La notion
Propriété bourgeoisebürgerliches Eigentum
Le Manifeste résume la théorie communiste en une formule, « abolition de la propriété privée », et précise aussitôt qu’il ne s’agit ni de la propriété en général ni du fruit personnel du travail : il s’agit de la propriété bourgeoise, celle qui donne pouvoir sur le travail d’autrui — et qui n’existe pour quelques-uns que parce qu’elle est abolie pour les neuf dixièmes.
Une formule qui fait peur
Aucune phrase du Manifeste n'a davantage servi à le combattre que celle où il résume sa doctrine. Les communistes, écrit-il, peuvent résumer leur théorie dans cette proposition
: abolition de la propriété privée. Prise à la lettre et hors de son contexte, la formule annonce la confiscation de tout ce que chacun possède, de la maison au mobilier ; et c'est bien ainsi que ses adversaires l'ont reçue, en accusant les communistes de vouloir abolir la propriété péniblement acquise par le travail
, que l'on déclare être la base de toute liberté et de toute indépendance individuelle.
Toute la difficulté de la notion tient à ce que le texte ne recule pas devant la formule, mais la précise aussitôt, et que la précision en change entièrement le sens. Il ne s'agit pas de la propriété en général : le caractère distinctif du communisme n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise
. Il faut donc comprendre ce qui distingue la propriété bourgeoise de toute autre, et c'est ce que le texte fait en trois temps, que nous suivrons dans l'ordre : la propriété a une histoire ; la propriété personnelle n'est pas la propriété bourgeoise ; celle-ci n'existe qu'à la condition d'en priver le plus grand nombre.
Où le texte la pose : la propriété a une histoire
La première réponse aux objections est historique, et elle ruine d'emblée l'idée que les communistes s'attaqueraient à une institution éternelle. La propriété a subi de constants changements, de continuelles transformations historiques
, et le texte en donne l'exemple le plus proche de ses lecteurs : la Révolution française, par exemple, abolit la propriété féodale en faveur de la propriété bourgeoise
. Abolir une forme de propriété n'est donc pas une nouveauté inouïe : c'est ce que la bourgeoisie a fait elle-même, et ce dont elle tire sa légitimité.
La propriété bourgeoise reçoit alors sa place dans cette histoire, et le texte la situe à son terme. Elle est la dernière et la plus parfaite expression du mode de production et d'appropriation basé sur les antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres
. Dernière, parce que le texte n'en voit pas d'autre après elle ; parfaite, parce qu'elle a débarrassé l'appropriation de tout ce qui la mêlait, dans les formes antérieures, à des liens personnels ou coutumiers. On voit par là ce que la notion doit à celle de la lutte des classes : une propriété de classe est un rapport entre des hommes, et c'est ce rapport qu'on abolit, non les choses.
Il faut distinguer cette notion de celle que les Manuscrits de 1844 nommaient déjà propriété privée. Là, Marx la pensait comme le résultat du travail aliéné, et la question était celle de l'essence humaine dépossédée ; ici, la propriété est une forme historique parmi d'autres, datée et située. Le passage d'un vocabulaire à l'autre est l'un des déplacements majeurs de ces quatre années, et on le lira à la page de la propriété privée.
La distinction : le fruit du travail et le pouvoir sur le travail
La deuxième réponse porte la distinction qui fait le concept. Le texte prend l'objection au mot : de quelle propriété parle-t-on ? S'agit-il de celle du petit bourgeois ou du petit paysan, forme antérieure à la propriété bourgeoise ? Dans ce cas, les communistes n'ont pas à l'abolir, pour une raison que l'objection oublie : le progrès de l'industrie l'a abolie, ou est en train de l'abolir
. La propriété personnelle, fruit du travail d'un homme, n'est pas menacée par le communisme : elle l'est par le capitalisme, qui la ruine tous les jours.
S'agit-il au contraire de la propriété bourgeoise moderne ? Alors il faut demander d'où elle vient, et la réponse est tranchante :
Est-ce que le travail salarié crée de la propriété pour le prolétaire ? Nullement. Il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire du nouveau travail salarié afin de l’exploiter de nouveau.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
La distinction ne passe donc pas entre les grandes et les petites propriétés, ni entre les biens utiles et les biens superflus. Elle passe entre une propriété qui est le produit du travail de son possesseur et une propriété qui est un pouvoir sur le travail des autres. Le texte le formule sans ambiguïté un peu plus loin : le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier sa part des produits sociaux, il n'ôte que le pouvoir d'assujettir, à l'aide de cette appropriation, le travail d'autrui
.
