La notion
Lutte des classesKlassenkampf
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes » : la première phrase du Manifeste est aussi la plus citée de Marx et d’Engels, et la plus mal lue. Elle ne dit ni que l’histoire serait une querelle de riches et de pauvres, ni qu’elle aurait toujours opposé deux camps, mais que toute société divisée repose sur un antagonisme — que l’époque bourgeoise simplifie, et que le prolétariat ne peut dénouer sans supprimer les classes elles-mêmes.
Une phrase trop connue
Il n'est guère de phrase de Marx et d'Engels que l'on cite davantage que celle qui ouvre la première partie du Manifeste, et il n'en est guère que l'on lise moins. Sa célébrité même en fait un obstacle, en cela qu'elle a pris la forme d'un slogan : on croit y entendre que l'histoire humaine se réduirait à un seul conflit, toujours le même, entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas. Or le texte, dès le paragraphe suivant, dit tout autre chose, et c'est en le suivant de près qu'on mesure ce que la thèse affirme et ce qu'elle n'affirme pas. La phrase énumère d'abord des couples :
Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée […]
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Toute la difficulté est là. Les couples changent de nom d'une époque à l'autre, et l'opposition, elle, demeure ; mais aussitôt après, le texte décrit les sociétés anciennes non comme deux camps, mais comme une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales
, où l'on trouve à Rome des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves, et dans chacune de ces classes, des gradations spéciales
. La thèse ne prétend donc pas que les sociétés passées aient été divisées en deux : elles étaient étagées, et c'est sous cet étagement que le texte fait apparaître une opposition. Il faut, pour comprendre la notion, tenir ensemble les deux descriptions, l'échelle et l'antagonisme, et c'est pourquoi nous partirons de leur écart plutôt que de la formule.
Encore la formule elle-même a-t-elle été restreinte par l'un de ses auteurs. Dans une note ajoutée à l'édition anglaise de 1888, Engels précise qu'il faut entendre par là toute l'histoire écrite : en 1847, la préhistoire des sociétés était presque inconnue, et les travaux venus depuis — sur la propriété commune du sol, sur l'organisation de la gens — ont montré que la division en classes a eu un commencement. La restriction n'affaiblit pas la thèse, elle en précise la portée : la lutte des classes n'est pas une constante de la nature humaine, c'est un fait d'histoire, et ce qui a commencé peut finir.
Où le texte la pose : en tête, et sans la définir
Le Manifeste n'est pas un traité, et la place de la notion ne s'y comprend qu'à partir de ce qu'il est : un programme, rédigé par Marx et Engels pour la Ligue des communistes à la fin de 1847 et publié à Londres en février 1848. On n'y trouvera nulle part de définition de la classe ni de la lutte des classes. La notion n'est pas exposée, elle est mise au travail, et c'est précisément ce qui justifie qu'elle vienne en tête : la première phrase ne résume pas le texte, elle en fournit la grille de lecture. Si l'histoire est celle de luttes de classes, alors la société bourgeoise n'en est pas le terme mais un moment, la bourgeoisie doit être jugée à ce qu'elle a fait dans cette histoire, et le prolétariat se présente comme la classe que ce moment a produite. Tout l'ordre de la première partie découle de là, comme le montre le cheminement du Manifeste.
La nouveauté de la notion n'est d'ailleurs pas où on la place d'ordinaire, et Marx lui-même a pris soin de le dire. Dans une lettre à Joseph Weydemeyer du 5 mars 1852, il écrit en substance que ce n'est pas à lui que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes ni leur lutte, que des historiens bourgeois — on pense aux historiens de la Restauration, Augustin Thierry ou Guizot — en avaient décrit le développement bien avant lui, et que ce qu'il a apporté tient ailleurs : dans la liaison de l'existence des classes à des phases déterminées du développement de la production, et dans la thèse que cette lutte conduit à une transition vers une société sans classes. Le concept n'est donc pas l'observation du conflit, que d'autres avaient faite, mais son inscription dans l'histoire des modes de production.
Un détail de traduction mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il touche au sens. L'allemand dit Klassenkämpfe, au pluriel : des luttes de classes, non une lutte unique. Laura Lafargue le respecte dans la première phrase, puis écrit plus loin, au singulier et avec l'article, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive
. Le glissement n'est pas une infidélité : il suit le texte lui-même, qui part de luttes multiples et locales pour montrer comment elles deviennent une seule lutte. Le pluriel de la première phrase est la condition de ce que le reste démontre.
