Couverture d'un rapport imprimé : « Reports of the Inspectors of Factories to Her Majesty's Principal Secretary of State for the Home Department, for the half year ending 31st October 1863 », présenté aux deux chambres du Parlement, sous les armes royales.

Factory Acts & inspecteursFabrikgesetzgebung

Tous les six mois, les inspecteurs de fabrique rendent compte au ministre, et leur rapport est imprimé pour le Parlement. Marx tire de ces rapports une grande partie des faits du Capital. Reports of the Inspectors of Factories, semestre clos le 31 octobre 1863, Londres, Eyre et Spottiswoode, 1864. Exemplaire de la Wellcome Library, numérisé par l'Internet Archive, domaine public.

En bref

La législation de fabrique désigne, chez Marx, les lois anglaises (les Factory Acts) qui limitent à partir de 1833 la durée du travail dans les fabriques, et l'appareil qui les fait respecter : des inspecteurs, une horloge publique, des rapports publiés tous les six mois. Marx en fait l'histoire au chapitre X du Livre I du Capital (1867) et en tire la portée au chapitre XV. Il en retient une leçon : une limite au temps de travail n'existe que si quelqu'un peut la mesurer.

Ce qu'il faut retenir

  1. De 1802 à 1833, trois lois sur le travail restent lettre morte, faute du moindre moyen pour les faire exécuter. La journée normale date de la loi de 1833 et de ses inspecteurs.
  2. La loi de 1844 impose une horloge publique et un avis affiché. La mesure du temps échappe ainsi au fabricant, parce que la fraude se fait par petites minutes volées.
  3. Les inspecteurs publient tous les six mois des rapports où Marx trouve une grande partie des faits du Livre I. Il faut encore des juges qui ne soient pas les fabricants eux-mêmes.
  4. Les industries qui se disaient incapables de s'y plier s'y plient en quelques mois. La loi bute en revanche sur ce qui toucherait à la mise en valeur du capital, comme l'air dû à chaque ouvrier.
  5. La concurrence finit par faire réclamer une loi générale par les fabricants eux-mêmes. Marx y voit un produit de la grande industrie, arraché de haute lutte, qui déplace la limite sans changer le rapport.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.

Pourquoi trois lois sur le travail n'ont-elles rien changé ?

Parce que personne n'était chargé de les faire appliquer. Une limite à la journée de travail n'existe que si quelqu'un peut la mesurer et constater qu'on la franchit.

On appelle législation de fabrique les lois anglaises, les Factory Acts, qui limitent la durée du travail dans les fabriques à partir du premier tiers du XIXe siècle, d'abord pour les enfants et les adolescents, puis pour les femmes. Marx en fait l'histoire au chapitre X du Capital, celui de la journée de travail, et il commence par un fait de chronologie qu'il ne commente presque pas : De 1802 à 1833 le Parlement émit trois lois sur le travail, mais il eut bien soin de ne pas voter un centime pour les faire exécuter ; aussi restèrent‑elles lettre morte. Trente et un ans, trois textes, et aucun effet.

La date suivante est celle d'un changement d'appareil. Marx écrit : C’est seulement à partir du Factory Act de 1833 s’appliquant aux manufactures de coton, de laine, de lin et de soie que date pour l’industrie moderne une journée de travail normale. Le principe d'une limite était déjà écrit dans les lois précédentes. Ce qui apparaît avec la loi de 1833, ce sont des inspecteurs, et Marx note que pendant les dix ans où elle s'applique seule, les rapports officiels des inspecteurs fourmillent de plaintes sur l'impossibilité de la faire respecter.

Le chapitre se lit donc comme une leçon sur ce qui fait exister une limite sociale. Il faut un instrument qui mesure, un document qui fixe ce qu'on doit mesurer, et quelqu'un qui vient comparer l'un à l'autre. Sans ces trois éléments, la loi reste une opinion du législateur, et le rapport de forces entre le fabricant et ses ouvriers la traverse comme si elle n'existait pas.

Qu'est-ce que la loi ajoute au simple énoncé des heures ?

Un étalon que le fabricant ne contrôle pas. La loi de 1844 impose une horloge publique et un avis affiché, parce que la fraude porte sur des minutes.

Le Factory Act additionnel de 1844 contient des règles d'une précision qui peut étonner. Il fixe les heures, et il dit avec quoi on les comptera. Le commencement de la journée de travail doit être indiqué par une horloge publique, par l’horloge au chemin de fer voisin par exemple, sur lequel la cloche de la fabrique doit se régler. Et encore : Il faut que le fabricant affiche dans la fabrique un avis imprimé en grosses lettres dans lequel se trouvent fixés le commencement, la fin et les pauses de la journée de travail.

Ces deux exigences ont le même objet. Une horloge publique est une horloge que le fabricant ne règle pas. Un avis affiché est un état des heures que chacun peut lire, et donc invoquer. Tant que la cloche de la fabrique sonnait selon l'horloge du patron, l'heure légale était l'heure qu'il voulait : la loi soustrait la mesure du temps à l'une des deux parties.