Le mécanisme : une force sociale en mains privées
Pourquoi le capital serait-il un pouvoir, et non une richesse comme une autre ? La réponse du texte tient en un raisonnement bref, qui déplace la question du possesseur vers la production. Le capital est un produit collectif
; il ne peut être mis en mouvement que par les efforts combinés de beaucoup, et en dernière instance de tous les membres de la société. Être capitaliste, par conséquent, ce n'est pas seulement occuper une position personnelle, c'est occuper une position sociale dans le système de la production
. D'où la conclusion :
Le capital n’est donc pas une force personnelle ; il est une force sociale.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
L'abolition de la propriété bourgeoise reçoit ainsi une définition précise, qui n'a rien d'une confiscation. Quand le capital devient propriété commune, ce n'est pas là une propriété personnelle transformée en propriété sociale
: la chose était déjà sociale, seul change le caractère de sa propriété, qui perd son caractère de propriété de classe
.
Le texte en donne une formulation temporelle qui annonce Le Capital. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé
; dans la société communiste, le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir et d'enrichir l'existence des travailleurs. Et plus brièvement encore : dans la société bourgeoise, le passé domine le présent
. On reconnaît le rapport que Le Capital analysera sous les noms de travail mort et travail vivant.
Ce que le concept ouvre : les neuf dixièmes
La troisième réponse retourne l'objection contre ceux qui la font, et c'est le passage le plus célèbre de la partie. Les bourgeois accusent les communistes de vouloir priver les hommes de leur propriété ; le texte leur rappelle ce qu'est leur propre société :
Vous êtes saisi d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais dans votre société la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
La proportion n'est pas une statistique, et il serait vain de la vérifier comme telle ; c'est un rapport, et il dit que la propriété bourgeoise n'est pas une propriété répandue qui aurait des exclus, mais une propriété qui ne peut se constituer qu'à la condition de priver l'immense majorité de la société de toute propriété
. L'abolition que redoutent les bourgeois est donc déjà faite, pour presque tous, et elle est la condition même de la propriété qu'ils défendent. Le texte en tire la seule conclusion honnête : en un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. À la vérité, c'est bien là notre intention
. C'est l'histoire de cette privation que Le Capital écrira à la page de l'accumulation primitive.
Les lectures et les contresens
Le premier contresens, et le plus répandu, confond propriété bourgeoise et biens personnels : les communistes voudraient prendre la maison, le linge, les économies. Nous avons vu que le texte dit exactement l'inverse, et que c'est le capitalisme qu'il accuse d'avoir aboli la petite propriété. La distinction n'est pas une précaution rhétorique ; elle est la définition même de la notion, qui porte sur un pouvoir et non sur des objets.
Le deuxième tient à l'objection de la paresse, que le texte cite et réfute d'une ligne. On a dit qu'avec l'abolition de la propriété privée une paresse générale s'emparerait du monde
; si cela était, répond-il, la société bourgeoise aurait depuis longtemps succombé à la fainéantise, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y gagnent ne travaillent pas
. L'argument ne prouve pas que le communisme fonctionnerait ; il montre que l'objection suppose ce qu'elle devrait établir, à savoir que la propriété privée récompense le travail.
Le troisième contresens identifie l'abolition de la propriété bourgeoise à la propriété d'État. Le texte y prête, puisque la première étape qu'il décrit consiste à centraliser les instruments de production dans les mains de l'État. Mais il précise aussitôt que cet État est le prolétariat organisé en classe régnante, et que cette domination doit elle-même disparaître avec les classes ; la propriété d'État n'est donc qu'un moyen transitoire, et le but est ailleurs, dans la perte du caractère de classe de la propriété. Nous tenons que confondre l'étape et le but est ce qui a permis de faire passer pour du communisme des régimes où la propriété d'État restait une propriété de classe sous un autre nom ; la page du pouvoir politique précise ce que le texte entend par cette transition.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manifeste du parti communiste, partie II, « Prolétaires et communistes » — de la formule « abolition de la propriété privée » à la réponse aux objections (la propriété personnelle, la liberté, la paresse). À distinguer de la propriété privée des Manuscrits de 1844, qui la pensent comme le résultat du travail aliéné.
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