Peinture sombre : cinq paysans autour d'une table, sous une lampe à pétrole ; un homme et une femme se servent dans un plat de pommes de terre, une autre femme verse du café.

Travail nécessairenotwendige Arbeit

La table du soir, sous la lampe : des pommes de terre et du café. C'est ce qu'une partie de la journée doit refaire chaque jour pour qu'on revienne travailler le lendemain. Vincent van Gogh, Les Mangeurs de pommes de terre, Nuenen, avril 1885. Van Gogh Museum, Amsterdam, domaine public.

En bref

Le travail nécessaire est, chez Marx, la partie de la journée pendant laquelle l'ouvrier produit une valeur égale à celle de sa force de travail, c'est-à-dire aux subsistances qui lui permettent de revenir le lendemain. Le reste de la journée est le surtravail. Marx forge le terme au chapitre IX du Capital (1867). La difficulté tient au mot « nécessaire » : il renvoie à un niveau de vie qui dépend de l'histoire de chaque société, et que Marx distingue du minimum de survie.

Ce qu'il faut retenir

  1. La journée de travail salarié se partage en deux. Le travail nécessaire reproduit la valeur du salaire ; le surtravail, qui vient ensuite, produit la plus-value.
  2. Marx donne deux raisons au mot « nécessaire ». Il faut vivre sous tous les régimes, et le capital a besoin que l'ouvrier soit encore là demain.
  3. Ce que le travail nécessaire reproduit comprend un élément moral et historique. Le minimum physiologique est un cas limite, celui d'une force de travail payée au-dessous de sa valeur.
  4. Pendant cette portion, l'ouvrier ne fait que remplacer une valeur déjà avancée. Rien dans son geste ne marque la limite : elle se calcule dans la valeur produite.
  5. Le taux de la plus-value se mesure à cette portion, et la plus-value relative consiste à la raccourcir en faisant baisser la valeur des subsistances.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.

Pourquoi Marx appelle-t-il ce travail « nécessaire » ?

Parce qu'une partie de la journée sert seulement à remplacer ce que la force de travail de l'ouvrier a coûté. Marx dit que cette partie est nécessaire en deux sens : pour le travailleur, qui doit vivre, et pour le capital, qui a besoin de lui.

Une journée de travail salarié se partage en deux portions. Pendant la première, l'ouvrier produit une valeur égale à ce qu'on lui a payé pour sa journée. Pendant la seconde, il produit au-delà, et c'est ce surplus que Marx appelle le surtravail. La première portion porte un nom qu'on lit vite, parce qu'il paraît aller de soi. Marx le pose pourtant avec soin, à l'endroit même où il le forge :

Je nomme donc temps de travail nécessaire, la partie de la journée où cette reproduction s’accomplit, et travail nécessaire le travail dépensé pendant ce temps ; nécessaire pour le travailleur, parce qu’il est indépendant de la forme sociale de son travail ; nécessaire pour le capital et le monde capitaliste, parce que ce monde a pour base l’existence du travailleur.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La phrase donne deux raisons, et elles ne sont pas du même ordre. La première vaut sous tous les régimes. Il faut manger, se vêtir, se chauffer, que l'on travaille pour un patron, pour un seigneur ou pour soi. Marx le précise quelques lignes plus haut : même s'il travaillait seulement pour lui-même, l'ouvrier devrait consacrer la même partie aliquote du jour pour gagner sa vie, c'est-à-dire la même fraction de sa journée.

La seconde raison est propre au capitalisme, et elle a quelque chose de froid. Si l'ouvrier doit vivre, c'est aussi parce que le monde qui l'emploie n'a pas d'autre base que lui. Sans travailleur demain matin, pas de plus-value demain soir. Le même morceau de journée répond aux deux nécessités à la fois, et c'est ce qui rend le concept plus riche qu'il n'en a l'air.

Où Marx forge-t-il le terme, et que suppose-t-il déjà ?

Au chapitre IX du Capital, en même temps que son contraire, le surtravail. Il suppose acquis ce que le chapitre VI a établi : la valeur de la force de travail est celle des subsistances qui l'entretiennent.

