Lithographie : sur quatre rangs de bancs en hémicycle, des députés ventrus somnolent, lisent ou bavardent ; au premier rang, devant l'inscription « Banc des ministres », un ministre lit un papier, un chapeau haut de forme est posé sur la balustrade.

Pouvoir politiquepolitische Gewalt

La Chambre des députés de la monarchie de Juillet, élue par les seuls hommes qui payaient le cens. C'est l'État représentatif moderne que décrit le Manifeste : un comité des affaires de la bourgeoisie. Honoré Daumier, Le Ventre législatif, lithographie publiée dans L'Association mensuelle, janvier 1834. National Gallery of Art, Washington, domaine public.

En bref

Le pouvoir politique est défini par Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste (1848), comme le pouvoir organisé d'une classe pour en opprimer une autre. L'État moderne se présente comme un arbitre placé au-dessus des intérêts ; le Manifeste y voit le comité qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. La notion est difficile parce que ce comité peut contrarier certains capitalistes et accorder des lois aux ouvriers sans cesser de servir une classe.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le Manifeste distingue le pouvoir public, l'administration des affaires communes, du pouvoir politique au sens strict, qui organise la domination d'une classe sur une autre.
  2. La bourgeoisie a conquis ce pouvoir au terme de son développement économique, dans l'État représentatif moderne, à l'exclusion des autres classes.
  3. Le gouvernement est le comité des affaires communes de toute la classe bourgeoise. Il n'obéit à aucun capitaliste en particulier, et c'est ce qui lui permet de passer pour l'arbitre de tous.
  4. Les divisions entre bourgeois laissent prise à la lutte ouvrière, qui arrache des lois comme celle de dix heures. Toute lutte de classe devient ainsi une lutte pour le pouvoir politique.
  5. Une classe qui abolit les classes abolit sa propre domination : le pouvoir public subsiste, mais il perd son caractère politique.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.

L'État n'est-il pas au-dessus des classes ?

C'est ainsi qu'il se présente : il fait la loi pour tous et tranche entre les intérêts. Le Manifeste lui oppose une définition de quelques mots, qui fait du pouvoir politique l'affaire d'une classe.

L'État moderne se donne pour l'instance qui se tient au-dessus des intérêts particuliers. Il vote les lois, garantit les droits de chacun, juge les conflits, lève l'impôt au nom de tous. Le Manifeste lui accorde toutes ces fonctions et conteste seulement la place d'où il prétend les exercer. La définition arrive à la fin de la deuxième partie, « Prolétaires et communistes », et sa brièveté a fait sa fortune :

Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Deux expressions portent l'argument. La première est « à proprement parler ». Le texte distingue le pouvoir politique du pouvoir public en général, c'est-à-dire de l'administration des affaires communes, que toute société un peu complexe exige : il faut des règles, des comptes, des routes, quelqu'un pour trancher. Ce qui rend ce pouvoir politique, au sens strict, c'est qu'il soit organisé au profit d'une classe contre une autre. L'allemand rend la distinction très visible. Il oppose öffentliche Gewalt, le pouvoir public, à politische Gewalt, et le mot Gewalt veut dire à la fois pouvoir, force et violence.

La seconde expression est « organisé ». Le pouvoir d'une classe ne se ramène pas à la richesse ou à la force de ses membres pris un à un. Il suppose des institutions, des fonctionnaires, une armée, une permanence. Cette double précision empêche de lire la définition comme une simple dénonciation. On la suivra dans l'ordre du texte : comment la bourgeoisie a conquis ce pouvoir, ce qu'elle en fait, pourquoi il lui arrive de céder, et ce que deviendrait le pouvoir une fois les classes abolies.

Comment la bourgeoisie est-elle arrivée au pouvoir politique ?

Par une conquête, au terme d'une longue montée économique. Le Manifeste raconte cette histoire dans sa première partie, bien avant de donner sa définition.

Le pouvoir politique apparaît d'abord dans le texte comme l'enjeu d'une histoire. À chaque étape de son développement économique, la bourgeoisie a occupé une place politique différente. Elle a été une association qui se gouvernait elle-même dans la commune du Moyen Âge, puis le tiers état que la monarchie taxait, puis le contrepoids de la noblesse dans les monarchies absolues. Depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, elle s'est enfin emparée du pouvoir politique, à l'exclusion des autres classes, dans l'État représentatif moderne. L'original allemand est plus net que la traduction : il parle d'une domination politique exclusive, ausschließliche politische Herrschaft.

