Propriété bourgeoisebürgerliches Eigentum
L'usine gravée en tête appartient, pour deux cents thalers, au détenteur de ce papier, qui touche ses dividendes sans y entrer. Ceux qui la font tourner n'y figurent pas. Action n° 1993 de la Ravensberger Spinnerei, Bielefeld, 1er avril 1856, graveur inconnu. Collection du Erster Deutscher Historic-Actien-Club, domaine public.
En bref
La propriété bourgeoise est, dans le Manifeste du parti communiste (Marx et Engels, 1848), la propriété qui donne un pouvoir sur le travail des autres : au premier chef le capital. Le texte la distingue de la propriété personnelle, fruit du travail de chacun, qu'il ne veut pas abolir. Il l'expose dans la deuxième partie, « Prolétaires et communistes ». La notion est difficile parce qu'elle définit la propriété par un rapport entre des hommes, là où l'on pense d'ordinaire à des choses.
Ce qu'il faut retenir
- Le Manifeste résume la théorie communiste par l'abolition de la propriété privée, puis précise la forme qu'il vise : la propriété bourgeoise.
- La propriété a une histoire. La Révolution française a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise, qui est la dernière forme fondée sur l'exploitation d'une classe par une autre.
- La propriété personnelle, fruit du travail de chacun, ne donne aucun pouvoir sur autrui. La propriété bourgeoise est celle qui permet de faire travailler les autres à son profit.
- Le capital est un produit collectif, mis en mouvement par le travail combiné de beaucoup. L'abolir comme propriété de classe ne prend rien à personne : la chose était déjà sociale.
- Elle est abolie pour les neuf dixièmes de la société, et c'est pour cela qu'elle existe pour quelques-uns. La privation du grand nombre est sa condition.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Que veulent abolir les communistes ?
Une forme précise de propriété, que le Manifeste appelle la propriété bourgeoise. Il prend à son compte la formule « abolition de la propriété privée », puis il dit aussitôt de quelle propriété il parle.
Aucune phrase du Manifeste n'a davantage servi à le combattre que celle où il résume sa doctrine. Les communistes, écrit-il au milieu de la deuxième partie, peuvent résumer leur théorie dans cette proposition
: abolition de la propriété privée. Lue seule, la formule annonce une confiscation générale, de la maison jusqu'au mobilier. C'est bien ainsi que ses adversaires l'ont entendue : ils accusent les communistes de vouloir abolir la propriété personnelle, péniblement acquise par le travail
, que l'on tient pour la base de toute liberté et de toute indépendance individuelle.
Le texte ne retire pas la formule. Il la précise, et la précision en change le sens :
Le caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), partie II, traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
C'est cet adjectif qu'il faut comprendre. Pour le comprendre, le Manifeste répond aux objections en trois temps, et l'on suivra son ordre. La propriété a une histoire, dont la forme bourgeoise n'est que le dernier moment. La propriété qu'on gagne par son travail se distingue de celle qui donne un pouvoir sur le travail des autres. Enfin, la propriété bourgeoise n'existe pour quelques-uns qu'à condition d'être refusée au plus grand nombre.
Pourquoi le Manifeste rappelle-t-il que la propriété a une histoire ?
Pour montrer qu'abolir une forme de propriété n'a rien d'inouï. La bourgeoisie l'a fait elle-même en abolissant la propriété féodale, et la propriété bourgeoise n'est qu'une forme parmi d'autres, la dernière en date.
L'objection suppose que la propriété est une institution naturelle, la même à toutes les époques. Le texte lui oppose un constat : la propriété a subi de constants changements, de continuelles transformations historiques
. Il en donne l'exemple le plus proche de ses lecteurs : la Révolution française, par exemple, abolit la propriété féodale en faveur de la propriété bourgeoise
. Ceux qui crient à la spoliation sont donc les héritiers d'une abolition. Leur propre propriété est née de la destruction d'une autre.
La propriété bourgeoise reçoit alors sa place dans cette histoire, et le texte la met à la fin. Elle est la dernière et la plus parfaite expression du mode de production et d’appropriation basé sur les antagonismes de classes, sur l’exploitation des uns par les autres
. Dernière, parce que le texte n'en voit pas d'autre après elle. Parfaite, parce qu'elle a dégagé l'appropriation des liens personnels qui l'enveloppaient sous la féodalité. La première partie du Manifeste l'avait dit de la bourgeoisie : elle a brisé les liens qui attachaient l'homme féodal à ses supérieurs, pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, que le dur argent comptant
. On voit ce que la notion doit à la lutte des classes. Une propriété de classe est un rapport entre des hommes, et c'est ce rapport que l'on abolit, les choses restant ce qu'elles sont.
