Idées dominantesherrschende Ideen
La Déclaration de 1789 peinte comme les Tables de la Loi, sous l'œil qui rayonne. Des droits nés d'une révolution s'y présentent comme des vérités descendues d'en haut, et la propriété y est dite inviolable et sacrée. Jean-Jacques-François Le Barbier, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, huile sur toile, 1789. Musée Carnavalet, Paris, domaine public.
En bref
Les idées dominantes désignent, chez Marx et Engels, les idées qui prévalent dans une époque : celles qu'on enseigne, qu'on répète et qui passent pour évidentes. Le Manifeste du parti communiste (1848, partie II) affirme qu'elles ont toujours été les idées de la classe dominante, parce que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle. La difficulté est de comprendre que ces idées peuvent être sincères, et justes en partie, tout en portant la marque d'une domination.
Ce qu'il faut retenir
- Le Manifeste pose la thèse en réponse à une objection : la liberté et la justice seraient des vérités éternelles, communes à toutes les sociétés.
- Il reproche à la bourgeoisie, comme à toutes les classes régnantes avant elle, de prendre les rapports sociaux de son époque pour des lois de la nature et de la raison.
- Une idée est dominante quand elle prévaut et passe pour évidente. Elle doit cette place à la classe qui tient les moyens de la répandre : l'école, la presse, la chaire.
- Les idées changent quand les classes changent : le christianisme l'emporte avec le déclin du monde antique, la philosophie des Lumières avec la bourgeoisie montante.
- Les mots durent plus que leur contenu. La liberté de conscience proclame la libre concurrence dans le domaine de la connaissance, et certaines formes de pensée dureront autant que la division en classes.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
La liberté et la justice ne sont-elles pas des vérités de tous les temps ?
C'est l'objection que le Manifeste prête à ses adversaires. La thèse des idées dominantes naît de la réponse qu'il lui fait, et c'est par elle qu'il faut commencer.
La phrase sur les idées dominantes compte parmi les plus citées du Manifeste. On la cite le plus souvent seule, comme un axiome qui se passerait d'argument. Dans le texte, elle arrive au terme d'une discussion et sert à répondre. Marx et Engels font parler leurs adversaires entre guillemets. Ceux-ci concèdent que les idées religieuses, morales, philosophiques et juridiques se sont modifiées au cours de l'histoire, puis ils ajoutent :
Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à toutes les conditions sociales. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu de les constituer sur une nouvelle base […]
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
L'objection a de la force. Les mots de liberté et de justice se retrouvent d'une époque à l'autre, et l'on voit mal une société qui s'en passerait. Le Manifeste accorde que les mots demeurent. Il soutient que ce qu'ils désignent change avec les rapports sociaux de ceux qui les emploient, et que la croyance en leur éternité est elle-même un trait commun à toutes les classes qui ont dominé.
On suivra l'ordre de la réponse. Le texte adresse d'abord un reproche à la bourgeoisie ; il en tire une thèse générale sur la production des idées ; il l'appuie sur une histoire très courte ; il l'applique à la liberté moderne ; il explique enfin pourquoi certaines formes de pensée semblent traverser les siècles.
Que reprochent Marx et Engels à leurs adversaires ?
De prendre leurs propres idées pour des lois de la nature. Les bourgeois accusent les communistes de détruire la liberté, la culture et le droit ; le texte leur répond que ces mots, chez eux, ont un contenu daté.
La thèse se trouve dans la deuxième partie, « Prolétaires et communistes ». Le Manifeste y passe en revue les reproches faits aux communistes : vouloir abolir la propriété, la famille, la patrie. Avant d'en venir à la religion et à la philosophie, il répond à ceux qui le jugent au nom de la liberté, de la culture et du droit, et il pose le principe dont la thèse sera l'application :
Vos idées sont elles-mêmes les produits des rapports de la production et de la propriété bourgeoises, comme votre droit n’est que la volonté de votre classe érigée en loi […]
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Le reproche vise une illusion particulière. La bourgeoisie veut ériger en lois éternelles de la nature et de la raison les rapports sociaux qui naissent de votre mode de production
. Un mode de production, c'est la manière dont une société produit ses biens et répartit les moyens de les produire. Les rapports qui en naissent, par exemple le rapport entre un patron et un salarié, deviennent sous sa plume des lois de la raison, valables pour tous les hommes.
La Déclaration des droits de 1789 en offre la forme la plus nette. Elle proclame des droits « naturels, inaliénables et sacrés », range la propriété parmi eux dès son article 2 et la déclare, à l'article 17, inviolable et sacrée. Le tableau de Le Barbier, en tête de cette page, la peint sur deux tables de pierre, à la manière des Tables de la Loi, sous un œil qui rayonne. Des droits nés d'une révolution s'y présentent comme s'ils venaient d'en haut.
Le texte ajoute que la bourgeoisie partage cette illusion avec toutes les classes régnantes disparues. Il en montre le ressort par une remarque ironique : ce que vous concevez pour la propriété antique, ce que vous comprenez pour la propriété féodale, il vous est défendu de l’admettre pour la propriété bourgeoise
. Chacun voit sans peine que les formes passées avaient une histoire. C'est la sienne qu'il tient pour naturelle.
