La notion

Pouvoir politiquepolitische Gewalt

« Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre » : la définition du Manifeste refuse à l’État la place d’arbitre au-dessus des classes qu’il revendique. Elle ne le réduit pas pour autant à l’instrument d’un patron : il gère les affaires communes de toute une classe, et c’est pourquoi une classe qui abolit les classes abolit du même coup le caractère politique du pouvoir.

L'arbitre qui n'en est pas un

L'État moderne se donne pour l'instance qui se tient au-dessus des intérêts particuliers : il fait les lois pour tous, garantit les droits de chacun, arbitre les conflits. Toute la difficulté de la notion est que le Manifeste ne conteste pas qu'il fasse tout cela, mais qu'il conteste qu'il le fasse depuis nulle part. La définition est donnée à la fin de la deuxième partie, et elle est d'une brièveté qui a fait sa fortune :

Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Deux mots de la phrase portent l'argument. À proprement parler : le texte distingue le pouvoir politique du pouvoir public en général, c'est-à-dire de l'administration des affaires communes, que toute société un peu complexe exige. Ce qui est politique au sens strict, ce n'est pas qu'il y ait des règles et des gens pour les faire appliquer, c'est que cette fonction soit organisée au profit d'une classe contre une autre. Organisé, ensuite : le pouvoir d'une classe ne se réduit pas à la force ou à la richesse de ses membres pris un à un, il suppose une forme, des institutions, une permanence. Nous partirons de cette double précision, parce que c'est elle qui empêche de lire la définition comme une simple dénonciation.

Où le texte le pose : une conquête, et non une origine

Le pouvoir politique n'apparaît pas d'abord dans le Manifeste comme une définition, mais comme un enjeu de l'histoire de la bourgeoisie, et l'ordre est significatif. À chaque étape de son développement, la bourgeoisie a occupé une place politique différente — association se gouvernant elle-même dans la commune, tiers état taxable de la monarchie, contrepoids de la noblesse — jusqu'à ce que, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, elle se soit enfin emparée du pouvoir politique, à l'exclusion des autres classes, dans l'État représentatif moderne. La phrase qui suit tire la conséquence :

Le gouvernement moderne n’est qu’un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Le pouvoir est donc pris, et non donné : il a une histoire, et il suit celle de la production. Le texte en montre le ressort matériel un peu plus loin. En agglomérant les populations et en centralisant les moyens de production, la bourgeoisie a rendu nécessaire une concentration du pouvoir : la conséquence fatale de ces changements a été la centralisation politique, et des provinces jusque-là indépendantes ont été réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier et un seul intérêt national de classe. La dernière expression condense toute la notion : l'intérêt est national par sa forme, il est de classe par son contenu.

La distinction : l'instrument et le comité

La phrase du comité a été lue de deux façons opposées, et la distinction qui fait le concept passe entre elles. La lecture courte en fait un instrument : l'État serait l'outil docile des capitalistes, qui le manieraient à leur guise. Or le texte ne dit pas cela, et la traduction de Laura Lafargue, sur ce point, affaiblit l'original. L'allemand parle d'un comité qui administre les affaires communes de toute la classe bourgeoise ; Lafargue écrit simplement « les affaires de la classe bourgeoise ». Les deux mots perdus sont décisifs.

Un comité des affaires communes n'est pas l'agent d'un capitaliste particulier, ni même d'une fraction : il gère ce qui intéresse la classe dans son ensemble, et cela peut aller contre tel ou tel de ses membres. Les capitalistes sont en concurrence entre eux, ils ont des intérêts divergents selon les branches et les pays ; ce qu'ils ont en commun — la propriété privée des moyens de production, le salariat, l'ordre qui les garantit — ne peut être assuré par aucun d'eux, et c'est à cette fonction que répond le pouvoir d'État. Le texte le montre sans le théoriser lorsqu'il note que la bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuelle, contre l'aristocratie, contre ses propres fractions, contre les bourgeoisies étrangères.

La balance est donc bien construite, et c'est ce qui la rend crédible. Elle n'est pas truquée au sens où un plateau pèserait en secret : elle est montée de telle sorte que l'équilibre qu'elle affiche soit celui d'une classe. L'État n'est ni l'arbitre neutre qu'il prétend être, ni la marionnette qu'une critique pressée voudrait qu'il soit ; il est l'organisation de l'intérêt commun d'une classe sous la forme d'un intérêt général.

Le mécanisme : gérer, c'est aussi concéder

Si l'État gère l'intérêt commun d'une classe, il peut avoir à imposer à cette classe ce que ses membres, un à un, refuseraient. Le Manifeste en donne l'exemple le plus parlant, en passant, à propos des luttes ouvrières : profitant des divisions entre bourgeois, l'organisation du prolétariat les oblige à donner une garantie légale à certains intérêts de la classe ouvrière. La limitation légale de la journée de travail en Angleterre, que Le Capital étudiera longuement, est l'exemple type : une loi que les fabricants combattaient, et qui a pourtant servi la reproduction de la force de travail dont toute leur classe dépendait. On en trouvera l'histoire à la page des Factory Acts.