On distinguera cette notion de celle que les Manuscrits de 1844 appelaient déjà propriété privée. Dans le premier manuscrit, Marx montrait que la propriété privée, qui paraît la cause du travail aliéné, en est plutôt la conséquence. La question portait alors sur l'homme dépossédé de son activité. Quatre ans plus tard, la propriété est devenue une forme historique, datée, que l'on décrit par les classes qu'elle oppose. Ce déplacement se lit à la page de la propriété privée.
Qu'est-ce qui sépare la propriété personnelle de la propriété bourgeoise ?
Leur rapport au travail. La propriété personnelle est le fruit du travail de celui qui la possède ; la propriété bourgeoise est un pouvoir sur le travail des autres.
Le texte prend l'objection au mot et lui demande de quelle propriété elle parle. Si c'est celle du petit bourgeois ou du petit paysan, plus ancienne que la propriété bourgeoise, les communistes n'ont pas à l'abolir, et pour une raison que l'objection oublie : le progrès de l’industrie l’a abolie, ou est en train de l’abolir
. L'artisan qui possédait son atelier et le paysan qui possédait son champ ne sont pas menacés par le communisme. Ils le sont par la grande industrie, qui les ruine tous les jours et les fait passer dans le salariat.
Si c'est la propriété bourgeoise moderne, il faut demander d'où elle vient, et la réponse est tranchante :
Est-ce que le travail salarié crée de la propriété pour le prolétaire ? Nullement. Il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire du nouveau travail salarié afin de l’exploiter de nouveau.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), partie II, traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
La ligne de partage passe donc entre deux usages de ce qu'on possède, quelle que soit la taille de la fortune. L'ouvrier s'approprie un salaire, avec lequel il entretient sa vie, et le texte n'y touche pas, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui donne du pouvoir sur le travail d’autrui
. Une propriété devient bourgeoise à partir du moment où elle permet de faire travailler les autres à son profit. Le texte le redit plus loin, en une phrase qui sert de définition : le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier sa part des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir d’assujettir, à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui
.
Un exemple
Prenons l'action reproduite en tête de cette page. En 1856, à Bielefeld, la filature de Ravensberg émet son action n° 1993, de deux cents thalers. Le papier dit que son détenteur prend part à la filature pour cette somme, et dix coupons de dividende y sont attachés, de 1857 à 1866. Ce détenteur n'a pas besoin de connaître le chemin de l'usine. Chaque année, il détache un coupon et touche sa part de ce que d'autres ont produit en filant.
Imaginons à présent un fileur de la même usine. Il possède ses vêtements, ses meubles, peut-être une montre. Ces biens viennent de son salaire, et ils s'usent à mesure qu'il s'en sert. Aucun ne lui permet de faire travailler qui que ce soit. Les deux hommes sont propriétaires, mais leurs propriétés n'ont pas la même nature, et c'est la seconde, la plus modeste, que le Manifeste déclare intouchable.
Pourquoi le capital est-il un pouvoir et pas une richesse comme une autre ?
Parce qu'il est un produit collectif, qui ne se met en mouvement que par le travail combiné de beaucoup. Celui qui le possède tient en mains privées une force sociale.
Le raisonnement du texte est bref, et il déplace la question du possesseur vers la production. Le capital est un produit collectif
: il ne fonctionne que si beaucoup de membres de la société y travaillent ensemble, et en dernière instance tous. Être capitaliste, par conséquent, c'est occuper non seulement une position personnelle, mais une position sociale dans le système de la production
. La conclusion suit :
Le capital n’est donc pas une force personnelle ; il est une force sociale.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), partie II, traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
L'abolition de la propriété bourgeoise reçoit ici une définition précise, qui n'a rien d'une confiscation de biens. Quand le capital devient propriété commune, ce n’est pas là une propriété personnelle transformée en propriété sociale
. La chose était déjà sociale par la manière dont elle est produite et mise en œuvre. Seul change le caractère de sa propriété, qui perd son caractère de propriété de classe
.
Le texte donne de ce rapport une formule temporelle qui annonce Le Capital. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé
; dans la société communiste, poursuit-il, le travail accumulé servira à élargir, enrichir et embellir l'existence. Plus brièvement encore : dans la société bourgeoise, le passé domine le présent
. Le travail d'hier, devenu capital, commande le travail d'aujourd'hui. Marx analysera ce rapport sous les noms de travail mort et travail vivant.
Que signifient les « neuf dixièmes » ?
Une condition, dite sous forme de proportion : la propriété bourgeoise suppose que la grande majorité en soit privée. L'abolition que redoutent les bourgeois est déjà faite, pour presque tous.