Que veut dire qu'une idée est dominante ?
Une idée dominante est une idée qui prévaut : on l'enseigne, on la répète, elle passe pour évidente. Elle doit cette place à la classe qui la porte, et sa vérité n'en décide pas.
La thèse générale tient en deux phrases. La première porte sur chacun de nous : il ne faut pas un esprit bien profond pour comprendre que la conscience de l’homme change avec tout changement survenu dans ses relations sociales, dans son existence sociale
. La seconde passe à l'histoire : que démontre l’histoire de la pensée si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle
? La définition suit aussitôt :
Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Le mot de production doit être pris au sérieux. Penser, écrire, enseigner et prêcher demandent du temps, des lieux et des moyens matériels : des presses, des écoles, des chaires, des journaux, et des gens qui en vivent. Marx et Engels avaient développé ce point dans les manuscrits de L'Idéologie allemande (1845-1846), restés inédits jusqu'en 1932. Ils y écrivaient en substance que la classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose du même coup de ceux de la production intellectuelle. Le Manifeste le dit plus brièvement à propos de l'éducation, que la société règle déjà par ses écoles et que les communistes veulent seulement arracher l’éducation à l’influence de la classe régnante
.
Le texte parle des idées dominantes, et le mot compte. Il n'affirme pas que toutes les idées d'une époque appartiennent à la classe qui domine. S'il le faisait, il ne pourrait pas rendre compte de lui-même, puisque le Manifeste est écrit contre les idées qui dominaient en 1848. Une idée domine parce qu'elle a pour elle ce qui domine : l'école, la chaire, la presse, l'autorité de ceux qui parlent. Elle peut être juste ou fausse. Sa place dans la société se règle ailleurs.
Comment les idées d'une époque cèdent-elles la place à d'autres ?
Elles tombent en même temps que les rapports sociaux qui les portaient. Le Manifeste le montre par une histoire de deux phrases, où chaque changement d'idées accompagne la montée d'une classe.
Les idées nouvelles ne viennent pas de nulle part. Quand on parle d'idées qui révolutionnent une société entière, dit le texte, on annonce seulement que des éléments d'une société nouvelle se sont formés dans l'ancienne, et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes relations sociales
. Une manière de penser grandit avec la classe qui s'y reconnaît, à l'intérieur de l'ordre qu'elle va remplacer.
Deux moments servent de preuve. Quand l’ancien monde était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne
. Puis, au dix-huitième siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées philosophiques, au moment où la société féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire. Le lien que le texte établit est une coïncidence dans le temps. Une manière de penser l'emporte quand la classe qui la porte l'emporte, et le Manifeste ne dit rien de plus sur la façon dont l'une agit sur l'autre.
Le second moment est celui que les philosophes du dix-huitième siècle ont eux-mêmes mis en image. Le frontispice de l'Encyclopédie, dessiné par Charles-Nicolas Cochin en 1764, montre la Vérité dans la lumière, la Raison qui lui lève son voile et la Théologie qui, à ses pieds, lui tourne le dos. La scène se donne pour la victoire de la vérité sur l'erreur, hors de toute date. Le Manifeste la replace dans une bataille entre la noblesse et la bourgeoisie.
Que devient la liberté quand on lui rend sa date ?
Elle prend la forme du marché. La liberté de conscience proclame la libre concurrence dans le domaine de la connaissance, et la liberté, dans la bouche du bourgeois de 1848, signifie la liberté du commerce.
La phrase la plus précise de la section porte sur les idées dont nous sommes encore les héritiers :
Les idées de liberté religieuse et de liberté de conscience ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine de la connaissance.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Là où une Église avait le monopole du vrai, la liberté de conscience met les croyances côte à côte. Chacun offre la sienne, chacun choisit, et l'État garantit les règles sans prendre parti, comme il garantit le marché sans choisir entre les marchands. La phrase laisse entière la valeur de cette liberté. Elle en donne la forme, celle d'un monde où les individus se rencontrent en propriétaires privés, chacun maître de ses biens et de ses opinions.
Le même déplacement vaut pour la liberté en général : par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté du commerce, du libre-échange
. Le texte dit aussi d'où ce contenu tire son sens. Les grands mots sur le libre-échange n'en ont que par contraste au commerce entravé, au bourgeois asservi du moyen âge
. La culture, de son côté, que la bourgeoisie accuse les communistes de vouloir détruire, n’est pour l’immense majorité, que le façonnement à devenir machine
. Le mot demeure, son contenu a une date et une classe.
Un exemple
Prenons deux hommes qui disent « liberté » à soixante ans d'écart. Le premier est un maître artisan d'une ville corporative du dix-huitième siècle. Il ne peut ni s'établir sans l'accord de sa corporation, ni fabriquer autrement qu'elle ne le prescrit. Pour lui, la liberté a un contenu précis : produire et vendre sans demander de permission. C'est ce contenu que la bourgeoisie inscrit dans ses déclarations, et il est réel.
