La notion

Travail nécessairenotwendige Arbeit

La portion de la journée pendant laquelle l'ouvrier ne fait que reproduire la valeur de sa force de travail. Marx forge le terme en donnant deux raisons, et non une : nécessaire pour le travailleur, parce qu'il faut vivre sous tous les régimes ; nécessaire pour le capital, parce que ce monde a pour base l'existence du travailleur. Ce n'est pas un minimum vital : la grandeur comporte un élément historique et moral, et c'est ce qui la rend disputable.

Nécessaire à qui ?

Une journée de travail se partage en deux. Pendant la première portion, l'ouvrier produit exactement ce que sa force de travail a coûté ; pendant la seconde, il produit au-delà. Cette division est le pivot de tout le livre — mais elle repose sur un mot qu'on lit trop vite et qui n'a rien d'évident : nécessaire.

Nécessaire à qui, et pour quoi ? La réponse de Marx, à l'endroit même où il forge le terme, est double, et c'est ce qui la rend intéressante. Il baptise d'abord la chose sans ambiguïté : Je nomme donc temps de travail nécessaire, la partie de la journée où cette reproduction s'accomplit, et travail nécessaire le travail dépensé pendant ce temps. Puis il donne deux raisons, et non une : nécessaire pour le travailleur, parce qu'il est indépendant de la forme sociale de son travail ; nécessaire pour le capital et le monde capitaliste, parce que ce monde a pour base l'existence du travailleur.

Deux nécessités, donc, qui ne sont pas du même ordre. La première est anthropologique et vaut sous tous les régimes : il faut manger dans une commune primitive comme dans une fabrique de Manchester. La seconde est propre à un mode de production, et elle a quelque chose de froid : si l'ouvrier doit vivre, c'est aussi parce que sans lui le monde qui l'emploie n'a plus de base. Le même segment de la journée répond aux deux, et c'est cette coïncidence qui fait toute la difficulté du concept.

Où Marx l'établit : au chapitre IX, en même temps que son contraire

Les deux termes naissent ensemble, à quelques lignes d'intervalle, et cette simultanéité n'est pas fortuite : ils se définissent l'un par l'autre. Le travail nécessaire est celui qui reproduit ; le surtravail est ce qui dépasse. Ni l'un ni l'autre ne se laisse définir seul, et c'est pourquoi il faut se méfier des présentations qui les traitent comme deux notions séparées.

La place au chapitre IX s'explique aussi. Ce chapitre calcule le taux de la plus-value, et il lui faut pour cela une mesure du dénominateur. Or celui-ci, exprimé en argent, est le capital variable ; exprimé en temps, il est le travail nécessaire. Marx montre que les deux rapports sont le même : la plus-value est au capital variable ce que le surtravail est au travail nécessaire, une fois sous forme de travail réalisé, une autre fois, sous forme de travail en mouvement.

Il faut noter enfin ce que ce concept suppose acquis, et qui vient du chapitre VI. La valeur de la force de travail est celle des subsistances nécessaires à son entretien ; c'est cette valeur, et non un besoin physiologique brut, qui détermine la durée du travail nécessaire. Sans cette détermination antérieure, le mot resterait vague — on ne saurait pas de quelle nécessité on parle.

Ce n'est pas un minimum vital

Voici le contresens le plus tenace, et il vaut d'être écarté avant tout le reste : le travail nécessaire n'est pas le temps qu'il faut pour survivre. Marx a posé au chapitre VI que la valeur de la force de travail comprend un élément historique et moral — l'étendue des besoins reconnus dans une société donnée, qui varie selon les pays et selon les époques.

La conséquence est considérable. Le travail nécessaire n'est pas un plancher biologique : c'est une grandeur socialement déterminée, et donc susceptible de bouger sous l'effet des luttes comme sous celui de la productivité. Ce que contient le panier n'est pas donné par la nature, et deux sociétés également riches peuvent le remplir très différemment.

De là une conséquence que les commentaires escamotent souvent : on peut faire baisser le travail nécessaire de deux manières entièrement distinctes. Ou bien les subsistances deviennent meilleur marché, et l'ouvrier consomme autant en travaillant moins pour lui : c'est la plus-value relative, et Marx la traite au chapitre XII. Ou bien le panier lui-même se rétrécit, et l'ouvrier consomme moins. Mais ce n'est plus une baisse du travail nécessaire, c'est un paiement de la force de travail au-dessous de sa valeur, cas que Marx écarte explicitement de son analyse tout en reconnaissant qu'il est fréquent.

