Le Capital, Livre I · Section II

Chapitre IVFormule générale du capital

Il appartient au chapitre 4 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 3 chapitres (IV à VI) ; chapitre 4 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Douze pages, une seule idée, et le renversement le plus économique du livre : l'ordre des deux mêmes actes suffit à changer la nature du mouvement. On vendait pour acheter ; on achète pour vendre, et le but n'est plus hors du mouvement mais en lui.

Douze pages, et le livre change d'objet

Le quatrième chapitre est l'un des plus courts et l'un des plus décisifs. Tout ce qui précédait portait sur la marchandise, sur l'argent et sur la circulation, c'est-à-dire sur un monde où l'on échange pour consommer ; à partir d'ici, le livre porte sur le capital. Or ce passage ne s'opère ni par l'introduction d'un objet nouveau, ni par un changement d'échelle : il s'opère par l'inversion de deux actes que nous connaissons déjà.

On vendait pour acheter, ce que Marx écrit M—A—M ; on achète maintenant pour vendre, A—M—A′. Les deux formules contiennent les mêmes actes et les mêmes personnages : seul l'ordre diffère. Toute la question du chapitre est de savoir si cette différence est réellement formelle, comme elle en a l'air, ou si elle suffit à faire naître un mouvement d'une autre nature, et c'est le second terme de l'alternative que Marx établit.

Le chapitre s'ouvre d'ailleurs sur un rappel qui interdit de tenir le capital pour une chose éternelle : la circulation des marchandises est le point de départ du capital, et l'histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIe siècle. Le capital a un âge ; ce qui sera démontré tout au long, et qui trouvera son récit dans la huitième section, est ici posé dès la première phrase.

Pourquoi il ouvre la deuxième section

Sa place tient à une exigence d'ordre. Marx ne pouvait pas définir le capital avant d'avoir établi ce qu'est l'argent, puisque le capital se présente d'abord comme de l'argent ; et il ne pouvait pas non plus définir l'argent à partir du capital, sous peine de supposer acquis ce qu'il s'agit d'expliquer. La deuxième section commence donc là où la première s'est arrêtée : la circulation simple a été parcourue jusqu'à ses dernières fonctions, et l'on constate qu'aucune d'elles n'a enrichi personne.

Ce chapitre est le premier des trois qui forment la section, et les trois se lisent d'un trait : celui-ci pose la formule, le chapitre V montre qu'elle est contradictoire, le chapitre VI lève la contradiction en produisant la marchandise qui manquait. Il est donc vain de lire le chapitre IV en cherchant une explication du profit : on ne la trouvera pas, parce qu'elle n'y est pas encore, et l'impatience du lecteur à cet endroit est le meilleur signe que la démonstration fonctionne.

Comment il est construit

Roy ne le divise pas en parties numérotées, et sa marche est celle d'une comparaison suivie. Marx expose d'abord les deux circuits terme à terme (leur point de départ, leur point d'arrivée, ce qui y sert de moyen et ce qui y sert de but) ; il en tire ensuite que le second n'a pas de terme naturel ; il montre enfin ce que devient, dans ce mouvement, celui qui le conduit.

La différence décisive est celle des bornes. Le circuit M—A—M s'achève dans la consommation, qui est un besoin déterminé et donc une limite : on a acheté ce dont on avait besoin, le mouvement s'arrête. Le circuit A—M—A′ n'a pas cette borne, puisque son terme est de l'argent, c'est-à-dire la forme même sous laquelle la valeur peut recommencer. Le chapitre se ramasse alors dans une formule d'une brièveté remarquable : est donc réellement la formule générale du capital, tel qu'il se montre dans la circulation, et le mot « générale » doit être pris à la lettre, car la formule vaut aussi bien pour le marchand, pour l'usurier que pour l'industriel.

L'avare et le capitaliste

La page la plus éclairante du chapitre est celle où Marx compare le capitaliste au thésauriseur, parce qu'elle dit exactement en quoi consiste le caractère rationnel de l'enrichissement capitaliste. Les deux personnages poursuivent la même chose, la valeur d'échange en tant que telle, et cette poursuite n'a chez ni l'un ni l'autre de terme assignable. Mais ils s'y prennent de façons inverses : le thésauriseur retire l'argent de la circulation pour le sauver, le capitaliste l'y jette pour qu'il grossisse. D'où la formule : tandis que celui-ci n'est qu'un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel.

On mesure ici ce que le chapitre II avait annoncé en disant que les personnes ne sont, dans ce livre, que les personnifications de rapports économiques. Le capitaliste n'est pas décrit comme un homme cupide : il est décrit comme celui qui accomplit le mouvement A—M—A′, et sa psychologie se déduit de ce mouvement au lieu de l'expliquer. Il ne hait pas les marchandises, il les tient pour ce qu'elles sont : le capitaliste sait fort bien que toutes les marchandises, quelles que soient leur apparence et leur odeur, sont dans la vérité de l'argent et des instruments pour en faire.

Ce qu'il faut en garder

Trois acquis sortent de ces douze pages, et ils commandent tout ce qui suit.

Le premier est que le capital n'est pas une chose mais un mouvement. Ni l'argent, ni les machines, ni les marchandises ne sont du capital par eux-mêmes : ils le deviennent dès lors qu'ils entrent dans un circuit qui revient à son point de départ augmenté. C'est ce que la page de notion sur la valeur qui se valorise développe pour elle-même, et c'est la raison pour laquelle on ne peut pas définir le capital par un inventaire.

Le deuxième est que ce mouvement est sans mesure. Puisque son but est la valeur d'échange, qui ne connaît que des différences de quantité, aucune satisfaction ne peut y mettre un terme ; l'accumulation n'est donc pas l'effet d'un tempérament, mais la condition d'existence du rapport. Il sera temps, à la septième section, d'en tirer les conséquences.

Le troisième est une énigme, et c'est elle qui donne au chapitre son vrai relief. Si les marchandises s'échangent à leur valeur — ce que tout le livre a supposé jusqu'ici, et ce qu'il continuera de supposer —, d'où peut bien sortir le Δ de A′ ? Le chapitre se referme sans répondre, et il a raison de ne pas répondre : le chapitre V va montrer que la question est plus difficile qu'elle n'en a l'air, et que toutes les réponses commodes sont fausses.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre IV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.