La notion

Idées dominantesherrschende Ideen

« Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante » : la phrase du Manifeste ne dit pas que toutes les idées sont des mensonges intéressés, mais que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle, et que ce qu’une époque tient pour des vérités éternelles porte la marque des rapports sociaux qui la font vivre.

Des vérités qui se disent éternelles

La thèse est l'une des plus citées du Manifeste, et l'une de celles dont on attend le moins qu'elle soit argumentée, tant elle semble aller de soi à ceux qui la reprennent comme à ceux qui la rejettent. Or le texte ne la pose pas comme un axiome : il la tire d'une réponse, et il faut partir de l'objection à laquelle elle répond pour mesurer sa portée. Les adversaires des communistes, écrit-il en leur prêtant la parole, admettent volontiers que les idées religieuses, morales, philosophiques et juridiques ont changé au cours de l'histoire ; mais ils ajoutent :

Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à toutes les conditions sociales. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu de les constituer sur une nouvelle base […]

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Toute la difficulté est là. L'objection n'est pas absurde : il est vrai que les mots de liberté et de justice traversent les époques, et qu'on voit mal une société qui s'en passerait. La réponse du texte ne consiste pas à nier que ces mots demeurent, mais à montrer que ce qu'ils désignent change avec les rapports sociaux qui les emploient — et que la croyance en leur éternité est elle-même un trait de toute classe dominante. Nous suivrons donc l'ordre de la réponse : d'abord la thèse générale, ensuite l'histoire qui l'établit, enfin ce qu'elle dit de la liberté bourgeoise.

Où le texte la pose : dans la réponse aux objections

La thèse vient dans la deuxième partie, là où le Manifeste répond aux reproches faits aux communistes, et cette place commande son sens. Avant même d'en venir à la religion et à la philosophie, le texte a répondu à ceux qui l'accusent de détruire la liberté, la culture et le droit, et il a formulé le principe dont la thèse sera l'application :

Vos idées sont elles-mêmes les produits des rapports de la production et de la propriété bourgeoises, comme votre droit n’est que la volonté de votre classe érigée en loi […]

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Le reproche adressé à la bourgeoisie n'est pas d'avoir des idées intéressées, mais d'ériger en lois éternelles de la nature et de la raison les rapports sociaux qui naissent de votre mode de production. Et le texte ajoute que cette illusion n'est pas propre à la bourgeoisie : elle la partage avec toutes les classes régnantes disparues. Chacune a compris que la propriété antique ou féodale était historique, et chacune a tenu la sienne pour naturelle.

La thèse générale suit, posée sous forme de question rhétorique : il ne faut pas un esprit bien profond pour comprendre que la conscience de l'homme change avec tout changement survenu dans ses relations sociales, dans son existence sociale. Marx et Engels l'avaient développée deux ans plus tôt dans les manuscrits de L'Idéologie allemande, où ils écrivaient en substance que la classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose aussi, du même coup, de ceux de la production intellectuelle. Ces manuscrits sont restés inédits jusqu'en 1932 : le Manifeste est, pour ses premiers lecteurs, le lieu où la thèse paraît.

La distinction : produire des choses, produire des idées

La thèse repose sur une analogie qu'il faut prendre au sérieux plutôt que comme une image. Le texte parle de production intellectuelle, et il la rapproche expressément de la production matérielle : que démontre l'histoire de la pensée si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? D'où la phrase qui définit la notion :

Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

La distinction qui fait le concept est entre les idées d'une époque et ses idées dominantes. Le texte ne dit pas que toutes les idées sont celles de la classe dominante, ce qui rendrait incompréhensible sa propre existence ; il dit que celles qui prévalent, qui s'enseignent, qui passent pour évidentes, sont les siennes. La domination des idées est un fait de circulation, d'institutions, de moyens : une idée domine parce qu'elle est portée par ce qui domine, non parce qu'elle est plus vraie. Et c'est pourquoi le texte peut annoncer, à côté des idées dominantes, la formation d'idées nouvelles : lorsqu'on parle d'idées qui révolutionnent une société entière, on dit seulement que dans la vieille société se sont formés les éléments d'une nouvelle, et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes relations sociales.

Le mécanisme : une histoire des idées qui suit celle des classes

Le texte ne démontre pas la thèse par un raisonnement abstrait, mais par une histoire en trois moments, condensée en deux phrases. Quand l'ancien monde était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne ; puis, au dix-huitième siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées philosophiques, au moment où la société féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie révolutionnaire. Chaque grande transformation des idées coïncide avec l'ascension d'une classe, et c'est cette coïncidence, non une causalité mécanique, que le texte donne à voir.

