BourgeoisieBourgeoisie
Un quartier démoli pour percer l'avenue de l'Opéra : des immeubles éventrés, des hommes en chapeau haut-de-forme au milieu des gravats, et au fond l'Opéra neuf. La construction et la démolition tiennent dans le même cadre, comme l'éloge et le procès dans le Manifeste. Charles Marville, percement de l'avenue de l'Opéra entre la rue Louis-le-Grand et la rue d'Antin, Paris, décembre 1876 à février 1877. Musée Carnavalet, Paris Musées, CC0.
En bref
La bourgeoisie désigne, chez Marx et Engels, la classe qui possède les moyens de production modernes (ateliers, machines, capitaux) et qui emploie des salariés. Le Manifeste du parti communiste (1848) la décrit dans sa première partie : une classe née au sein de la société féodale, et la première classe dominante qui ne puisse subsister qu'en bouleversant sans cesse la production. La notion surprend parce que le texte, écrit contre elle, commence par en faire l'éloge.
Ce qu'il faut retenir
- Le Manifeste fait l'éloge de la bourgeoisie : elle a montré ce que peut l'activité humaine. Le même mouvement a réduit tous les rapports humains au rapport d'argent.
- La bourgeoisie est née de la société féodale, au fil de révolutions dans la production et le commerce. La définition par la propriété des moyens de production vient d'une note d'Engels de 1888.
- Les classes dominantes d'avant conservaient le mode de production. La bourgeoisie ne peut exister qu'en le transformant sans cesse, parce que la concurrence l'y oblige.
- Une production qui ne peut pas s'arrêter doit trouver de nouveaux acheteurs. La bourgeoisie crée donc le marché mondial et impose partout sa manière de produire.
- Ses forces productives finissent par déborder le cadre de la propriété bourgeoise. Les crises de surproduction le montrent, et elles annoncent la classe qui la remplacera.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.
Pourquoi le Manifeste fait-il l'éloge de la classe qu'il combat ?
Parce que l'éloge et l'accusation sont un seul jugement. La bourgeoisie a libéré une puissance de production sans précédent, et c'est la même puissance qui défait tous les liens anciens pour ne laisser que le rapport d'argent.
La définition de la bourgeoisie est simple ; c'est le ton sur lequel le Manifeste la présente qui surprend. Un programme communiste, rédigé en 1848 pour une ligue d'ouvriers, consacre la plus grande partie de sa première section à célébrer la classe qu'il combat. Il ne le fait pas à contrecœur. Elle a, lit-on, créé bien d’autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques
, et elle a été la première à prouver ce que peut accomplir l’activité humaine
.
L'éloge porte pourtant son revers, et le texte les donne ensemble. La bourgeoisie a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques
. Ce qu'elle a mis à leur place est une nudité :
Elle a noyé l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petit bourgeois, dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange […]
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Le texte ne regrette pas pour autant le monde féodal. Il dit que ce monde voilait l'exploitation sous des illusions religieuses et politiques, et que la bourgeoisie lui a substitué une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée
. Le progrès tient à ceci que ce qui était caché devient visible. On tiendra donc ensemble les deux faces du jugement : la bourgeoisie est révolutionnaire parce qu'elle réduit tout rapport à un rapport d'argent, et cette réduction est aussi ce qu'on lui reproche.
D'où vient la bourgeoisie ?
De la société féodale elle-même. Le Manifeste ne la définit pas, il raconte sa formation, sur plusieurs siècles, à travers une série de révolutions dans la production et les échanges.
La définition qu'on cite d'ordinaire n'est pas dans le texte de 1848. Elle vient d'une note qu'Engels ajoute à l'édition anglaise de 1888 : il faut entendre par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale, c'est-à-dire des ateliers, des machines et des matières qui servent à produire, et employeurs de travail salarié. En 1848, le texte procède autrement. Il montre d'où la classe vient avant de dire ce qu'elle est, et ce choix d'exposition est déjà un argument : ce qui a une origine peut avoir une fin.
La bourgeoisie ne surgit pas du dehors, et elle ne s'oppose pas d'emblée à l'ordre féodal. Des serfs du moyen âge naquirent les éléments des premières communes
, et de cette population des villes sortit la bourgeoisie. La découverte de l'Amérique, le commerce colonial, la manufacture, puis la vapeur et la grande industrie firent le reste. Le texte conclut en une ligne que la Bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d’un long développement, d’une série de révolutions dans les modes de production et de communication
.
