Le Capital, Livre I · Section II

Chapitre VIAchat et vente de la force de travail

Il appartient au chapitre 4 de l'original allemand et de la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, que Roy découpe en 3 chapitres (IV à VI) ; chapitre 6 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

La solution de l'énigme tient en une marchandise dont l'usage produit de la valeur. Mais elle ne se trouve sur le marché qu'à deux conditions historiques, et le chapitre les énonce : c'est le moment où le livre cesse de raisonner sur des formes et nomme un rapport social daté.

La marchandise qui manquait

Le chapitre V s'était achevé sur une exigence contradictoire : acheter à la valeur, vendre à la valeur, et retirer davantage qu'on n'a avancé. Le chapitre VI la satisfait par un seul moyen, et ce moyen est d'une simplicité qui déconcerte — il faut que se trouve sur le marché une marchandise dont la consommation soit elle-même production de valeur. Acheter une telle marchandise à sa valeur, puis en consommer l'usage, ce n'est pas frauder : c'est user de ce qu'on a payé.

Tout repose alors sur la distinction entre la capacité de travailler et le travail lui-même, qui est la trouvaille propre de ce chapitre. Ce que le capitaliste achète n'est pas du travail — le travail n'est pas une marchandise, il est l'acte par lequel les marchandises se font — mais la disposition d'une force pendant un temps convenu. Le vendeur la cède à terme, et il faut qu'il la cède à terme : il ne doit mettre sa force de travail que temporairement à la disposition de l'acheteur, de telle sorte qu'en l'aliénant il ne renonce pas pour cela à sa propriété sur elle. Vendue en bloc et une fois pour toutes, elle ferait de son possesseur un esclave.

Pourquoi il clôt la deuxième section

Il est le troisième et dernier chapitre de la section, et sa place est celle de la clé de voûte : le chapitre IV a posé la formule, le chapitre V a montré qu'elle était insoluble dans les termes où on l'avait posée, celui-ci fournit le terme moyen qui manquait. La deuxième section, qui compte à peine une soixantaine de pages, forme ainsi un argument complet, et c'est la seule du livre dont on puisse dire qu'elle se lit comme une démonstration unique.

Mais il est aussi un seuil, et le livre change de lieu en même temps que de chapitre. Tant que l'on restait sur le marché, tout se passait entre égaux : un contrat, deux volontés, des équivalents. La production, elle, ne se voit pas de là. Le chapitre s'achève donc en quittant la circulation pour l'atelier, et la troisième section pourra commencer — c'est ce passage, et non le concept seul, que met en scène la page de notion consacrée à la force de travail.

Deux conditions, et elles sont historiques

Le cœur du chapitre est ailleurs que dans la définition, et c'est ce qu'on remarque le moins. Pour que la force de travail soit une marchandise, il faut que son possesseur la vende lui-même — donc qu'il soit juridiquement libre de sa personne — et il faut qu'il n'ait rien d'autre à vendre, c'est-à-dire qu'il soit dépourvu des moyens de produire par lui-même. Ces deux conditions ne se réalisent ni partout ni toujours, et Marx y insiste avec une netteté qui interdit tout malentendu : un tel rapport n'a aucun fondement naturel, et il n'est pas non plus commun à toutes les époques de l'histoire.

De là une remarque qui distingue le capital de toutes les formes économiques déjà rencontrées. La marchandise, la monnaie, le commerce et l'usure sont fort anciens et se rencontrent presque partout ; les conditions historiques de son existence ne coïncident pas avec la circulation des marchandises et de la monnaie, écrit Marx du capital, et il ajoute qu'il ne se produit que là où le détenteur des moyens de production et de subsistance rencontre sur le marché le travailleur libre. Cette rencontre n'a rien d'évident, et l'on ne peut pas la supposer : il faudra la huitième section, et les chapitres sur l'accumulation primitive, pour raconter comment elle s'est produite.

Ce que vaut la force de travail

Reste à déterminer la valeur de cette marchandise singulière, et Marx applique ici la règle générale : elle vaut le temps de travail nécessaire à sa production, c'est-à-dire à la production des moyens de subsistance qui permettent à son possesseur de se maintenir. Le raisonnement a deux prolongements qu'on oublie souvent de citer.

Le premier concerne la durée. Le possesseur de la force de travail est mortel, et le marché doit continuer d'être approvisionné : les forces de travail, que l'usure et la mort viennent enlever au marché, doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal, de sorte que l'entretien de la famille entre dans le calcul. La valeur de la force de travail n'est donc pas le minimum vital d'un individu : c'est le coût de reproduction d'une classe.

Le second concerne le rapport de force, et il tempère ce que la formule pourrait avoir de mécanique. Cette valeur comporte une part qui n'est fixée par aucune loi naturelle, mais par l'état des habitudes et des luttes — Marx parle d'un élément moral et historique, et l'on verra au chapitre X ce que cela signifie concrètement. Ce qui n'est pas négociable, en revanche, c'est la situation de celui qui vend : mais que le travailleur ne trouve pas à la vendre, et au lieu de s'en glorifier, il sentira au contraire comme une cruelle nécessité physique que sa force ait exigé, pour être produite, une somme de subsistances qu'il lui faut reprendre chaque jour.

Ce qu'il faut en garder

Les dernières pages du chapitre sont célèbres, et elles fonctionnent comme un changement de décor. Marx décrit la sphère de la circulation comme le domaine où règnent la liberté, l'égalité, la propriété et l'intérêt bien entendu : chacun y dispose de son bien, contracte à son gré, et ne cherche que son avantage. Puis il quitte ce lieu, en prévenant que la physionomie des personnages va changer, et il emmène le lecteur dans l'atelier où il est interdit d'entrer.

Ce déplacement est la clé de toute la troisième section, et il vaut d'être compris comme une opération et non comme un effet de style. Rien de ce qui a été établi sur le marché n'est démenti : la force de travail est bien payée à sa valeur, et le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. C'est justement pourquoi la réponse ne peut pas être cherchée dans un abus. Elle est dans l'écart entre ce que coûte une journée de force de travail et ce qu'une journée de travail produit — et cet écart n'est visible que de l'autre côté de la porte.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.