Le troisième temps de la réponse retourne l'objection contre ceux qui la font. On accuse les communistes de vouloir priver les hommes de leur propriété ; le texte rappelle à ses accusateurs ce qu'est leur propre société :
Vous êtes saisi d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais dans votre société la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), partie II, traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →
Il serait vain de vérifier la proportion comme une statistique. Elle énonce un lien de dépendance. Si le capital est un pouvoir sur le travail d'autrui, il lui faut des hommes qui n'ont rien d'autre à vendre que ce travail. La propriété bourgeoise ne peut donc se constituer qu’à la condition de priver l’immense majorité de la société de toute propriété
. Elle n'a pas des exclus par accident, comme une richesse qui ne serait pas encore assez répandue. Ses exclus sont sa condition.
Le texte peut alors conclure sans détour : en un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. À la vérité, c’est bien là notre intention
. L'ironie porte l'argument. Ce que le Manifeste veut abolir appartient déjà à un petit nombre, et c'est cette rareté même qui le rend désirable à ses possesseurs. Comment la majorité a été privée de toute propriété, Le Capital le racontera à la page de l'accumulation primitive.
Comment lire cette notion, et quels contresens éviter ?
La notion porte sur un pouvoir. La plupart des contresens viennent de ce qu'on l'oublie, ou de ce qu'on confond le but du texte avec l'étape qu'il décrit.
Le Manifeste répond encore à une objection, celle de la paresse. On a dit qu'avec l'abolition de la propriété privée une paresse générale s’emparerait du monde
. Si c'était vrai, répond-il, la société bourgeoise aurait depuis longtemps succombé à la fainéantise, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y gagnent ne travaillent pas
. La réplique ne prouve pas qu'une société communiste fonctionnerait. Elle montre que l'objection suppose ce qu'il faudrait établir, à savoir que la propriété privée récompense le travail. Le porteur de l'action de Ravensberg touche son dividende sans filer.
Reste la question des moyens. Le texte décrit une première étape, où le prolétariat, devenu classe régnante, centralise les instruments de production entre les mains de l'État. Il ajoute que cet État est le prolétariat lui-même, organisé en classe régnante, et que cette domination doit disparaître avec les classes. Nous tenons que la confusion entre cette étape et le but a permis de présenter comme communistes des régimes où la propriété d'État restait une propriété de classe sous un autre nom. La page du pouvoir politique précise ce que le texte entend par cette transition, et celle du communisme ce que Marx en disait dès 1844.
On lit souvent Les communistes voudraient prendre à chacun sa maison, ses meubles, ses économies.
Ce que dit le texte Il laisse intacte l'appropriation personnelle des produits du travail, et il accuse le capitalisme d'avoir déjà ruiné la petite propriété de l'artisan et du paysan. Ce qu'il vise est le pouvoir de faire travailler les autres à son profit.
On lit souvent Abolir la propriété bourgeoise reviendrait à tout remettre à l'État.
Ce que dit le texte La centralisation par l'État y est une étape, confiée au prolétariat organisé en classe régnante, et appelée à disparaître avec les classes. Le but est que la propriété perde son caractère de propriété de classe.
On lit souvent Les « neuf dixièmes » seraient une estimation de la pauvreté en 1848, qu'il suffirait de corriger avec de meilleurs chiffres.
Ce que dit le texte La proportion dit une dépendance : la propriété des uns existe parce que les autres n'en ont pas. Une meilleure répartition des biens personnels ne touche pas à ce rapport.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi le fileur de la filature de Ravensberg et le détenteur d'une de ses actions sont-ils propriétaires de deux manières différentes ?
Les biens du fileur viennent de son salaire et servent à sa vie : ils ne lui permettent de faire travailler personne. L'action donne à son détenteur une part de ce que d'autres produisent en filant, sans qu'il ait à travailler. C'est la seconde propriété, et elle seule, que le Manifeste appelle bourgeoise.
Pourquoi le Manifeste dit-il que le capital est une force sociale ?
Parce qu'il est un produit collectif : il ne fonctionne que si beaucoup de gens travaillent ensemble. Celui qui le possède occupe donc une position dans le système de la production, au-delà de sa personne. Faire du capital une propriété commune change le caractère de sa propriété, qui cesse d'être une propriété de classe.
Que répond le texte à ceux qui l'accusent de vouloir priver chacun de sa propriété ?
Que cette privation est déjà faite pour les neuf dixièmes de la société, et qu'elle est la condition de la propriété bourgeoise elle-même. Il ajoute que la petite propriété de l'artisan et du paysan a été ruinée par le progrès de l'industrie lui-même.
Les neuf dixièmes, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), partie II, traduction Laura Lafargue (1897). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manifeste du parti communiste, partie II, « Prolétaires et communistes », de la formule « abolition de la propriété privée » à la réponse aux objections (la propriété personnelle, la liberté, la paresse). À distinguer de la propriété privée des Manuscrits de 1844, qui la pensent comme la conséquence du travail aliéné.
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