Les deux termes naissent à quelques lignes d'intervalle, et ils ne se comprennent que l'un par l'autre. Le travail nécessaire est la portion qui reproduit ; le surtravail commence là où elle s'arrête. Une présentation qui les traiterait comme deux notions séparées manquerait ce qui les lie : ils sont les deux parts d'une même grandeur, la journée.

La place du chapitre s'explique par son sujet. Le chapitre IX calcule le taux de la plus-value, et ce calcul demande un dénominateur. Exprimé en argent, ce dénominateur est le capital variable, la somme avancée pour payer les salaires. Exprimé en temps, il est le travail nécessaire. Marx montre que les deux rapports n'en font qu'un : la plus-value rapportée au capital variable dit la même chose que le surtravail rapporté au travail nécessaire.

Il reste à savoir ce que la première portion doit reproduire. La réponse vient du chapitre VI, où Marx a déterminé la valeur de la force de travail. Cette force s'use chaque jour, et l'ouvrier qui a travaillé aujourd'hui il doit pouvoir recommencer demain dans les mêmes conditions de vigueur et de santé. La valeur de sa force est donc celle des moyens de subsistance qui permettent ce recommencement, et le travail nécessaire est le temps qu'il faut, dans une société donnée, pour produire une valeur égale.

Le travail nécessaire est-il le temps qu'il faut pour survivre ?

Non. Ce que la force de travail doit recevoir dépend de ce qu'une société tient pour une vie normale. Le minimum de survie existe, mais Marx le place au-dessous de la valeur de la force de travail.

Au chapitre VI, Marx observe que les besoins naturels eux-mêmes, la nourriture, le vêtement, le chauffage, le logement, varient selon le climat, et que leur nombre et la façon de les satisfaire dépendent de l'histoire d'un pays. La valeur de la force de travail comprend donc un élément moral et historique, qui la distingue de toute autre marchandise. Le panier que reproduit le travail nécessaire n'est pas donné par la nature : il change d'un pays à l'autre et d'une époque à l'autre.

Marx nomme pourtant un plancher, et il le distingue avec netteté de cette valeur. Le prix de la force de travail atteint son minimum lorsqu’il est réduit à la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables. À ce niveau, ajoute-t-il, le prix est tombé au-dessous de la valeur, et la force de travail ne fait plus que végéter. Le minimum vital est donc un cas limite, celui d'une force payée moins qu'elle ne vaut. Il ne mesure pas le travail nécessaire.

Page imprimée d'un rapport anglais : un tableau intitulé Dietary for able-bodied men, avec des colonnes Bread, Porridge, Gruel, Meat, Potatoe, et pour le workhouse de Northallerton, chez les hommes, 7 onces de pain et une pinte et demie de porridge au petit déjeuner.
La ration des hommes valides dans un workhouse anglais, comptée à l'once de pain et à la pinte de porridge. Voilà un minimum calculé ; Marx le place au-dessous de la valeur de la force de travail. Edward Smith, Dietaries for the Inmates of Workhouses, rapport au Poor Law Board, Londres, 1866, p. 140. Royal College of Surgeons of England, via Internet Archive, domaine public.

On voit la conséquence. Le travail nécessaire est une grandeur déterminée, puisqu'à un moment donné le panier a un contenu et que ce contenu coûte un certain temps de travail. Mais cette grandeur n'est pas fixe : elle bouge quand la productivité change dans les branches qui produisent les subsistances, et elle bouge quand ce que la société tient pour une vie acceptable se déplace. C'est pourquoi on peut se battre à son sujet sans que la bataille soit arbitraire.

Que fait l'ouvrier pendant le travail nécessaire ?

Il reproduit : il crée une valeur qui remplace celle de son salaire, déjà avancée par le capitaliste. Ses subsistances, il les produit par un détour : sous la forme d'une marchandise qui vaut autant qu'elles.

