« Les expropriateurs sont à leur tour expropriés »

Commentaire guidé · Le Capital, Livre I · chapitre 32

Les quelques paragraphes où le livre emploie ouvertement le vocabulaire de Hegel, et ceux sur lesquels on l’a le plus souvent jugé. Nous en proposons une lecture suivie — situation, problème, moments, traductions — qui distingue ce que le texte démontre de la forme sous laquelle il le résume. Ce n’est pas un corrigé : ce texte n’a pas été donné à l’agrégation, et seuls les rapports du jury disent ce qu’un jury attend.

L'extrait commenté, dans la traduction de Joseph Roy

[1]Dès que ce procès de transformation a décomposé suffisamment et de fond en comble la vieille société, que les producteurs sont changés en prolétaires, et leurs conditions de travail, en capital, qu’enfin le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses, alors la socialisation ultérieure du travail, ainsi que la métamorphose progressive du sol et des autres moyens de production en instruments socialement exploités, communs, en un mot, l’élimination ultérieure des propriétés privées — va revêtir une nouvelle forme. Ce qui est maintenant à exproprier, ce n’est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d’une armée ou d’une escouade de salariés.

[2]Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. À mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

[3]L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol.

Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d’efforts et de peines que n’en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s’agissait de l’expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s’agit de l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXII — traduction Joseph Roy (1872)Lire le passage dans le texte →

Chapitre XXXII, les quatre derniers paragraphes. Les chiffres entre crochets marquent le découpage en trois moments que nous proposons.

Où l'extrait se trouve, et pourquoi il vient là

Le chapitre XXXII referme le récit de l'accumulation primitive, et il le referme en le résumant. Six chapitres ont raconté l'expropriation des paysans, la législation contre les vagabonds, la genèse du fermier et du capitaliste industriel ; la première phrase du chapitre en donne la conclusion, puisque ce qui gît au fond de l'accumulation primitive du capital, au fond de sa genèse historique, c'est l'expropriation du producteur immédiat. L'extrait vient après cette conclusion et la prolonge dans l'autre sens : ayant dit d'où vient le capital, Marx dit où mène le mouvement qu'il a mis en branle.

Les paragraphes qui précèdent l'extrait préparent une nuance qu'il faut avoir en tête pour ne pas lire la fin comme un regret. Marx y fait l'éloge de la petite propriété des producteurs, l'école où s'élaborent l'habileté manuelle, l'adresse ingénieuse et la libre individualité du travailleur, mais il ajoute aussitôt qu'elle exclut la coopération, la division du travail et la science, et que vouloir l'éterniser reviendrait, selon le mot de Pecqueur qu'il reprend, à décréter la médiocrité en tout. Ce mode de production porte en lui les agents de sa dissolution : il doit être, il est anéanti. L'extrait commence donc là où la première expropriation a fait son œuvre, et il se demande ce qu'elle rend possible.

La difficulté propre de l'extrait

Ces paragraphes sont parmi les plus commentés du livre, et presque toujours pour une seule formule ; le commentaire doit tenir ensemble deux questions qu'elle recouvre.

  1. Un récit historique peut-il s'achever sur une formule logique sans que l'histoire soit déduite de la logique ?

    La question du statut de la dialectique. C'est celle que l'on a posée à Marx dès les années 1870.

  2. Que peut être une propriété « individuelle » qui n'est pas privée, dans un texte qui annonce l'expropriation des propriétaires ?

    La question du contenu. Elle paraît contradictoire, et elle est le point où l'extrait dit ce qui vient.

Toute la difficulté est là : si la négation de la négation démontrait la seconde expropriation, l'extrait serait une prophétie spéculative, et si elle n'était qu'un ornement, on ne comprendrait pas ce qu'elle « rétablit ». Nous proposons dès lors de le lire comme la démonstration de ceci :

la seconde expropriation est dérivée des lois immanentes que le livre a établies, et la formule dialectique ne vient qu'ensuite, comme le nom de la forme d'un mouvement déjà démontré ; c'est parce qu'elle nomme un mouvement qui conserve ses acquis que ce qu'elle rétablit peut être individuel sans être privé.

Le mouvement du texte s'en déduit en trois temps :

  1. Marx établit d'abord qu'une fois le capitalisme installé, l'objet de l'expropriation change ;
  2. il dérive ensuite cette expropriation des lois de l'accumulation, jusqu'au point où l'enveloppe capitaliste se brise ;
  3. il donne enfin à ce mouvement sa forme, la négation de la négation, et en précise le contenu.

Premier moment : ce qui est maintenant à exproprier

Revoir ce moment dans l’extrait

La première phrase est suspendue à une condition temporelle, et c'est elle qui fixe le sens du moment. Dès que la vieille société est décomposée, que les producteurs sont devenus prolétaires et leurs conditions de travail capital, et que le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses, le mouvement change de forme. Marx ne décrit pas une étape qui succéderait à une autre dans un schéma préalable ; il décrit le moment où la violence des chapitres précédents n'est plus nécessaire, parce que les rapports économiques suffisent désormais à reproduire le capital.