La distinction : l'échelle et l'antagonisme
Deux manières de décrire une société se trouvent donc côte à côte dans le texte, et la notion tient dans leur différence. La première est une échelle : des rangs, des positions plus ou moins élevées, un continu de gradations où chacun est au-dessus de quelqu'un et au-dessous de quelqu'un d'autre. La seconde est un antagonisme : un rapport où la condition de l'un est la condition de l'autre, de sorte qu'ils ne peuvent être pensés séparément. Une échelle se décrit, un antagonisme s'explique. Or la société moderne, selon le Manifeste, n'a pas supprimé l'antagonisme ; elle n'a fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte
. Ce qui la distingue est ailleurs :
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’ère de la Bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps opposés, en deux classes ennemies : la Bourgeoisie et le Prolétariat.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Deux mots de cette phrase empêchent d'en faire une photographie. Simplifié, d'abord : la simplification est un résultat, non un état premier, et elle désigne le passage de l'échelle à l'antagonisme — les gradations se résorbent à mesure que la société se polarise. De plus en plus, ensuite : il s'agit d'une tendance et non d'un recensement. Les couches intermédiaires ne disparaissent pas par décret, elles tombent. Les petits industriels, les marchands, les artisans, les paysans propriétaires succombent dans la concurrence avec les grands capitaux, si bien que le Prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population
.
Ce qui définit une classe, dès lors, n'est ni le revenu ni le prestige, qui sont des positions sur l'échelle, mais le rapport aux moyens de production. La bourgeoisie les possède ; le prolétariat est la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail, et qui n'en trouvent plus dès que leur travail cesse d'agrandir le capital
. On reconnaît là, en germe, ce que Le Capital établira sous les noms de force de travail et d'armée de réserve : le Manifeste énonce le rapport, le livre de 1867 en démontrera le mécanisme.
Le mécanisme : comment des luttes deviennent une lutte de classe
Qu'une classe existe ne suffit pas à ce qu'elle lutte comme classe, et c'est le point que le texte développe avec le plus de soin. Il décrit une suite de phases. La lutte est d'abord menée par des ouvriers isolés, puis par ceux d'une même fabrique, puis par ceux d'un même métier dans une localité ; et à ce stade elle se trompe d'objet, puisque les ouvriers s'en prennent aux instruments de production eux-mêmes, brisent les machines, brûlent les fabriques
. Le prolétariat forme alors une masse incohérente, disséminée sur tout le pays, et désunie par la concurrence
, et s'il lui arrive d'agir en masse, c'est au service des fins d'une autre classe.
Ce qui change la situation n'est pas une prise de conscience tombée du ciel, mais le développement même de l'industrie. Elle concentre les ouvriers, égalise leurs conditions d'existence à mesure que la machine efface les différences dans le travail, rend leur situation plus précaire, et c'est ainsi que les prolétaires augmentent en force et prennent conscience de leur force
. Les moyens de communication font le reste :
Or, il suffit de cette mise en contact pour transformer les nombreuses luttes locales qui partout revêtent le même caractère en une lutte nationale, en une lutte de classe. Mais toute lutte de classe est une lutte politique.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
La seconde phrase est décisive, en cela qu'elle interdit de séparer l'économique du politique. Une grève pour les salaires reste une affaire privée entre un patron et ses ouvriers tant qu'elle demeure locale ; elle devient lutte de classe lorsqu'elle porte sur les conditions générales que la loi et l'État garantissent. Le texte en donne un exemple daté : profitant des divisions entre bourgeois, l'organisation ouvrière a arraché la loi de dix heures de travail en Angleterre
, dont Le Capital fera l'histoire à propos de la journée de travail et de la législation de fabrique.
Encore cette organisation n'est-elle jamais acquise. L'organisation du prolétariat en classe, et par suite en parti, est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux
, et c'est ce qui en fait un processus plutôt qu'un état : la même force qui divise les ouvriers est celle qui les rassemble, et la classe n'existe comme classe en lutte qu'à la condition de se refaire contre ce qui la défait. Le texte ajoute, et il faut entendre la phrase comme la constatation d'une tendance plutôt que comme une promesse, mais elle renaît toujours
.
