Le Capital, Livre I · Section VII

Chapitre XXIVTransformation de la plus-value en capital

Chapitre 22 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 24 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le chapitre où le droit de propriété se retourne sans qu'aucune de ses règles soit violée : la loi qui faisait du produit la propriété de son producteur fait maintenant du travail d'autrui la propriété de celui qui l'emploie. Et c'est le même droit.

Comment le capital sort de la plus-value

Le chapitre XXIV renverse l'ordre de la question qui a occupé tout le livre, et il l'annonce dans sa première phrase : nous avons vu comment la plus-value naît du capital ; nous allons maintenant voir comment le capital sort de la plus-value. Le chapitre précédent avait supposé que le capitaliste consommait tout ; on suppose maintenant qu'il en capitalise une part, ce qui est le cas réel — et l'on obtient la reproduction sur une échelle progressive, c'est-à-dire l'accumulation.

L'objet du chapitre n'est pourtant pas de décrire cette croissance, qui va de soi, mais d'en tirer une conséquence juridique. Si le capital n'est bientôt plus qu'un travail d'autrui capitalisé — ce que le chapitre XXIII a établi —, que devient le titre par lequel on le possède ?

Un droit qui se retourne sans être violé

La première partie porte l'argument central, et le titre que Roy lui donne l'énonce sans détour : comment le droit de propriété de la production marchande devient le droit d'appropriation capitaliste. Il faut suivre ce raisonnement pas à pas, car sa force tient à ce qu'il n'accuse personne.

Au départ, la règle est celle-ci : chacun possède ce qu'il a produit, et n'obtient d'autrui qu'en donnant l'équivalent. C'est le droit le plus incontestable qui soit, et l'achat de la force de travail s'y conforme rigoureusement : la conversion primitive de l'argent en capital s'opère donc conformément aux lois économiques de la production marchande et au droit de propriété qui en dérive. Et pourtant le résultat est double : le produit appartient au capitaliste, et sa valeur contient une plus-value qui a coûté du travail à l'ouvrier sans rien coûter à son acheteur.

Répétez l'opération, et le second cycle emploiera un capital issu du premier. Marx énonce alors la conclusion, et elle est d'une exactitude redoutable : supposé qu'à chaque transaction prise à part les lois de l'échange s'observent, le mode d'appropriation peut changer de fond en comble sans que le droit de propriété s'en ressente en rien. Le droit reste le même, il s'applique de la même manière, et il produit désormais l'inverse de ce qu'il produisait : non plus la propriété du produit de son travail, mais la propriété du travail d'autrui.

C'est l'un des raisonnements les plus élégants du livre, et l'un des plus mal compris. Marx ne dit pas que la propriété est un vol ; il montre qu'une règle parfaitement respectée peut engendrer son contraire dès lors que change ce à quoi elle s'applique.

L'abstinence, ou la vertu comme catégorie économique

La troisième partie s'en prend à la théorie qui expliquait le profit par l'abstinence du capitaliste, formulée par Nassau Senior — le même économiste qui avait soutenu, à Manchester, que tout le profit provenait de la dernière heure de la journée. La thèse est simple : le capitaliste aurait pu consommer, il s'est privé, et le profit rémunère cette privation.

Marx la traite avec une ironie qui ne masque pas l'argument. Elle remplace les catégories économiques par des phrases de Tartuffe, voilà tout, écrit-il ; et il cite cette perle de Senior : quand le sauvage, nous apprend Senior, fabrique des arcs, il exerce une industrie, mais il ne pratique pas l'abstinence. La réponse est de fait : on a produit des moyens de production dans toutes les sociétés, et sans que personne y touchât d'intérêt.

Contre cette vertu, Marx oppose ce qui pousse réellement à accumuler, et il le résume par une formule empruntée à la langue religieuse : Accumulez, accumulez ! C'est la loi et les prophètes ! Ce n'est pas une disposition morale mais la condition d'existence du capitaliste dans la concurrence — celui qui n'accumule pas est éliminé —, et l'on retrouve ici ce que le chapitre IV avait dit du capitaliste comme simple personnification d'un mouvement.

Le fonds de travail, ou l'illusion d'une somme fixe

La cinquième partie, brève, achève le chapitre sur une erreur qui a la vie dure. On soutenait, au nom de la science, qu'il existe un fonds de travail — une masse de richesse déterminée d'avance, dont les salaires ne seraient qu'une division ; d'où il suivait que toute hausse obtenue par les uns se paierait par la baisse des autres, et que la revendication salariale est vaine par nature.

Marx observe d'abord que ce prétendu fonds n'est pas une donnée naturelle : il dépend de ce que les possédants consomment, gaspillent ou conservent. Il note ensuite que Bentham, l'oracle philistin du dix-neuvième siècle, a élevé ce préjugé au rang d'un dogme. La critique n'a rien perdu de son actualité, car l'argument reparaît sous d'autres noms chaque fois qu'on présente la richesse à répartir comme une grandeur donnée d'avance et indépendante du partage lui-même.

Ce qu'il faut en garder

La quatrième partie, la plus longue du chapitre, énumère les circonstances qui déterminent l'étendue de l'accumulation indépendamment du partage entre revenu et capital : le degré d'exploitation, la productivité du travail, la différence croissante entre le capital employé et le capital consommé, et la grandeur du capital avancé. C'est le matériau que le chapitre XXV mettra en mouvement, et il vaut mieux le parcourir que le lire de près.

Trois acquis, pour finir.

Le premier est que l'accumulation n'a pas besoin d'être expliquée par une vertu. Elle est imposée par la concurrence, elle est la condition de survie de chaque capital, et c'est pourquoi elle ne s'arrête pas lorsque les besoins sont satisfaits — le chapitre IV l'avait annoncé, celui-ci le démontre à l'échelle de la société.

Le deuxième est que la reproduction élargie transforme le rapport qu'elle reproduit : chaque cycle emploie plus d'ouvriers avec un capital plus grand, et le travail d'hier finance l'achat du travail de demain. La classe ouvrière, écrit Marx dans une formule que l'on cite souvent hors de son contexte, produit elle-même le capital qui l'emploie.

Le troisième est méthodique, et il prépare la lecture du chapitre suivant. Le chapitre XXIV a supposé la composition du capital constante : autant de machines et de matières pour un ouvrier. Cette hypothèse est fausse, et Marx le sait ; il la lève au chapitre XXV, et c'est de cette levée que sortira la loi générale de l'accumulation.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.