Ce changement de condition emporte un changement d'objet, énoncé dans la phrase la plus simple du paragraphe : ce qui est à exproprier ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste. La continuité du vocabulaire est délibérée. L'expropriation n'est pas un acte révolutionnaire que Marx introduirait de l'extérieur dans son analyse ; c'est le mouvement même par lequel le capital est né, et qui se poursuit une fois qu'il n'y a plus de petits producteurs à déposséder. L'élimination des propriétés privées, commencée contre les paysans et les artisans, continue par d'autres moyens contre les propriétaires eux-mêmes.

Deuxième moment : l'enveloppe qui se brise

Revoir ce moment dans l’extrait

Le deuxième moment dit par quoi cette expropriation s'accomplit, et sa réponse est la plus importante de l'extrait pour le problème de la dialectique : elle s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, qui aboutissent à la concentration des capitaux. Ce sont les lois de la septième section, et non un principe logique. Le grand nombre des capitalistes est exproprié par le petit, et en même temps que cette centralisation se développent l'application de la science à la technique, l'exploitation méthodique de la terre, les instruments utilisables seulement en commun, l'entrelacement des peuples dans le marché mondial. Chacun de ces termes renvoie à un chapitre : la phrase est un sommaire du livre, lu du point de vue de la socialisation qu'il décrit.

La phrase suivante ajoute ce que la centralisation engendre de l'autre côté, et elle tient deux séries ensemble sans les confondre. D'un côté s'accroissent la misère, l'oppression et l'exploitation ; de l'autre la résistance d'une classe ouvrière unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. L'organisation n'est pas un projet qui viendrait s'ajouter à la misère, elle est un produit de la même production, qui rassemble et discipline ceux qu'elle emploie. On ne peut donc lire ce moment ni comme l'annonce d'un effondrement par la seule misère, ni comme l'appel à une volonté qui n'aurait pas de base matérielle.

La conclusion du moment emploie l'image qui en porte le sens. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi avec lui, et la socialisation du travail atteint un point où elle ne peut plus tenir dans son enveloppe capitaliste. L'enveloppe est ce qui a contenu une croissance et ne peut plus la contenir ; elle n'est pas un obstacle extérieur, elle est la forme même sous laquelle cette croissance a eu lieu. D'où les trois phrases brèves qui achèvent le paragraphe, l'enveloppe qui se brise, l'heure qui sonne, les expropriateurs expropriés : elles ne démontrent rien de plus, elles tirent la conséquence de ce qui précède.

Troisième moment : la négation de la négation

Revoir ce moment dans l’extrait

C'est seulement à l'issue de ce parcours que Marx emploie le vocabulaire de Hegel, et cet ordre est l'argument principal du commentaire. L'appropriation capitaliste constitue la première négation de la propriété privée fondée sur le travail personnel ; la production capitaliste engendre à son tour sa propre négation, et c'est la négation de la négation. La formule ne sert à dériver aucun des termes qu'elle relie, puisque la première négation a été racontée par six chapitres et la seconde dérivée des lois de l'accumulation dans le paragraphe précédent ; elle résume la forme du mouvement une fois son contenu établi. C'est précisément ce qu'Engels répondra en 1878 à Eugen Dühring, qui reprochait à Marx de prouver l'histoire par la dialectique, et ce que Marx avait indiqué lui-même dans la postface de 1873 en distinguant la manière d'exposer de la manière de rechercher.

Encore faut-il commenter l'expression qui accompagne la formule, parce qu'elle semble contredire cette lecture. La production capitaliste engendre sa négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature ; le mot « fatalité » paraît ériger en destin ce que le deuxième moment avait expliqué par des lois. Or l'allemand parle de la nécessité d'un processus naturel, ce qui est autre chose : la nécessité d'un mouvement dont les lois sont connues, à la manière dont les sciences de la nature en établissent, et non l'accomplissement d'une fin inscrite d'avance. Le tableau des traductions revient sur cet écart, qui touche directement au premier problème.

La dernière proposition dit enfin ce que la négation rétablit, et elle répond au second problème. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, la coopération et la possession commune des moyens de production. Une propriété privée se définit par l'exclusion d'autrui ; une propriété individuelle désigne l'appropriation par l'individu de ce qui est produit en commun. Il ne s'agit donc pas de revenir à l'atelier de l'artisan, que les paragraphes précédents ont exclu, mais de rendre à chacun, sous la forme de la possession commune, la maîtrise que la petite production donnait à quelques-uns et que le capital a retirée à tous. Le dernier paragraphe, qui compare les deux expropriations, confirme ce renversement : la première était l'œuvre de quelques usurpateurs contre la masse, la seconde est celle de la masse contre quelques usurpateurs, et elle coûte à ce titre bien moins de temps et de peines.

Roy et l'allemand : ce qui change d'une langue à l'autre

Ce site sert la traduction de Joseph Roy, publiée de 1872 à 1875 et revue par Marx. Sur ce passage, plusieurs de ses choix portent précisément sur les points que le commentaire discute. Nous les rapportons à l'allemand des œuvres de Marx et Engels (MEW, tome 23), sans prétendre dire comment d'autres traductions les rendent.

