La notion

BourgeoisieBourgeoisie

Dans le Manifeste, la bourgeoisie n’est ni un mode de vie ni une richesse : c’est la classe des propriétaires des moyens de production sociale, qui emploient du travail salarié — et la seule classe dominante de l’histoire qui ne puisse subsister qu’à la condition de bouleverser sans cesse la production. D’où l’éloge qui ouvre le texte, et la crise qui le retourne : le magicien ne domine plus les puissances qu’il a évoquées.

Un éloge écrit par l'adversaire

La difficulté de la notion ne tient pas à sa définition, qui est simple, mais au ton sur lequel le Manifeste la présente, et il faut partir de cette étrangeté pour comprendre ce que le texte veut établir. Un programme communiste, rédigé pour une ligue d'ouvriers, consacre la plus grande partie de sa première section à célébrer la classe qu'il combat ; et il ne la célèbre pas à contrecœur. Elle a, lit-on, créé bien d'autres merveilles que les pyramides d'Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques, et elle a été la première à prouver ce que peut accomplir l'activité humaine.

L'éloge, pourtant, porte en lui son revers, et c'est dans la même phrase que le texte les donne. Ce que la bourgeoisie a détruit, ce sont les liens féodales, patriarcales et idylliques, et ce qu'elle a mis à leur place n'est pas une liberté mais une nudité :

Elle a noyé l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petit bourgeois, dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange […]

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Il n'y a là ni ironie ni contradiction. Le texte ne regrette pas le monde féodal, dont il dit qu'il voilait l'exploitation par des illusions religieuses et politiques ; il constate que la bourgeoisie a remplacé cette exploitation voilée par une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée. C'est un progrès en cela même qu'il rend visible ce qui était caché. L'éloge et l'accusation sont un seul jugement, et c'est pourquoi nous les tiendrons ensemble : la bourgeoisie est révolutionnaire parce qu'elle réduit tout rapport à un rapport d'argent.

Où le texte la pose : une classe qui a une histoire

Le Manifeste ne définit pas la bourgeoisie, il la raconte, et le choix d'exposition est déjà un argument. La définition qu'on cite d'ordinaire n'est pas dans le texte de 1848 : elle vient d'une note d'Engels à l'édition anglaise de 1888, où il précise qu'il faut entendre par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et employeurs de travail salarié. En 1848, le texte procède autrement : il montre d'où la classe vient avant de dire ce qu'elle est.

Elle ne tombe pas du ciel, et elle ne s'oppose pas d'emblée à l'ordre féodal. Des serfs du moyen âge naquirent les éléments des premières communes, et de cette population des villes sortirent les éléments de la bourgeoisie ; puis la découverte de l'Amérique, le commerce colonial, la manufacture, la vapeur et la grande industrie firent le reste. La conclusion est posée en une ligne : la Bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans les modes de production et de communication.

Le mot garde la trace de cette histoire, et il faut la rappeler pour éviter une confusion. Le bourgeois du moyen âge est l'habitant du bourg, le marchand ou le maître de métier des villes franches ; la bourgeoisie du Manifeste est la classe qui en est sortie, mais qui n'est plus définie par la ville ni par le statut : elle l'est par la propriété des moyens de production modernes. Le mot est resté, la chose a changé, et le texte joue sur cette continuité pour faire voir que ce qui a une origine peut avoir une fin.

La distinction : conserver ou bouleverser

Ce qui fait de la bourgeoisie une classe à part n'est pas qu'elle domine : toutes les classes dominantes l'ont fait. C'est la condition à laquelle elle domine, et le texte l'énonce avec une netteté que le reste de l'œuvre de Marx ne fera que développer :

La Bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux. La conservation de l’ancien mode de production était, au contraire, la première condition d’existence de toutes les classes industrielles antérieures.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

La distinction est décisive. Un seigneur ou un maître de jurande tenait sa position de ce qui ne changeait pas ; un capitaliste tient la sienne de ce qu'il transforme, et il la perd s'il cesse de transformer, parce que la concurrence le déclasse. De là cette instabilité que le texte donne comme la marque de l'époque : cette agitation et cette insécurité perpétuelles, distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Les idées ne résistent pas mieux que les techniques : celles qui remplacent les anciennes deviennent surannées avant de se cristalliser.

La phrase qui suit est l'une des plus célèbres du texte, et la traduction de Laura Lafargue en donne une version plus sobre que celle qu'on cite souvent. L'allemand dit que tout ce qui relève des ordres et de ce qui demeure s'évapore ; d'autres traductions ont rendu l'image par une fumée. Lafargue écrit : tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et elle conserve la conséquence, qui importe plus que l'image : les hommes sont forcés d'envisager leurs conditions d'existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés. Le bouleversement est aussi un désenchantement, et c'est lui qui rend la critique possible.