Le mot de Marx est choisi. Pendant cette portion de la journée, l'ouvrier ne produit que l’équivalent d’une valeur déjà payée par le capitaliste, de sorte que cette production de valeur n’est en fait qu’une simple reproduction. Il y a bien création d'une valeur nouvelle, puisque le travail vivant en ajoute au produit. Mais cette valeur nouvelle a pour seul effet d'en remplacer une qui existait déjà, celle du salaire. Au-delà seulement, la création cesse de remplacer et devient un excédent.

Il faut aussi remarquer par quel détour passe cette reproduction. Un fileur ne fait pas son pain. Comme le travail social est divisé, l'ouvrier produit sa subsistance non pas directement, mais sous la forme d’une marchandise particulière, sous la forme de filés, dont la valeur égale celle de ce qu'il mange et porte. C'est par la vente du fil, et par l'argent du salaire, que ce travail retrouve la table du soir.

L'exemple de Marx

Marx suppose que les subsistances d'une journée coûtent six heures de travail, et que six heures de travail produisent trois shillings d'or. La force de travail vaut donc trois shillings par jour, et le capitaliste les paie. Le fileur travaille douze heures. Pendant les six premières, il ajoute au coton une valeur de trois shillings : il a rendu ce qu'on lui a avancé. Pendant les six suivantes, il ajoute encore trois shillings, que personne ne lui a payés.

Rien dans son geste ne marque la sixième heure. Il file de la même manière du matin au soir, avec le même coton et la même machine. Le partage est réel, et il se fait dans la valeur produite : le corps n'en sent rien. C'est ce qui permet au salaire de le recouvrir, puisque, versé pour la journée, il semble payer la journée entière.

Pourquoi cette portion commande-t-elle la suite du Capital ?

Parce que tout ce qui suit se mesure à elle. Le taux de la plus-value la prend pour dénominateur, la plus-value relative consiste à la raccourcir, et la théorie du salaire explique comment elle disparaît sous le prix de la journée.

Le taux de la plus-value est le rapport du surtravail au travail nécessaire. Les deux formes de plus-value se distinguent par ce qu'elles font de cette portion. La plus-value absolue allonge la journée et la laisse intacte. La plus-value relative, que Marx étudie à partir du chapitre XII, garde la journée et réduit la part qui reproduit : le raccourcissement du travail nécessaire correspondrait ainsi à la prolongation du surtravail, et la limite entre les deux portions se déplace sans que la journée change de longueur.

Pour raccourcir ainsi le travail nécessaire, il existe un moyen légitime au regard de l'échange et un moyen qui ne l'est pas. Marx les sépare au chapitre XII, sur un exemple chiffré.

Deux façons de gagner une heure

La journée fait douze heures, et la force de travail vaut cinq shillings, soit dix heures de travail. Le capitaliste peut ne payer que quatre shillings et six pence : neuf heures suffisent alors à les reproduire, et le surtravail passe de deux à trois heures. Mais l'ouvrier dispose d'un dixième de moins pour vivre, et Marx appelle cette opération un vol commis sur le temps de travail nécessaire.

L'autre voie consiste à faire baisser la valeur des subsistances elles-mêmes, en rendant plus productif le travail qui les fabrique. L'ouvrier mange autant, et il lui faut une heure de moins pour en reproduire la valeur. Seule cette seconde voie compte dans l'analyse, parce que Marx suppose partout que la force de travail se vend à sa valeur.

Marx sait pourtant que la première pratique joue un rôle des plus importants dans le mouvement réel du salaire. S'il l'écarte, c'est pour montrer que l'exploitation n'a besoin d'aucune tricherie : même payé à sa juste valeur, l'ouvrier travaille au-delà du temps qui le reproduit. Reste le salaire, dont traite la forme-salaire : il est le prix de ce que le travail nécessaire reproduit, mais il se présente comme le prix de la journée entière, et la limite entre les deux portions cesse alors d'être visible.

Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?

Deux lectures simplifient le concept en sens inverse : l'une en fait une constante biologique, l'autre une simple affaire de rapport de forces. Le texte tient les deux bouts, et trois contresens courants se corrigent en le relisant.