Le pivot se déplace donc, et c'est ce qui fait la plasticité du pouvoir politique. Une concession n'est pas une neutralité retrouvée, mais une manière de maintenir l'équilibre général quand la pression de l'autre plateau augmente. Le texte ne dit pas que ces conquêtes sont illusoires ; il dit qu'elles restent prises dans une forme qui les limite. C'est pourquoi, de la lutte économique, il fait nécessairement une lutte pour le pouvoir, et fixe aux communistes, comme à toutes les fractions du prolétariat, un but immédiat : conquête du pouvoir politique par le Prolétariat.

Ce que le concept ouvre : un pouvoir qui perd son caractère politique

La conquête du pouvoir n'est pas pensée comme une fin, mais comme un passage, et c'est là que la définition du pouvoir politique produit tous ses effets. Le texte décrit d'abord une étape : la constitution du prolétariat en classe régnante, la conquête du pouvoir public par la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher peu à peu le capital à la bourgeoisie et pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante. Le texte ne dissimule pas que cela passe par des mesures qui sont une violation despotique des droits de propriété.

Mais la définition interdit que ce pouvoir se perpétue. Si le pouvoir politique est l'organisation d'une classe contre une autre, alors une classe qui abolit les conditions de l'antagonisme abolit du même coup la raison d'être de son propre pouvoir. Le texte le dit dans le même paragraphe que la définition : les antagonismes de classes une fois disparus, le pouvoir public perd son caractère politique ; et le prolétariat, en détruisant les anciens rapports de production, détruit les classes en général et, par là, sa propre domination comme classe. Il reste un pouvoir public — l'administration de la production associée — mais il n'est plus politique au sens strict, puisqu'il n'y a plus de classe à opprimer.

Le texte de 1848 ne dit rien de plus, et les ajouts ultérieurs de ses auteurs doivent être signalés comme tels. Dans la préface à l'édition allemande de 1872, écrite après la Commune de Paris, Marx et Engels notent que le programme a vieilli sur un point : la Commune a montré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre possession de l'appareil d'État tel quel et de le faire fonctionner pour son compte. Engels écrira plus tard, dans l'Anti-Dühring, que l'État n'est pas aboli mais qu'il s'éteint. Ces précisions déplacent l'accent, de la conquête vers la transformation de la machine elle-même ; elles ne changent pas la définition.

Les lectures et les contresens

Le premier contresens est celui de l'instrument, et nous avons dit pourquoi le texte ne le soutient pas : un comité des affaires communes n'est pas l'outil d'une volonté privée, et c'est précisément parce qu'il ne l'est pas qu'il peut imposer des lois contraires aux intérêts immédiats de ceux qu'il sert. La lecture instrumentale rend d'ailleurs incompréhensible ce qu'elle voudrait dénoncer : si l'État n'était qu'un outil, on ne verrait pas pourquoi il aurait besoin de se présenter comme l'arbitre de tous.

Le deuxième attribue au Manifeste la « dictature du prolétariat ». L'expression n'y figure pas. Marx l'emploie à partir de 1850, dans Les Luttes de classes en France, puis dans la lettre à Weydemeyer de 1852 et dans la Critique du programme de Gotha ; le texte de 1848 parle de classe régnante, de conquête de la démocratie et de mesures despotiques. Le rapprochement est légitime, puisqu'il s'agit du même passage transitoire, mais il faut le faire en connaissance de cause plutôt que prêter au texte un mot qu'il n'a pas.

Le troisième contresens tire de la définition un mépris de la politique, comme si, l'État n'étant qu'un pouvoir de classe, il n'y avait rien à y faire. Le texte dit l'inverse avec insistance : toute lutte de classe est une lutte politique, le premier but est la conquête du pouvoir, et la quatrième partie consacre ses pages à la tactique des communistes vis-à-vis des partis d'opposition de chaque pays. Nous tenons que la définition ne conduit pas à se détourner de l'État, mais à le prendre au sérieux : c'est parce que le pouvoir politique organise une domination qu'il est l'enjeu de toute lutte qui prétend en finir avec elle. On lira, à la page des idées dominantes, comment la même domination se prolonge dans ce que la société tient pour vrai.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie I pour la conquête du pouvoir par la bourgeoisie et l’État représentatif moderne ; partie II pour la conquête du pouvoir par le prolétariat, les mesures transitoires et la définition du pouvoir politique. La préface de 1872, écrite après la Commune, n’est pas servie : elle est paraphrasée.