Le mot garde la trace de cette histoire. Le bourgeois du Moyen Âge est l'habitant du bourg, le marchand ou le maître de métier des villes franches. La bourgeoisie du Manifeste est la classe qui en est sortie, et ce qui la définit désormais est la propriété des moyens de production modernes, où qu'elle habite et quel que soit son titre. Le mot est resté, la chose a changé.
Qu'est-ce qui distingue la bourgeoisie des classes dominantes d'avant ?
Toutes ont dominé en conservant le mode de production. La bourgeoisie, elle, ne peut exister qu'à la condition de le transformer sans arrêt.
Dominer n'a rien de neuf : le seigneur et le maître de jurande dominaient aussi. Ce qui est neuf, c'est la condition à laquelle la bourgeoisie domine, et le texte l'énonce avec une netteté que le reste de l'œuvre de Marx développera :
La Bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux. La conservation de l’ancien mode de production était, au contraire, la première condition d’existence de toutes les classes industrielles antérieures.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Un seigneur tenait sa position de ce qui ne changeait pas. Un capitaliste tient la sienne de ce qu'il transforme, et il la perd s'il cesse de transformer, parce que ses concurrents le déclassent. De là l'instabilité que le texte donne comme la marque de l'époque : cette agitation et cette insécurité perpétuelles, distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes
. Les idées ne résistent pas mieux que les techniques : celles qui remplacent les anciennes deviennent surannées avant de se cristalliser
.
Un exemple
Deux filateurs vendent leur fil au même prix. L'un installe une machine qui file deux fois plus vite avec le même nombre d'ouvriers. Il peut baisser son prix et prendre les clients de l'autre. Le second n'a pas le choix : il achète la machine, ou il ferme. Quand tous l'ont achetée, l'avantage du premier a disparu, et il doit en chercher un autre.
Personne ici n'agit par goût du changement. C'est la concurrence qui oblige chacun à transformer sa production, et c'est en ce sens que la classe entière n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse
. Les chiffres sont arbitraires ; le mécanisme est celui du texte.
La phrase suivante est l'une des plus citées du Manifeste, et la traduction de Laura Lafargue en donne une version plus sobre que celle qu'on lit souvent. L'allemand dit que tout ce qui relève des ordres et de ce qui demeure s'évapore ; d'autres traductions ont rendu l'image par une fumée. Lafargue écrit : tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané
. Elle conserve surtout la conséquence : les hommes sont forcés d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés
. Le bouleversement est aussi un désenchantement, et c'est lui qui rend la critique possible.
Pourquoi la bourgeoisie a-t-elle besoin du monde entier ?
Parce qu'une production qui ne peut pas s'arrêter doit trouver sans cesse de nouveaux acheteurs. Le marché mondial est la forme que prend nécessairement cette production.
Le texte tire la conséquence aussitôt. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier
; il lui faut pénétrer partout, s’établir partout, créer partout des moyens de communication
. La bourgeoisie n'a pas trouvé ce marché tout fait. Elle l'a construit, avec ses navires, ses chemins de fer et ses comptoirs, parce que sa propre production l'y poussait.
Les effets sont décrits avec précision. Les industries nationales sont détruites ou supplantées par des industries dont les matières premières viennent des régions les plus éloignées et dont les produits se consomment dans tous les coins du globe. La production reçoit un caractère cosmopolite
, et la production intellectuelle suit la production matérielle. L'arme de cette expansion est le prix :
Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort elle force toutes les nations à adopter le mode de production bourgeois.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Marx et Engels résument : en un mot, elle modèle le monde à son image
. On comprend alors pourquoi l'éloge du début était sincère. Les forces productives que cette classe a mises en mouvement dépassent tout ce que les générations passées avaient produit, au point que le texte demande quel siècle antérieur a soupçonné que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social
. Cette puissance est étudiée pour elle-même à la page de la force productive.
Pourquoi la puissance de la bourgeoisie se retourne-t-elle contre elle ?
Parce que les forces qu'elle a libérées débordent le cadre de la propriété bourgeoise. La crise de surproduction en est le symptôme, et les ouvriers qu'elle rassemble en sont l'issue.
La puissance qui faisait l'éloge fait aussi le procès, et le texte passe de l'un à l'autre par une image. La société bourgeoise, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées
. Le signe en est la crise. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé un paradoxe
s'abat sur la société : l’épidémie de la surproduction
.