Cette précaution méthodologique mérite d'être signalée pour ce qu'elle est. Marx suppose partout que tout s'échange à sa valeur, y compris la force de travail. Ce n'est pas de l'irénisme : c'est la seule manière de montrer que l'exploitation ne suppose aucune tricherie, et qu'elle tient à la nature de la marchandise achetée plutôt qu'à la malhonnêteté de l'acheteur.

Reproduire, et non produire

Le mot que Marx emploie pour ce qui se passe pendant cette partie de la journée est plus précis qu'il n'y paraît. Pendant qu'il produit la valeur quotidienne de sa force de travail, l'ouvrier ne produit que l'équivalent d'une valeur déjà payée par le capitaliste ; il ne fait ainsi que compenser une valeur par une autre, de sorte que cette production de valeur n'est en fait qu'une simple reproduction.

Reproduction, et non production : le vocabulaire est celui du chapitre VIII, où la valeur des moyens de production reparaissait sans être reproduite. Ici, la symétrie est instructive. Le constant reparaît sans être reproduit ; le variable, lui, est réellement reproduit — il y a bien création d'une valeur nouvelle, mais elle a pour effet de remplacer une valeur qui existait déjà. Ce n'est qu'au-delà que la création cesse de remplacer et devient un excédent.

Il faut se garder ici d'une image trop simple, et Marx prend soin de l'écarter : le partage n'est pas visible dans la journée. L'ouvrier ne file pas pour lui le matin et pour le capitaliste l'après-midi ; il file de la même manière du début à la fin, et rien dans son geste ne marque le passage d'une portion à l'autre. La division est réelle sans être perceptible, et c'est exactement ce qui rend possible que la forme-salaire la fasse disparaître entièrement.

Une portion qui commande tout le reste

De cette grandeur dépend à peu près tout ce qui suit, et il vaut la peine d'en faire l'inventaire pour mesurer ce qui se joue dans une définition de trois lignes.

Le taux de la plus-value en dépend, puisqu'il est le rapport du surtravail au travail nécessaire. La distinction des deux formes de plus-value en dépend : allonger la journée laisse le travail nécessaire intact, l'abréger est l'autre voie. La journée normale en dépend, car la lutte porte sur ce qui excède cette portion. Et la théorie du salaire en dépend, puisque le salaire est le prix de ce que le travail nécessaire reproduit, présenté comme s'il payait la journée entière.

On voit alors pourquoi Marx accorde tant de soin à la manière dont cette portion est déterminée. Elle n'est ni décrétée par le patron, ni fixée par la nature : elle résulte de l'état des subsistances, de la productivité des branches qui les produisent, et de ce que la société tient pour une vie acceptable. Trois déterminations d'ordre différent, dont deux au moins sont historiques, et c'est là que le concept cesse d'être une simple case dans une équation.

Un concept qu'on croit facile

Deux lectures se partagent le terrain, et toutes deux affaiblissent le concept en le simplifiant.

La première le naturalise : le travail nécessaire serait le temps de produire de quoi subsister, une donnée biologique sur laquelle l'histoire n'aurait pas de prise. Cette lecture a l'avantage de rendre le concept mesurable, et le défaut d'effacer l'élément historique et moral que Marx a explicitement posé. Elle transforme une grandeur disputée en une constante, et retire du même coup tout enjeu à la lutte sur les salaires.

La seconde le dissout : si le panier est socialement déterminé, alors il n'est plus déterminé du tout, et le travail nécessaire devient ce que le rapport de forces décide, sans plus. Cette lecture a l'avantage de rendre justice à l'histoire, et le défaut de faire disparaître l'objectivité de la valeur de la force de travail, sans laquelle on ne peut plus dire ce que serait payer cette force au-dessous d'elle.

Nous nous rangeons du côté des lectures qui tiennent les deux bouts, et qui nous paraissent seules fidèles au texte : la valeur de la force de travail est objective à un moment donné (c'est le travail que coûte un panier déterminé), et ce panier est historiquement variable. La grandeur est donc déterminée sans être fixe, et c'est précisément ce statut qui permet de comprendre qu'on puisse se battre à son sujet sans que la bataille soit arbitraire.

Reste une question que le chapitre IX ne pose pas et qu'il faut poser aujourd'hui : où passe le travail nécessaire quand une part croissante de l'entretien passe par des services publics, des transferts, des dépenses collectives ? La valeur de la force de travail n'est plus alors reproduite par le seul salaire, et le partage de la journée cesse de se lire dans la fiche de paie. Le concept ne s'en trouve pas invalidé ; il demande à être compté autrement.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre IX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre IX, « Le taux de la plus-value » — le terme naît à quelques lignes de son contraire, et les deux se définissent l'un par l'autre : le travail nécessaire est celui qui reproduit, le surtravail est ce qui dépasse.