La notion
Corvée · esclave · salariéFronarbeit · Sklavenarbeit · Lohnarbeit
Dans les trois formes, la journée du producteur est coupée au même endroit ; ce qui change est ce que la forme laisse voir de la coupure. Le servage la sépare dans le temps et l'espace, l'esclavage fait paraître non payé tout le travail, le salariat fait paraître payé tout le travail — et ces deux dernières sont l'exacte symétrie l'une de l'autre.
Trois formes, un seul partage
Il y a, dans les trois formes d'exploitation que l'histoire a connues, un fait commun que Marx énonce avant toute comparaison et dont il faut partir : dans les trois, la journée du producteur est coupée en deux. Une part reproduit ce qu'il consomme, l'autre est prise par un autre. C'est la condition sans laquelle aucune classe propriétaire n'existerait : sans surtravail, écrit-il, point de plus-value, point de produit net, point de capitalistes, mais aussi point d'esclavagistes, point de seigneurs féodaux
.
Ce qui distingue les trois formes n'est donc pas la coupure, qui est la même ; c'est la manière dont elle se présente à ceux qui y sont pris. Et cette manière n'est pas un détail de représentation : elle décide de ce qui peut être vu, donc réclamé, donc contesté. C'est pourquoi Marx place la comparaison non pas dans un chapitre d'histoire, mais au chapitre du salaire — là où il faut expliquer pourquoi une chose aussi simple qu'une journée coupée en deux a mis des siècles à se laisser lire.
On aura garde de traiter ce passage comme une digression morale sur la sévérité comparée des régimes. Marx ne classe pas les trois formes par la dureté du sort qu'elles font : il les classe par leur transparence, et cette échelle-là ne coïncide pas avec l'autre.
La distinction qui fait le concept : ce que chaque forme laisse voir
Les trois propositions se lisent d'un trait et il vaut de les prendre dans l'ordre de Marx.
Du servage d'abord : Dans le servage le travail du corvéable pour lui-même et son travail forcé pour le seigneur sont nettement séparés l'un de l'autre par le temps et l'espace
. La coupure y est un fait matériel — trois jours sur son champ, trois jours sur la terre seigneuriale — et elle ne demande aucune analyse pour être aperçue. Le corvéable sait exactement combien il donne, parce qu'il le donne ailleurs et un autre jour.
De l'esclavage ensuite, et le renversement est complet : Dans le système esclavagiste, la partie même de la journée où l'esclave ne fait que remplacer la valeur de ses subsistances, où il travaille donc en fait pour lui-même, ne semble être que du travail pour son propriétaire
. La journée entière appartenant en droit au maître, ce qui nourrit l'esclave paraît lui aussi un don du maître : Tout son travail revêt l'apparence de travail non payé
.
Du salariat enfin, et c'est l'exacte symétrie de l'esclavage : C'est l'inverse chez le travail salarié : même le surtravail ou travail non payé revêt l'apparence de travail payé
. Marx résume les deux dernières en une phrase qui mérite d'être sue : Là le rapport de propriété dissimule le travail de l'esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour son capitaliste
.
Le mécanisme : comment la coupure devient invisible
Reste à dire ce qui, dans le salariat, produit cette invisibilité, car ce n'est ni une dissimulation volontaire ni une ignorance qu'un calcul dissiperait. C'est la forme-salaire elle-même : La forme salaire, ou payement direct du travail, fait donc disparaître toute trace de la division de la journée en travail nécessaire et surtravail, en travail payé et non payé
, de sorte que tout le travail de l'ouvrier libre est censé être payé.
Le mécanisme arithmétique est simple et Marx le pose avec ses chiffres. Six heures suffisent à produire les trois francs qui valent la journée de force de travail ; la force fonctionne douze heures et rend six francs. Mais ce qui se présente à l'horizon de la société, ce n'est pas cela : la valeur de trois francs produite dans une moitié de la journée s'y présente comme la valeur du travail de la journée entière. On arrive ainsi au résultat absurde qu'un travail qui crée une valeur de six francs n'en vaut que trois
— et cette absurdité, personne ne la rencontre, précisément parce que la forme l'a effacée.
Le paiement en argent achève l'opération, et pour une raison de pure géométrie sociale : l'argent est indifférencié. Une somme reçue à la fin de la semaine ne porte aucune trace de la part de la semaine qui l'a produite ; elle se rapporte indistinctement à toutes les heures, et fait donc de chacune une heure payée. Là où le corvéable comptait des jours, le salarié reçoit une somme, et une somme ne se divise pas d'elle-même.