Le mécanisme : le marché mondial

Une classe qui doit sans cesse produire davantage ne peut pas s'en tenir à un territoire, et c'est la conséquence que le texte tire aussitôt. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier ; il lui faut pénétrer partout, s'établir partout, créer partout des moyens de communication. Le marché mondial n'est pas un débouché qu'elle aurait trouvé tout fait : c'est la forme que prend nécessairement une production qui ne peut pas s'arrêter.

Les effets en sont décrits avec précision, et ils ont gardé une actualité qui explique une bonne part de la fortune du texte. Les industries nationales sont détruites ou supplantées par des industries dont les matières premières viennent des régions les plus éloignées et dont les produits se consomment dans tous les coins du globe ; la production reçoit un caractère cosmopolite, et ce qui vaut pour la production matérielle vaut pour la production intellectuelle. L'arme de cette expansion n'est pas d'abord militaire :

Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort elle force toutes les nations à adopter le mode de production bourgeois.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Tout se résume en une formule : en un mot, elle modèle le monde à son image. Et l'on comprend pourquoi l'éloge était sincère : les forces productives que cette classe a mises en mouvement dépassent tout ce que les générations passées avaient produit, au point que le texte se demande quel siècle antérieur a soupçonné que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social. On retrouvera cette puissance, analysée pour elle-même, à la page de la force productive.

Ce que le concept ouvre : le magicien

La puissance qui faisait l'éloge fait aussi le procès, et le texte passe de l'un à l'autre par une comparaison qui résume tout le mouvement de la première partie. La société bourgeoise, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Le symptôme en est la crise, dont le texte souligne ce qu'elle a d'inouï :

Une épidémie, qui, à toute autre époque, eût semblé un paradoxe, s’abat sur la société, — l’épidémie de la surproduction.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Le paradoxe est exact. Les sociétés anciennes connaissaient la disette ; la société bourgeoise connaît la ruine par l'abondance, parce qu'elle a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Chaque crise détruit non seulement une masse de produits, mais une partie des forces productives elles-mêmes ; et la bourgeoisie ne la surmonte qu'en préparant une crise plus générale. La raison est formulée en termes qui annoncent la suite de l'œuvre : le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein.

La conséquence politique suit dans le même mouvement. Les armes dont la Bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même, et elle a produit, avec ces armes, les hommes qui les manieront : c'est la page du prolétariat. Encore faut-il noter le mot par lequel le texte qualifie son rôle dans cette histoire : la bourgeoisie est l'agent passif et inconscient du progrès de l'industrie. Le magicien ne sait pas ce qu'il fait, et c'est ce qui le perd.

Les lectures et les contresens

Le premier contresens tient au mot. Dans l'usage courant, un bourgeois est quelqu'un d'aisé, de conformiste, attaché à son confort, et l'on parle volontiers d'un mode de vie ou d'une mentalité bourgeoise. Le Manifeste ne parle de rien de tel. La bourgeoisie y est définie par une place dans la production, et l'on peut être bourgeois sans aucun des traits que l'usage prête au mot, comme on peut les avoir tous sans l'être. Confondre la classe et ses mœurs, c'est retomber dans l'échelle des rangs, que la lutte des classes distingue précisément de l'antagonisme.

Le deuxième tient à l'éloge, qu'on a lu tantôt comme une ironie, tantôt comme une concession d'un instant. Nous avons dit pourquoi il nous paraît ni l'un ni l'autre : le texte a besoin que la bourgeoisie soit révolutionnaire pour que sa chute soit nécessaire, puisque ce sont ses propres réalisations qui débordent le cadre qu'elle leur impose. Un auteur qui se contenterait de dénoncer la bourgeoisie ne pourrait pas expliquer pourquoi elle serait dépassée ; seul celui qui mesure sa puissance le peut.

Le troisième porte sur un vocabulaire qui a vieilli, et il faut le reconnaître plutôt que l'excuser. Le texte parle de nations « barbares » entraînées dans la civilisation, de l'Orient subordonné à l'Occident, et il crédite la bourgeoisie d'avoir arraché une partie de la population à l'idiotisme de la vie des champs — où l'on a fait valoir que le mot allemand garde le sens grec du particulier isolé plus que celui de la sottise. Ces pages portent la marque d'une philosophie de l'histoire européenne de 1848, et les lectures qui en ont souligné la violence coloniale ont raison de le faire. Elles ne réfutent pas pour autant le mécanisme décrit : qu'une production qui ne peut s'arrêter doive conquérir des marchés, et qu'elle impose ses formes à ceux qu'elle atteint, le texte le dit sans l'approuver, et Le Capital en fera l'histoire à la page de l'accumulation primitive.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie I, « Bourgeois et prolétaires » — la genèse de la bourgeoisie, son rôle révolutionnaire, le marché mondial, puis les crises de surproduction. La définition explicite de la classe n’est pas dans le texte de 1848 : elle vient d’une note d’Engels à l’édition anglaise de 1888.