Ce que le concept ouvre : la dernière couche
Si l'histoire est celle de luttes de classes, on pourrait croire que la victoire du prolétariat ne serait qu'une relève de plus, une classe dominée prenant la place d'une classe dominante comme la bourgeoisie a pris celle de la noblesse. Le Manifeste soutient le contraire, et c'est là que la notion cesse d'être un principe d'explication pour devenir un principe politique. Toutes les classes qui ont conquis le pouvoir ont soumis la société à leur propre mode d'appropriation ; or les Prolétaires ne peuvent s'emparer des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation
, et par suite celui qui a eu cours jusqu'ici. D'où la phrase qui donne à la page sa figure :
Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, des mouvements de minorités au profit de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le Prolétariat, la dernière couche de la société actuelle, ne peut se redresser sans faire sauter toutes les couches superposées qui constituent la société officielle.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
L'image est exacte, et elle rejoint l'échelle du début : une couche qui se trouve tout en bas ne peut se lever sans soulever toutes celles qui pèsent sur elle, et son émancipation ne peut donc pas être celle d'une classe parmi d'autres. La notion s'étend alors à tout ce que la société tient pour au-dessus des classes. L'État, d'abord : le gouvernement moderne n'est qu'un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise
, et plus généralement le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre
. Les idées, ensuite : les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante
.
La conséquence est tirée à la fin de la deuxième partie. Le texte envisage bien une étape où le prolétariat se constitue en classe régnante ; mais une domination qui abolit les conditions mêmes de l'antagonisme abolit du même coup sa propre domination de classe, et le pouvoir public perd alors son caractère politique. À la place de la société bourgeoise surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous
. On remarquera que Lafargue écrit pour tous là où l'on cite d'ordinaire de tous : la préposition fait de la liberté de tous la destination de celle de chacun, plutôt que sa simple somme, et la nuance n'est pas indifférente à ce que le texte appelle communisme.
Les lectures et les contresens
Trois contresens se sont attachés à la notion, et chacun trouve sa réfutation dans le texte même qui l'a fait naître. Le premier est moral : la lutte des classes exprimerait le ressentiment des pauvres contre les riches, ou une haine que la théorie viendrait justifier. Il suffit de lire la suite pour s'en défaire, car la première partie du Manifeste est avant tout un éloge, et un éloge sans réserve, de la classe qu'elle combat : la bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire
. Les classes y sont définies par des positions et des conditions d'existence, non par des intentions, et l'on ne peut à la fois reprocher à un texte son ressentiment et relever qu'il salue en son adversaire le créateur du développement des forces productives.
Le deuxième contresens est sociologique : le Manifeste décrirait une société à deux classes, et serait réfuté par l'existence persistante des classes moyennes. Mais le texte connaît ces classes et leur consacre des paragraphes ; il nomme la petite bourgeoisie, la classe moyenne qu'il juge réactionnaire, et jusqu'à cette voyoucratie des grandes villes
que la réaction peut acheter. La division en deux camps est une tendance et un principe d'intelligibilité, non un tableau de la population. Il faut ajouter que Marx n'a jamais donné de définition achevée de la classe : le chapitre du troisième livre du Capital qui devait s'intituler « Les classes » s'interrompt au bout d'une page, sur la question de savoir ce qui fait une classe. Nous tenons, pour notre part, que cette interruption n'est pas un accident de manuscrit, et que la notion est relationnelle plutôt que taxinomique : elle ne sert pas à ranger les individus, elle sert à expliquer ce qui les oppose.
Le troisième contresens est fataliste : la lutte des classes aurait une issue écrite d'avance. Le texte semble le soutenir lorsqu'il conclut la première partie en déclarant que la chute de la bourgeoisie et la victoire du Prolétariat sont également inévitables
. Mais il a posé, dès sa deuxième phrase, une autre issue possible : la guerre des classes finissait toujours, ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte
. Entre ces deux phrases, nous retenons la première pour ce qu'elle dit de la structure et la seconde pour ce qu'elle dit de l'histoire : l'inévitable de 1848 est l'affirmation d'un programme qui s'adresse à une classe pour qu'elle agisse, non la prédiction d'un observateur qui attendrait.
Reste ce qui fait l'intérêt de la notion pour qui lit Marx au-delà du Manifeste. Le texte de 1848 énonce l'antagonisme ; il ne dit pas encore pourquoi il naît de l'échange le plus égal en apparence entre le possesseur d'argent et le vendeur de sa force de travail. C'est le travail du Capital, qui ira chercher l'antagonisme non plus dans l'histoire mais au cœur du procès de production, sous le nom de plus-value, et qui en fera voir l'origine dans l'accumulation primitive. Le Manifeste pose la thèse, le livre de 1867 en fournit la démonstration.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manifeste du parti communiste, partie I, « Bourgeois et prolétaires » — la première phrase, puis la formation du prolétariat en classe ; repris en partie II, où l’antagonisme des classes explique la conscience sociale de tous les âges et où le pouvoir politique est défini comme le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre.
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