Le paradoxe est exact. Les sociétés anciennes connaissaient la disette ; la société bourgeoise connaît la ruine par l'abondance, parce qu'elle a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce
. Le texte décrit ce qui se passe alors : une grande partie des produits, et même des forces productives déjà créées, est livrée à la destruction. La bourgeoisie surmonte la crise en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens, donc en préparant une crise plus générale. La raison tient en une phrase qui annonce Le Capital : le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein
.
La conséquence politique suit dans le même mouvement. Les armes dont la Bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même
, et elle a produit, avec ces armes, les hommes qui les manieront : c'est l'objet de la page du prolétariat. Il faut noter le mot par lequel le texte qualifie son rôle dans cette histoire. La bourgeoisie est l’agent passif et inconscient
du progrès de l'industrie : le magicien ne sait pas ce qu'il fait, et c'est ce qui le perd.
Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?
La bourgeoisie du Manifeste est une place dans la production, et son éloge est un argument. Trois lectures courantes s'écartent du texte.
Le vocabulaire de ces pages a vieilli, et il faut le reconnaître plutôt que l'excuser. Le texte parle de nations « barbares » entraînées dans la civilisation, de l'Orient subordonné à l'Occident, et il crédite la bourgeoisie d'avoir arraché une partie de la population à l’idiotisme de la vie des champs
. On a fait valoir que le mot allemand garde ici le sens grec du particulier isolé plus que celui de la sottise. Ces pages portent la marque d'une philosophie de l'histoire européenne de 1848, et les lectures qui en ont souligné la violence coloniale ont raison de le faire. Elles ne réfutent pas pour autant le mécanisme décrit : qu'une production qui ne peut s'arrêter doive conquérir des marchés et imposer ses formes à ceux qu'elle atteint, le texte le dit sans l'approuver. Le Capital en fera l'histoire à la page de l'accumulation primitive.
On lit souvent Être bourgeois, ce serait être aisé, conformiste, attaché à son confort : une mentalité ou un mode de vie.
Ce que dit le texte Le Manifeste définit la bourgeoisie par une place dans la production : la propriété des moyens de produire et l'emploi de salariés. On peut avoir tous les traits que l'usage prête au mot sans être bourgeois en ce sens, et l'inverse. Confondre la classe et ses mœurs, c'est revenir à l'échelle des rangs que la lutte des classes distingue de l'antagonisme.
On lit souvent L'éloge de la bourgeoisie serait ironique, ou une concession passagère avant la dénonciation.
Ce que dit le texte L'éloge est nécessaire à l'argument. C'est parce que la bourgeoisie a libéré des forces immenses que celles-ci débordent le cadre qu'elle leur impose. Un texte qui se contenterait de la dénoncer ne pourrait pas expliquer pourquoi elle serait dépassée.
On lit souvent La bourgeoisie dirigerait le cours des choses selon un plan, en maîtresse consciente de l'économie.
Ce que dit le texte Le Manifeste en fait l’agent passif et inconscient
du progrès de l'industrie. Elle est contrainte de révolutionner par la concurrence, et la crise montre qu'elle ne domine pas ce qu'elle a mis en mouvement.
Vérifier sa compréhension
Dans l'exemple des deux filateurs, pourquoi le second achète-t-il la machine alors qu'il n'en avait pas envie ?
Parce que le premier, qui produit plus vite, peut vendre moins cher et lui prendre ses clients. S'il ne suit pas, il ferme. C'est la concurrence qui contraint les bourgeois à transformer la production, quels que soient leurs goûts.
Qu'est-ce qui distingue la bourgeoisie des classes dominantes qui l'ont précédée ?
Le seigneur ou le maître de jurande tenaient leur position de la stabilité du mode de production : le conserver était leur première condition d'existence. La bourgeoisie, au contraire, n'existe qu'à la condition de le révolutionner sans cesse, et avec lui tous les rapports sociaux. D'où l'agitation perpétuelle qui marque l'époque bourgeoise.
Pourquoi une crise de surproduction aurait-elle semblé un paradoxe à toute autre époque ?
Parce que les sociétés anciennes souffraient de manquer de biens, jamais d'en avoir trop. Dans la société bourgeoise, l'abondance même ruine les producteurs, et une partie des produits et des forces productives est détruite. Le Manifeste y voit le signe que le système bourgeois est devenu trop étroit pour les richesses qu'il crée.
L'enceinte qui se défait, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manifeste du parti communiste, partie I, « Bourgeois et prolétaires » : la genèse de la bourgeoisie, son rôle révolutionnaire, le marché mondial, puis les crises de surproduction. La définition explicite de la classe n’est pas dans le texte de 1848 : elle vient d’une note d’Engels à l’édition anglaise de 1888.
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