nature du salariat, c'est le résultat d'un rapport de forces.
Ce qu'il faut en garder
La conclusion du chapitre est l'une des plus fortes du Livre I, et elle en résume l'objet en une ligne :
Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Ce que la répétition fabrique, c'est en effet le travailleur lui-même comme vendeur perpétuel de sa force. Il a reçu un salaire, il l'a dépensé pour vivre, il revient donc sur le marché dans l'état exact où il s'y présentait la première fois. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel
; et sa dépendance, ajoute Marx, se trouve dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat
et par le changement des employeurs.
On mesure alors la place de ce chapitre dans l'économie du livre. Le chapitre VI avait dû supposer, pour expliquer l'achat de la force de travail, l'existence d'hommes libres et dépourvus de moyens de production ; il avait renvoyé à l'histoire le soin d'expliquer d'où ils venaient. Le chapitre XXIII montre que le procès, une fois lancé, produit lui-même cette condition et n'a plus besoin de l'histoire : il ne restera plus à la huitième section qu'à raconter le commencement.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.