Le pouvoir a donc été pris, et il a suivi la production. Le texte en montre le ressort matériel un peu plus loin. En agglomérant les populations et en centralisant les moyens de production, la bourgeoisie a rendu nécessaire une concentration du pouvoir : la conséquence fatale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces qui avaient leurs lois et leurs douanes ont été réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier et un seul intérêt national de classe. La dernière expression résume la notion. L'intérêt est national par sa forme, puisqu'il vaut pour tout le territoire, et il est de classe par son contenu.

Le lecteur de 1848 avait sous les yeux un exemple de cet État représentatif. Sous la monarchie de Juillet, une loi de 1831 réservait le droit de vote aux hommes qui payaient au moins deux cents francs d'impôt direct : la France comptait environ 246 000 électeurs en 1847. La Chambre que Daumier caricature en tête de cette page était élue par eux : ses députés représentaient la minorité qui payait le cens, c'est-à-dire surtout des possédants.

Le gouvernement est-il l'instrument des capitalistes ?

Le texte dit « comité », et le mot compte. Le gouvernement gère les affaires que toute la classe a en commun, quitte à contrarier tel ou tel de ses membres.

La phrase qui suit le récit de la conquête en tire la conséquence :

Le gouvernement moderne n’est qu’un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

On la lit souvent comme si l'État était l'outil docile des capitalistes, qui le manieraient à leur guise. La traduction de Laura Lafargue favorise cette lecture, parce qu'elle perd deux mots. L'allemand parle du pouvoir d'État moderne, die moderne Staatsgewalt, là où Lafargue écrit « le gouvernement », et il le décrit comme un comité qui administre les affaires communes de toute la classe bourgeoise. Ces deux mots changent le sens de la phrase.

Un comité des affaires communes ne sert pas un capitaliste particulier, ni même une branche de l'industrie. Il gère ce qui intéresse la classe dans son ensemble. Or les capitalistes sont en concurrence les uns avec les autres, et leurs intérêts divergent d'une branche à l'autre et d'un pays à l'autre. Le texte le note en passant : la bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuelle, contre l'aristocratie, contre ses propres fractions, contre les bourgeoisies étrangères. Ce qu'ils ont en commun, la propriété des moyens de production, le salariat et l'ordre qui les protège, aucun d'eux ne peut le garantir seul. C'est à cette tâche que répond le pouvoir d'État.

La balance de la scène, en bas de page, figure cette situation. Les poids y sont honnêtes ; c'est la place du pivot qui fait de l'équilibre affiché celui d'une classe. L'État organise l'intérêt commun d'une classe sous la forme d'un intérêt général, et c'est parce qu'il ne sert aucun de ses membres en particulier qu'il peut se présenter comme l'arbitre de tous.

Pourquoi un État bourgeois accorde-t-il des lois aux ouvriers ?

Parce que les bourgeois sont divisés, et que l'organisation ouvrière se sert de leurs divisions. Le Manifeste cite en exemple la loi de dix heures ; Le Capital en racontera l'histoire.

Si l'État gère l'intérêt commun d'une classe, il peut lui imposer ce que ses membres, un à un, refuseraient. Le Manifeste le montre à propos des luttes ouvrières. L'organisation des prolétaires est sans cesse défaite par la concurrence entre les ouvriers, mais elle se reforme, et elle trouve une prise dans les querelles de ses adversaires : elle profite des divisions intestines des bourgeois pour les obliger à donner une garantie légale à certains intérêts de la classe ouvrière, par exemple, la loi de dix heures de travail en Angleterre.

Un exemple : la loi de dix heures

Marx en fait le récit au chapitre X du Capital. Depuis 1838, les ouvriers des fabriques anglaises avaient fait de la journée de dix heures leur revendication économique, comme la Charte était leur revendication politique. En 1846, le Parlement abolit les lois sur les céréales, qui protégeaient le blé des grands propriétaires terriens : c'est une victoire des industriels sur l'aristocratie. Les conservateurs, les Tories, prennent leur revanche en soutenant le bill des dix heures, malgré l'opposition des libre-échangistes menés par Bright et Cobden. La loi du 8 juin 1847 limite la journée des adolescents et des ouvrières à onze heures, puis à dix heures à partir du 1er mai 1848.