Ce que la forme produit : le droit, et l'économie vulgaire
Marx tire de là une conséquence dont la portée dépasse de loin la question des salaires, et il ne la présente pas comme une opinion mais comme une généalogie. Cette forme, qui n'exprime que les fausses apparences du travail salarié, rend invisible le rapport réel entre capital et travail et en montre précisément le contraire
; et c'est d'elle que dérivent toutes les notions juridiques du salarié et du capitaliste, toutes les mystifications de la production capitaliste
, toutes les illusions libérales et tous les faux-fuyants de l'économie vulgaire.
La proposition est forte, et il convient d'en mesurer exactement l'ampleur. Marx ne dit pas que les juristes se trompent, ni qu'ils mentent : il dit que les catégories dans lesquelles ils pensent — l'échange de consentements, l'équivalence des prestations, le prix du travail — sont l'expression fidèle d'une forme réelle, et que cette forme, elle, montre le contraire de ce qui est. Une théorie juridique du contrat de travail peut donc être parfaitement cohérente et parfaitement fausse quant au rapport qu'elle décrit.
C'est aussi pourquoi il ajoute cette remarque, où l'on sent la satisfaction de qui vient de dénouer un nœud ancien : S'il faut beaucoup de temps avant que l'histoire ne parvienne à déchiffrer le secret du salaire du travail
, rien n'est au contraire plus facile à comprendre que la nécessité de cette forme phénoménale. La difficulté n'était pas dans le fait, qui est élémentaire ; elle était dans la forme, qui est nécessaire.
Ce que la comparaison ouvre : le même homme, deux formes
La démonstration la plus économique de tout le livre sur ce point est un cas d'école que Marx construit à la septième section, et qui vaut mieux qu'une histoire des régimes : on prend un seul homme et on ne change que la forme. Un paysan corvéable travaille trois jours sur son champ et trois jours sur la terre du seigneur. Qu'on lui prenne son champ, son bétail et ses semences, et qu'il n'ait plus que son travail à vendre : il travaillera toujours six jours par semaine, trois jours pour son propre entretien et trois jours pour son ex-seigneur, dont il est devenu le salarié
.
Rien n'a changé dans le partage réel de sa semaine. Tout a changé dans ce qu'il en voit, et par conséquent dans ce qu'il peut réclamer : la corvée, qui se comptait, devient un salaire, qui ne se compte pas. On mesure ici pourquoi Marx tient la question de la forme pour une question matérielle et non pour une question de discours.
De cette comparaison sort en outre la position exacte du concept dans l'ensemble du livre. Elle donne la raison d'être de la journée de travail comme champ de lutte : là où la coupure est invisible, on ne se bat pas sur son emplacement mais sur la longueur totale, ce qui est un tout autre combat. Elle éclaire enfin le fétichisme, dont elle est un cas : une forme sociale qui présente le rapport à l'envers, et qui le présente ainsi non par accident mais par constitution.
Lectures et contresens
Le contresens le plus commun consiste à lire cette comparaison comme une équivalence, et à conclure que le salariat serait, pour Marx, un esclavage. Le texte dit exactement l'inverse : les deux formes sont symétriques et donc opposées, l'une faisant paraître non payé ce qui l'est, l'autre faisant paraître payé ce qui ne l'est pas. Les confondre revient à perdre le seul point que la comparaison sert à établir. Et l'ouvrier salarié est juridiquement libre de sa personne, ce que Marx souligne partout, jusqu'à en faire la condition d'existence du rapport : c'est comme vendeur d'une marchandise qu'il entre sur le marché.
Le second contresens est symétrique du premier et non moins répandu : il consiste à tirer de la transparence de la corvée que le servage aurait été moins dur, voire préférable. Marx ne dit rien de tel, et la sixième section entière — journées de dix-huit heures, enfants de six ans, tables de mortalité — interdit de le lui prêter. La transparence d'une forme n'est pas la mesure de sa douceur ; elle est la mesure de ce qu'elle laisse apercevoir, et c'est une propriété logique, non un jugement.
Un dernier point, sur lequel nous nous rangeons à la lecture la plus stricte. On tire parfois de ce passage l'idée que le salaire serait une pure illusion, un voile qu'il suffirait de lever. Or ce que le texte établit est plus contraignant : le salaire n'est pas une apparence trompeuse posée sur un rapport, il est la forme réelle sous laquelle ce rapport existe et se reproduit. On ne le dissipe donc pas en le comprenant — le corvéable devenu salarié comprend fort bien ce qui lui est arrivé, et il est salarié tout de même. C'est très exactement la différence entre une erreur, qu'un raisonnement corrige, et une forme, que seul un changement de rapport supprime. On lira à sa suite le travail nécessaire et le surtravail, qui nomment les deux morceaux de la coupure.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, sixième section, chapitre XIX, « Transformation de la valeur de la force de travail en salaire ». La comparaison n'est pas dans un chapitre d'histoire mais au chapitre du salaire, parce que c'est là qu'il faut expliquer pourquoi une journée coupée en deux a mis des siècles à se laisser lire.
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