La première lecture naturalise le travail nécessaire : ce serait le temps de produire de quoi subsister, une donnée du corps sur laquelle l'histoire n'a pas de prise. Elle a l'avantage de rendre la grandeur mesurable. Elle efface l'élément moral et historique que Marx a posé au chapitre VI, et elle retire du même coup tout enjeu aux luttes sur les salaires.

La seconde lecture dissout le concept : si le panier dépend de l'histoire, il serait fixé par les rapports de forces et rien d'autre. Elle rend justice à l'histoire, mais elle perd ce qui permet de dire qu'une force de travail est payée au-dessous de sa valeur, et donc de parler, comme Marx, d'un vol sur le temps nécessaire. Nous suivons le texte, qui tient les deux bouts : à un moment donné, la valeur de la force de travail est le travail que coûte un panier déterminé, et ce panier varie avec l'histoire.

Une question se pose aujourd'hui, que le chapitre IX ne pouvait pas poser. Une partie de ce qui entretient les travailleurs passe par des services publics et des dépenses collectives plutôt que par le salaire. Le partage de la journée ne se lit plus alors sur la seule fiche de paie. Le concept reste valable ; il demande à être compté autrement.

On lit souvent Le travail nécessaire serait le temps qu'il faut pour produire le minimum vital, ce qui empêche de mourir de faim.

Ce que dit le texte Marx distingue ce minimum de la valeur de la force de travail. Payée au minimum physiologique, la force est payée au-dessous de sa valeur et ne fait plus que végéter. Le travail nécessaire reproduit un panier qui comprend un élément moral et historique.

On lit souvent L'ouvrier travaillerait pour lui le matin et pour le patron l'après-midi, et l'on pourrait montrer du doigt l'heure où tout bascule.

Ce que dit le texte Le partage est une division de la valeur produite. Le fileur fait le même travail toute la journée ; la limite se calcule, elle ne se voit pas. C'est ce qui permet au salaire de la recouvrir.

On lit souvent Le travail nécessaire serait une catégorie du capitalisme, appelée à disparaître avec lui.

Ce que dit le texte Marx donne deux nécessités, et la première est indépendante de la forme sociale du travail : un homme qui travaillerait pour lui seul devrait consacrer la même part de sa journée à gagner sa vie. Ce qui est propre au capitalisme, c'est que cette part soit avancée sous forme de salaire et que le reste de la journée revienne à un autre.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de Marx, combien d'heures le fileur travaille-t-il pour lui-même, et pourquoi ?

Six heures sur douze. Les subsistances d'une journée coûtent six heures de travail et valent trois shillings ; en six heures, le fileur ajoute au coton une valeur de trois shillings, qui remplace son salaire. Les six heures suivantes produisent une valeur que personne ne lui paie.

Pourquoi le travail nécessaire n'est-il pas le temps qu'il faut pour survivre ?

Parce que la valeur de la force de travail comprend des besoins que l'histoire d'un pays a rendus normaux. Marx nomme bien un minimum, celui des subsistances physiologiquement indispensables, mais il dit qu'une force payée à ce niveau l'est au-dessous de sa valeur.

Comment un capitaliste peut-il raccourcir le travail nécessaire sans allonger la journée ?

En payant le salaire au-dessous de la valeur de la force de travail, ce que Marx appelle un vol sur le temps nécessaire et qu'il écarte de l'analyse. Ou en faisant baisser la valeur des subsistances par une productivité accrue : c'est la plus-value relative, la seule voie qui respecte l'échange à valeur égale.

L'étagère et l'établi, en six temps

Une étagère portant du pain, un seau de charbon et un vêtement, face à un établi dont la bobine se remplit ; entre les deux, une tige de laiton où un repère monte vers une marque rouge.
Le repère a passé la marque : ce qui a été produit vaut désormais plus que ce que l'entretien a coûté. La bobine, elle, se remplit du même geste qu'avant. D'après le texte : Livre I, chapitre IX →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre IX, « Le taux de la plus-value ». Le terme y naît à quelques lignes de son contraire, le surtravail. Il suppose le chapitre VI, qui détermine la valeur de la force de travail, et il commande le chapitre XII, où la plus-value relative raccourcit le travail nécessaire.