Le Capital, Livre I · Section II

Chapitre VContradictions de la formule générale du capital

Il appartient au chapitre 4 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 3 chapitres (IV à VI) ; chapitre 5 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Un chapitre entier qui ne démontre rien de positif : il ferme les issues. Ni l'échange d'équivalents, ni la vente au-dessus de la valeur, ni le travail du producteur isolé ne peuvent faire naître la plus-value — et c'est de cette impasse que sort la question du chapitre suivant.

Un chapitre qui ne démontre rien, et qui décide de tout

Le cinquième chapitre déconcerte pour une raison qu'il faut nommer d'emblée : il n'établit aucune thèse positive. Il examine successivement toutes les manières dont on pourrait expliquer l'accroissement de valeur du circuit A—M—A′, et il les élimine l'une après l'autre. Le lecteur qui attend une découverte y trouve une série de portes fermées, et il lui faut un certain effort pour comprendre que ces portes fermées sont le résultat.

La difficulté qu'il s'agit de construire est pourtant énoncée dès la première phrase, et elle est sévère : la forme de circulation par laquelle l'argent se métamorphose en capital contredit toutes les lois développées jusqu'ici sur la marchandise, la valeur, l'argent et la circulation. Marx ne dit pas que ces lois sont fausses, ni qu'elles souffrent une exception : il dit qu'un fait certain, l'existence du profit, est incompatible avec elles telles qu'on les a posées. La question devient alors : comment cette différence purement formelle pourrait-elle opérer dans la nature même de ces phénomènes un changement aussi magique ?

Pourquoi il vient là, et pourquoi il est si long

Il occupe le milieu de la deuxième section, entre la formule et sa solution, et sa longueur (il est plus étendu que le chapitre qui l'a précédé) s'explique par sa fonction. Marx ne peut se permettre de laisser subsister la moindre issue : si l'on pouvait expliquer la plus-value par l'habileté commerciale, par la rareté, par la fraude ou par le travail du producteur, le chapitre VI serait superflu et le livre entier changerait de sens. Il faut donc que l'élimination soit exhaustive, et c'est ce qui rend le chapitre méthodique jusqu'à la lenteur.

C'est aussi le chapitre où l'on voit le mieux ce que Marx appelle une contradiction. Elle n'est pas une erreur de raisonnement à corriger, ni une objection à écarter : c'est une exigence double, à laquelle la réalité satisfait effectivement, et dont il faut découvrir le terme moyen. Tout le chapitre est occupé à donner à cette exigence sa forme la plus dure.

Comment il est construit

La marche est celle d'une disjonction, et l'on peut la reconstituer en quatre pas.

Premier pas : l'échange d'équivalents. Si les marchandises s'échangent à leur valeur, l'échange redistribue les valeurs d'usage sans créer de valeur, et personne ne s'enrichit. Marx accorde que les deux échangistes y gagnent quelque chose, mais il faut distinguer les deux points de vue : ils ne peuvent pas gagner tous deux par rapport à la valeur d'échange, et le dicton qu'il cite dit le reste : là où il y a égalité, il n'y a pas de lucre.

Deuxième pas : la vente au-dessus de la valeur. Supposons que chacun vende dix pour cent plus cher ; chacun achète aussi, et il perd comme acheteur ce qu'il a gagné comme vendeur. Le supplément général s'annule, et l'on n'a fait que changer l'échelle des prix.

Troisième pas : la fraude. Un marchand habile peut s'enrichir aux dépens d'un autre, cela n'est pas douteux ; mais ce qu'il gagne, l'autre le perd, et la somme des valeurs en circulation demeure. On explique ainsi une redistribution, jamais une création.

Quatrième pas : le producteur isolé. Peut-être la valeur naît-elle hors de la circulation, dans le travail du producteur ? Elle y naît bien : le cordonnier fait avec du cuir des bottes qui valent davantage. Mais rien ne s'y ajoute à la valeur avancée : la valeur du cuir reste ce qu'elle était, et le supplément a coûté un travail supplémentaire. Ce n'est pas de la valeur qui se valorise, c'est de la valeur qu'on produit.

L'erreur qu'il faut avoir commise pour comprendre

Le chapitre consacre une longue note à Condillac, et ce détour n'est pas de l'érudition. Condillac soutenait que dans tout échange chacun donne moins qu'il ne reçoit, puisque chacun cède un objet dont il n'a que faire contre un objet dont il a besoin ; l'échange serait donc créateur de richesse pour les deux parties. L'argument paraît irréfutable, et il l'est pour la valeur d'usage.

Marx montre qu'il repose sur une confusion entre la valeur d'usage et la valeur d'échange, c'est-à-dire sur l'oubli de la distinction posée au chapitre premier. On mesure ici l'usage de ces quarante pages difficiles : sans elles, on ne verrait pas où passe la ligne entre deux propositions dont l'une est vraie et l'autre fausse. La distinction entre les deux facteurs de la marchandise n'était pas une préciosité de vocabulaire ; elle est l'instrument qui permet de trancher ici.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre s'achève sur l'énoncé du problème, et cet énoncé est l'un des passages les plus travaillés du livre. Le possesseur d'argent, qui n'est encore capitaliste qu'à l'état de chrysalide, doit acheter ses marchandises à leur juste valeur, les revendre ce qu'elles valent, et retirer pourtant plus de valeur qu'il n'en a avancé. La solution doit donc se trouver dans la circulation et hors d'elle à la fois. Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta ! C'est ici la difficulté, c'est ici qu'il faut sauter.

Deux enseignements en sortent, dont le second est peut-être le plus utile aujourd'hui. Le premier est que le profit ne s'explique pas par l'échange, et que toute théorie qui le fait naître de la circulation (des prix, de la spéculation, de la monnaie) déplace la question au lieu de la résoudre. Le second est de méthode : Marx s'interdit l'explication commode qui consisterait à dire que les capitalistes achètent au-dessous de la valeur, alors même que cela arrive continuellement. Il raisonne dans l'hypothèse la plus défavorable à sa thèse, celle où tout se paie à son prix, parce qu'une théorie qui aurait besoin de la fraude pour rendre compte de la plus-value ne dirait rien du système : elle n'en dirait que les abus.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre V — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.