Le second est un ouvrier de filature en 1848. Il est libre au même sens : personne ne l'oblige à travailler pour tel patron plutôt que pour tel autre. Seulement il ne possède rien d'autre que sa force de travail, si bien que sa liberté consiste à la vendre ou à ne pas manger. Le mot est le même dans les deux bouches. Ce qu'il désigne a changé avec la place de celui qui le prononce. Les deux personnages sont construits pour l'exemple ; le contraste avec le « commerce entravé » est celui du texte.
Pourquoi certaines idées semblent-elles éternelles, et quels contresens éviter ?
Parce que la division en classes traverse elle-même toute l'histoire connue : elle imprime à la conscience des formes durables. La thèse se lit mal dès qu'on en fait une théorie du complot, une théorie du reflet ou un relativisme.
L'objection avait un dernier argument : la religion, la morale et la philosophie se maintiennent à travers les transformations. Le Manifeste le prend au sérieux. Les antagonismes de classes ont changé de forme d'une époque à l'autre, mais l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés. Il n'est donc pas étonnant que la conscience de tous les âges se soit mue dans certaines formes communes, des formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition de l’antagonisme des classes
.
L'apparente éternité des idées reçoit ainsi son explication. Ce qui dure, c'est la division en classes, et c'est elle qui donne aux idées un air de vérité hors du temps. Le texte en tire une conséquence pour la révolution qu'il annonce : puisqu'elle est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnels
, elle rompra de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles. On ne change pas durablement les idées d'une société sans changer ce qui les rend dominantes ; la page du pouvoir politique le montre par un autre chemin.
Trois lectures s'écartent du texte. La première rejoint une erreur que la page du fétichisme corrige aussi : une apparence peut correspondre à ce qui se passe et tenir sans que personne mente. La seconde a été discutée par Engels lui-même. Dans une lettre à Franz Mehring de 1893, il reconnaît que Marx et lui ont d'abord mis l'accent sur la dérivation des idées à partir des faits économiques, au point de négliger la manière dont ces idées se forment. Nous lisons donc la thèse comme une thèse sur la domination des idées, qui laisse ouverte la question de leur genèse.
On lit souvent La classe dominante inventerait des idées pour tromper les autres, comme on monte une propagande.
Ce que dit le texte Les classes dominantes croient à leurs idées. Elles les tiennent sincèrement pour naturelles et rationnelles, et c'est ce que le Manifeste leur reproche : les ériger en lois éternelles. Une domination fondée sur un mensonge conscient serait fragile ; celle-ci tient parce qu'elle est vécue comme une évidence.
On lit souvent Les idées ne seraient qu'un reflet passif de l'économie, sans effet propre sur l'histoire.
Ce que dit le texte Le Manifeste combat des doctrines dans toute sa troisième partie et donne aux communistes la tâche d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire de l'antagonisme. Un texte qui croirait les idées sans effet ne prendrait pas cette peine.
On lit souvent Si toute idée dominante est celle d'une classe, la théorie de Marx et d'Engels, deux fils de bourgeois, n'est qu'une idée de classe parmi d'autres, et rien n'est vrai.
Ce que dit le texte Le Manifeste répond par un fait. Quand la lutte approche de l'heure décisive, une fraction de la classe régnante s'en détache, et notamment cette partie des idéologues bourgeois parvenue à l’intelligence théorique du mouvement historique dans son ensemble
. La thèse dit à quelles conditions on peut penser contre sa classe, et elle n'en exempte pas ceux qui l'énoncent.
Vérifier sa compréhension
Que signifie le mot « liberté » dans la bouche du bourgeois de 1848, selon le Manifeste ?
La liberté du commerce et du libre-échange. Le mot prend son sens par contraste avec le commerce entravé du Moyen Âge, où les corporations réglaient la production et la vente. Il désigne donc une liberté précise, née d'une histoire précise, et il a une date comme le monde qui l'emploie.
Pourquoi une idée devient-elle dominante, d'après le Manifeste ?
Parce qu'elle est portée par la classe qui domine la production matérielle et qui dispose, du même coup, des moyens de produire et de répandre les idées : l'éducation, les livres, la presse. Sa place ne dépend pas d'abord de sa vérité. Le texte n'en conclut pas que d'autres idées sont impossibles, puisqu'il en annonce lui-même de nouvelles.
Si les idées dépendent des classes, pourquoi la religion, la morale et la philosophie semblent-elles traverser toutes les époques ?
Parce que l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à toutes les époques passées. La conscience de tous les âges s'est donc mue dans des formes communes, qui ne disparaîtront complètement qu'avec l'antagonisme des classes. Ce qui dure, c'est la division en classes elle-même.
La presse et ses pages, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manifeste du parti communiste, partie II, « Prolétaires et communistes » : la réponse aux objections portées au nom de la liberté, de la culture et du droit, puis de la religion, de la philosophie et de l’idéologie en général. L’Idéologie allemande (1845-1846), où la thèse est développée, n’a été publiée qu’en 1932 et n’est pas servie : elle est paraphrasée.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 24 →Les idées dominantes déplacées : ce discours n’est plus porté par des idéologues, il est diffusé par les choses mêmes.
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