On voit ici la balance en mouvement. La loi est arrachée par une pression ouvrière, mais elle passe parce qu'une fraction des possédants y trouve son compte contre une autre. Elle sert aussi la classe industrielle dans son ensemble, qui épuisait la force de travail dont elle vit. Et elle reste fragile : les fabricants la contournent par un système de relais, et la cour de l'Échiquier, saisie d'une affaire le 8 février 1850, rend un arrêt qui la vide en pratique de son effet. La garantie légale est réelle, mais elle reste prise dans la forme qui l'a accordée.

Le pivot se déplace donc, et c'est ce qui fait la souplesse du pouvoir politique. Une concession maintient l'équilibre général quand la pression de l'autre plateau augmente. Le texte tient ces conquêtes pour réelles, et il en tire que la lutte économique ne peut pas rester économique : mais toute lutte de classe est une lutte politique. D'où le but immédiat qu'il fixe aux communistes comme à toutes les fractions du prolétariat : la conquête du pouvoir politique par le Prolétariat.

Que devient le pouvoir politique une fois conquis par le prolétariat ?

Il sert d'abord à transformer la propriété. Puis, les classes une fois disparues, il perd son caractère politique : il reste une administration publique, sans classe à opprimer.

Le texte décrit d'abord une étape : la constitution du prolétariat en classe régnante, la conquête du pouvoir public par la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour retirer peu à peu le capital à la bourgeoisie, et pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante. Le texte ne cache pas que cela passe par une violation despotique des droits de propriété. Suit une liste de dix mesures, parmi lesquelles un impôt fortement progressif et la centralisation du crédit dans une banque d'État.

La définition interdit pourtant que ce pouvoir se perpétue. Si le pouvoir politique est l'organisation d'une classe contre une autre, une classe qui supprime les conditions de l'antagonisme supprime du même coup la raison d'être de son propre pouvoir. Le texte le dit dans le paragraphe même où il définit le pouvoir politique : les antagonismes de classes une fois disparus, le pouvoir public perd son caractère politique. En détruisant les anciens rapports de production, le prolétariat détruit les classes en général et, par là, sa propre domination comme classe. Il reste un pouvoir public, l'administration de la production associée. Il n'est plus politique au sens strict, puisqu'il n'a plus de classe à tenir.

Le texte de 1848 s'arrête là, et les ajouts de ses auteurs doivent être signalés comme tels. Dans la préface à l'édition allemande de 1872, Marx et Engels écrivent que le programme a vieilli sur certains points. La Commune de Paris, où le prolétariat a tenu le pouvoir politique pendant deux mois, a montré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre possession de l'appareil d'État tout prêt et de le faire fonctionner pour son propre compte. Marx l'avait développé l'année précédente dans La Guerre civile en France : le premier décret de la Commune, relève-t-il, a supprimé l'armée permanente pour la remplacer par le peuple en armes. Le décret du 29 mars 1871, reproduit ci-dessous, abolit la conscription et interdit toute autre force militaire que la garde nationale dans Paris.

Affiche imprimée de la Commune de Paris : « La Commune de Paris décrète : 1° La conscription est abolie ; 2° Aucune force militaire, autre que la garde nationale, ne pourra être créée ou introduite dans Paris ; 3° Tous les citoyens valides font partie de la garde nationale. Hôtel-de-Ville, le 29 mars 1871. »
Le décret du 29 mars 1871 : la conscription est abolie, et aucune force militaire autre que la garde nationale ne peut entrer dans Paris. La Commune défait une pièce de la machine d'État au lieu de s'en servir. Affiche de la Commune de Paris, Imprimerie nationale, mars 1871. Musée Carnavalet, Paris, domaine public.

Engels reprendra la question dans l'Anti-Dühring (1878) : l'État, écrit-il en substance, n'est pas aboli, il s'éteint. Ces précisions déplacent l'accent, de la conquête du pouvoir vers la transformation de la machine elle-même. Elles laissent la définition intacte.

Comment lire cette définition, et quels contresens éviter ?

Marx l'a lui-même mise à l'épreuve d'un cas difficile, la France de Bonaparte. Trois contresens courants se corrigent en relisant le texte de 1848.