Six écarts entre la traduction de Roy et le texte allemand
Le pointRoy (1872)Allemand (MEW 23)
Le régime installéle régime capitaliste se soutient par la seule force économique des chosesdie kapitalistische Produktionsweise auf eignen Füßen steht
La centralisationL'allemand donne une image que Roy ne retient pas : chaque capitaliste en abat beaucoup.l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petitJe ein Kapitalist schlägt viele tot
L'enveloppe« Gesprengt » dit l'éclatement sous une pression intérieure.Cette enveloppe se brise en éclatsSie wird gesprengt
Les expropriateursL'allemand emprunte au français un mot étranger ; Roy ajoute « à leur tour », qui souligne la symétrie.Les expropriateurs sont à leur tour expropriésDie Expropriateurs werden expropriiert
La nécessitéLà où Roy écrit « fatalité », l'allemand dit la nécessité d'un processus naturel : une loi, non un destin.avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la naturemit der Notwendigkeit eines Naturprozesses
Ce qui est rétabliL'allemand nomme la terre et les moyens de production produits par le travail lui-même.sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le soldas individuelle Eigentum auf Grundlage der Errungenschaft der kapitalistischen Ära: der Kooperation und des Gemeinbesitzes der Erde und der durch die Arbeit selbst produzierten Produktionsmittel

L'écart entre « fatalité » et « nécessité » est celui qu'un commentaire doit exploiter, en cela qu'il décide de la lecture du troisième moment : la traduction française, que Marx a pourtant relue, dramatise ce que l'allemand énonce en termes de loi. On commente toutefois le texte du sujet, dans la traduction du sujet ; lire l'allemand à côté sert à voir ce qu'une traduction choisit.

Les contresens que l'extrait appelle

Ce passage n'a pas été donné à l'agrégation : ce qui suit n'est pas tiré d'un rapport du jury, mais de la lecture que nous proposons, et l'on le confrontera aux exigences générales que les rapports rappellent et que la page de l'agrégation 2027 rassemble.

  • Lire une déduction dialectique de l'histoire

    La formule vient après la démonstration et ne la remplace pas. Commenter la négation de la négation comme la preuve de la seconde expropriation, c'est reprendre l'objection de Dühring sans voir que le texte y a répondu par son ordre.

  • Lire une prophétie datée

    L'extrait n'indique ni échéance ni mécanisme d'effondrement ; il décrit une contradiction croissante entre la socialisation de la production et la forme de son appropriation.

  • Lire un retour à la petite propriété

    Les paragraphes qui précèdent excluent expressément cette issue, et la dernière proposition la refuse en toutes lettres : ce qui est rétabli n'est pas la propriété privée du travailleur.

  • Confondre propriété individuelle et propriété privée

    Ou, à l'inverse, lire l'extrait comme l'abolition de toute appropriation par l'individu. Toute la difficulté de la dernière phrase tient à la distinction des deux adjectifs, qu'il faut commenter plutôt que contourner.

  • Oublier que le livre ne s'achève pas là

    Le chapitre XXXIII revient à la théorie de la colonisation. Présenter l'extrait comme la conclusion du Capital, c'est lui prêter une solennité que la composition du livre lui refuse.

Ce que l'extrait engage, et jusqu'où le prolonger

Rattacher l'extrait au projet de l'œuvre, c'est montrer que le seul passage où le Capital regarde vers l'avenir le fait avec les résultats de l'analyse, et non avec une philosophie de l'histoire qui lui serait antérieure. La critique de l'économie politique n'y devient pas un programme ; elle dit quelle forme a le mouvement qu'elle a décrit.

Sans quitter le livre

  • La première expropriation est racontée comme une série de procédés violents, et le chapitre les rassemble d'une phrase : voilà les origines, voilà la genèse du capital.
  • Les acquêts de l'ère capitaliste sont ceux que la quatrième section a décrits, et d'abord la coopération, qui fait de la production une œuvre commune.
  • La centralisation du deuxième moment est la loi de l'accumulation établie au chapitre XXV, que l'extrait lit du point de vue de ce qu'elle socialise.

Au-delà, et en conclusion

  • La postface de la deuxième édition allemande (1873) dit ce que Marx doit à Hegel et ce qu'il en retourne ; l'Anti-Dühring d'Engels défend ce passage précis. Ni l'une ni l'autre ne sont servis par ce site, et ils ne peuvent venir qu'en conclusion.
  • Le Manifeste de 1848 annonçait déjà que la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs ; le Capital en fait une conséquence des lois de l'accumulation, ce qui est la différence à faire valoir.
  • Le communisme des Manuscrits de 1844 pensait déjà un dépassement qui conserve la richesse acquise ; la parenté éclaire la notion de propriété individuelle, sans que le vocabulaire de l'essence humaine revienne dans le texte.

L’extrait et les citations sont relevés dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXXII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacun mène au passage dans la liseuse.