Le troisième moment est le plus précis, et il porte sur les idées qui nous sont les plus proches. Les principes de tolérance que la philosophie des Lumières a opposés à l'Église se présentent comme des vérités de la raison ; le texte en donne une autre lecture :

Les idées de liberté religieuse et de liberté de conscience ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine de la connaissance.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

La phrase ne dit pas que la liberté de conscience est une illusion ou une tromperie. Elle dit que sa forme — chacun libre de ses croyances comme chacun libre de ses échanges — est celle d'un monde où les individus se rencontrent comme des propriétaires privés sur un marché. Le même déplacement vaut pour la liberté en général : par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté du commerce, du libre-échange. Le mot demeure, son contenu a une date. Et la culture elle-même, que la bourgeoisie accuse les communistes de vouloir détruire, n'est pour l'immense majorité, que le façonnement à devenir machine.

Ce que le concept ouvre : des formes qui durent plus que leurs contenus

Si les idées changent avec les classes, pourquoi l'objection a-t-elle raison de noter que la religion, la morale et la philosophie se maintiennent à travers les transformations ? La réponse du texte est la partie la plus fine de l'argument, et elle empêche de réduire la thèse à un relativisme. L'histoire de toutes les sociétés passées est celle d'antagonismes de classes aux formes diverses ; mais l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles. Il n'est donc pas étonnant que la conscience sociale de tous les âges se soit mue dans certaines formes communes, des formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de l'antagonisme des classes.

L'apparente éternité des idées reçoit ainsi son explication : ce qui demeure n'est pas une vérité hors de l'histoire, c'est la division en classes elle-même, qui a toujours existé dans l'histoire écrite et qui imprime à la conscience des formes durables. On comprend alors la conclusion que le texte en tire pour la révolution qu'il annonce : puisqu'elle est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnels, il n'est pas étonnant qu'elle rompe de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles. La thèse ne dit pas que les idées ne comptent pas ; elle dit qu'on ne change pas durablement celles d'une société sans changer ce qui les rend dominantes. C'est aussi ce qu'établit, par un autre chemin, la page du pouvoir politique.

Les lectures et les contresens

Le premier contresens fait de la thèse une théorie du complot : la classe dominante inventerait des idées pour tromper les autres. Le texte ne dit rien de tel, et la notion perd son intérêt si on l'y ramène. Les classes dominantes croient à leurs idées ; elles les tiennent sincèrement pour naturelles et rationnelles, et c'est précisément ce que le texte leur reproche d'ériger en lois éternelles. Une domination qui reposerait sur un mensonge conscient serait fragile ; celle que le texte décrit est solide parce qu'elle est vécue comme une évidence. On retrouvera ce mécanisme, sous une forme plus développée, à la page du fétichisme : une apparence qui n'est pas une erreur, mais la manière dont un rapport social se présente.

Le deuxième contresens est celui du reflet : les idées ne seraient qu'un décalque passif de l'économie, sans efficacité propre. La lettre du texte peut y prêter, puisqu'il parle de conscience qui change avec l'existence sociale ; mais toute la stratégie du Manifeste la dément, qui consacre sa troisième partie à combattre des doctrines socialistes, et qui assigne aux communistes la tâche d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire de l'antagonisme. Engels, dans une lettre à Franz Mehring de 1893, reconnaîtra que Marx et lui avaient, par nécessité polémique, trop insisté sur la dérivation des idées à partir des faits économiques, au détriment de la manière dont elles se forment. Nous tenons que la thèse est une thèse sur la domination des idées, non sur leur origine unique.

Le troisième contresens retourne la thèse contre ses auteurs : si toute idée dominante est celle d'une classe, la théorie de Marx et d'Engels, écrite par deux fils de bourgeois, ne serait qu'une idée de classe parmi d'autres. Le texte a prévu l'objection, et il y répond par un fait plutôt que par un principe. Au moment où la lutte approche de l'heure décisive, une fraction de la classe régnante s'en détache, et notamment cette partie des idéologues bourgeois parvenue à l'intelligence théorique du mouvement historique dans son ensemble. La thèse n'interdit donc pas de penser contre sa classe ; elle dit à quelles conditions historiques cela devient possible, et elle n'en exempte pas ceux qui l'énoncent.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie II, « Prolétaires et communistes » — la réponse aux objections portées au nom de la liberté, de la culture et du droit, puis de la religion, de la philosophie et de l’idéologie en général. L’Idéologie allemande (1845-1846), où la thèse est développée, n’a été publiée qu’en 1932 et n’est pas servie : elle est paraphrasée.