Quatre ans après le Manifeste, Le XVIII brumaire de Louis Bonaparte (1852) examine un État qui semble démentir la définition. Sous Louis-Philippe, écrit Marx au dernier chapitre, la bureaucratie était l'instrument de la classe dominante. Sous le second Bonaparte, l'État paraît avoir acquis une indépendance complète, au point qu'un aventurier suffit à le conduire. Marx ajoute aussitôt que ce gouvernement repose sur une classe, la plus nombreuse de France, celle des paysans parcellaires. Il note aussi que les révolutions successives ont perfectionné la machine gouvernementale au lieu de la briser : c'est l'idée que la préface de 1872 reprendra. Le livre maintient donc la définition, en montrant qu'un État peut paraître indépendant de toutes les classes tout en reposant sur l'une d'elles.

Nous tenons que la définition du Manifeste sert d'abord à prendre l'État au sérieux. C'est parce que le pouvoir politique organise une domination qu'il est l'enjeu de toute lutte qui prétend en finir avec elle. On lira, à la page des idées dominantes, comment la même domination se prolonge dans ce que la société tient pour vrai, et à celle de la législation de fabrique le détail des lois que l'État anglais a dû concéder.

On lit souvent L'État serait l'instrument docile des capitalistes, un outil qu'ils manieraient à leur guise.

Ce que dit le texte Il parle d'un comité des affaires communes de toute la classe, ce que l'allemand dit en toutes lettres. Ce comité peut imposer des lois contraires aux intérêts immédiats de certains capitalistes, comme la loi de dix heures. Si l'État n'était qu'un outil, on ne comprendrait pas pourquoi il a besoin de se présenter comme l'arbitre de tous.

On lit souvent Le Manifeste prônerait la « dictature du prolétariat ».

Ce que dit le texte L'expression n'y figure pas. Marx l'emploie à partir de 1850, dans Les Luttes de classes en France, puis dans la lettre à Weydemeyer de 1852 et dans la Critique du programme de Gotha (1875). Le texte de 1848 parle de classe régnante, de conquête de la démocratie et de mesures despotiques. Le rapprochement est permis, puisqu'il s'agit du même passage, à condition de ne pas prêter au texte un mot qu'il n'emploie pas.

On lit souvent Puisque l'État n'est qu'un pouvoir de classe, il n'y aurait rien à y faire : la politique serait une affaire bourgeoise dont les ouvriers devraient se détourner.

Ce que dit le texte Toute lutte de classe est une lutte politique, et le premier but fixé est la conquête du pouvoir. La quatrième partie du Manifeste est entièrement consacrée à la conduite des communistes envers les partis d'opposition de chaque pays.

Vérifier sa compréhension

Que montre l'exemple de la loi de dix heures sur la nature de l'État ?

Qu'un État de classe peut imposer à des capitalistes une loi qu'ils combattent. La loi passe en 1847 sous la pression ouvrière, avec l'appui des grands propriétaires terriens, qui se vengent des industriels. L'État gère l'intérêt de la classe dans son ensemble, et la division des possédants donne prise aux ouvriers.

Pourquoi le mot « comité » empêche-t-il de voir dans l'État un simple instrument ?

Parce qu'un comité gère les affaires communes d'un groupe dont les membres sont en concurrence. Il ne reçoit pas les ordres d'un capitaliste ou d'une branche. Ce qu'il garantit, la propriété, le salariat et l'ordre, aucun capitaliste ne pourrait le garantir seul.

Pourquoi le pouvoir conquis par le prolétariat devrait-il perdre son caractère politique ?

Parce que le pouvoir politique est, par définition, l'organisation d'une classe contre une autre. Si le prolétariat abolit les rapports de production qui divisent la société en classes, il n'y a plus de classe à tenir. Il reste une administration publique de la production associée.

La balance qui paraît juste, en six temps

Une balance de laiton dont le fléau est horizontal alors que le plateau de gauche porte une pile de lingots et celui de droite un seul poids ; le pivot n'est pas au milieu, et le socle repose sur la dalle de gauche.
Une pile de lingots d'un côté, un poids léger de l'autre, et le fléau reste droit : le pivot n'est pas au milieu. L'équilibre est construit. D'après le texte : Manifeste, partie II →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie I pour la conquête du pouvoir par la bourgeoisie et l’État représentatif moderne ; partie II pour la conquête du pouvoir par le prolétariat, les mesures transitoires et la définition du pouvoir politique. La préface de 1872, écrite après la Commune, et Le XVIII brumaire prolongent la notion : ils sont paraphrasés, pas cités.