Le législateur avait affaire à une fraude d'un genre particulier. Les inspecteurs la décrivent dans leurs rapports, et Marx cite leurs mots : Quand le temps additionnel est obtenu dans le cours de la journée par une multiplication de petits vols, ils éprouvent des difficultés presque insurmontables à constater les délits et à en établir la preuve. Aucune de ces minutes, prise isolément, n'est un fait qu'on puisse saisir. Leur somme, elle, se compte en journées.

Le calcul des inspecteurs

Marx reproduit le compte d'un rapport d'inspection. Le fabricant fait commencer le travail environ quinze minutes avant six heures du matin et le fait finir quinze minutes après six heures du soir. Il prend cinq minutes au début et à la fin de la demi-heure du déjeuner, dix au début et à la fin de l'heure du dîner. Le samedi, il fait encore travailler un quart d'heure après deux heures. Cela fait soixante minutes par jour pendant cinq jours, quarante le samedi : trois cent quarante minutes par semaine.

Soit cinq heures quarante. Sur cinquante semaines de travail, le rapport arrive à vingt-sept journées de travail par an, prises minute par minute, sans qu'aucune infraction visible ait été commise. Le chapitre cite, à la même page, une formule plus crue : Les atomes du temps sont les éléments du gain. Contre ce grignotage, une limite énoncée ne peut rien. Il faut une horloge à laquelle comparer celle de la fabrique.

Qui fait respecter la loi, et comment ?

Un corps d'inspecteurs qui dépend directement du ministère de l'Intérieur et publie ses rapports tous les six mois. L'expérience montre qu'il lui faut aussi des juges qui ne soient pas les fabricants eux-mêmes.

Marx décrit le dispositif en une phrase : Pour faire observer cette loi on a nommé des fonctionnaires spéciaux, les inspecteurs de fabrique, directement subordonnés au ministère de l’Intérieur dont les rapports sont publiés tous les six mois par ordre du Parlement. On y relève des agents qui ne font que cela, une hiérarchie qui ne passe pas par les notables du lieu, et une publication régulière.

La publication est le trait dont Marx se sert le plus. Ces rapports fournissent une statistique courante et officielle qui indique le degré de l’appétit capitaliste. Une grande partie des faits du Livre I vient de là. Ce sont des pièces que l'État produit sur l'industrie de son propre pays, et c'est ce qui les rend difficiles à récuser : on ne peut pas les soupçonner d'avoir été rassemblées par un adversaire.

Page imprimée d'un tableau : « Appendix No. 2. Summary of the Total Number of Informations and Convictions, and the Amount of Penalties and Costs, in the Districts of the Two Inspectors, during the Six Months ended the 31st of October 1863 », avec une ligne par infraction.
Six mois, deux inspecteurs : 173 poursuites pour avoir fait travailler après six heures du soir, 81 pour avoir empiété sur l'heure des repas. Les minutes volées deviennent des lignes chiffrées, et l'amende la plus fréquente est de vingt shillings. Tableau des poursuites et des amendes, Reports of the Inspectors of Factories, semestre clos le 31 octobre 1863, Londres, 1864, p. 5. Wellcome Library, numérisé par l'Internet Archive, domaine public.

Constater ne suffit pas, il faut encore condamner. Les infractions étaient jugées par les magistrats du comté, et dans ces tribunaux, écrit Marx, messieurs les fabricants siégeaient comme juges de leur propre cause. Le chapitre X rapporte ainsi le découragement de l'inspecteur Leonhard Horner : dix poursuites dans sept circonscriptions, un seul jugement en sa faveur. Un autre inspecteur conclut une affaire de ce genre en s'écriant : combien ne désire‑t‑on pas un juge payé ! Et quand la condamnation tombe, elle coûte peu. Les fabricants, écrivent les inspecteurs, savent que l’insignifiance des amendes et des frais de justice leur assure encore un bilan en leur faveur.

Le contre-exemple vient au chapitre XV. Une loi de 1867 sur les ateliers avait confié son exécution aux pouvoirs locaux, et elle resta lettre morte entre les mains des autorités municipales et locales, chargées de son exécution. En 1871, le Parlement transfère ces ateliers aux inspecteurs, plus de cent mille d'un coup, et n'ajoute à leur corps que huit subalternes. La règle se lit dans les deux sens. Une loi sans inspection ne produit rien, et une inspection sans moyens ne produit presque rien.

Les industries qui se disaient incapables de s'y plier l'étaient-elles ?

Non : dès que la loi s'applique, leurs « impossibilités » disparaissent. Elle bute en revanche sur tout ce qui toucherait à la mise en valeur du capital lui-même.

Chaque extension de la loi à une nouvelle branche a été précédée des mêmes protestations : l'industrie concernée ne pourrait pas, pour des raisons techniques, s'arrêter à heure fixe. Marx répond par un résultat d'expérience. Personne qui exagérât plus ces « impossibilités » que les patrons potiers ; or la loi de fabrique leur ayant été appliquée en 1864, seize mois après, toutes les « impossibilités » avaient déjà disparu. Les procédés inventés sous la contrainte comptent même, selon le texte qu'il cite, parmi les progrès de l'art de la poterie.

La loi agit ici comme un révélateur. Ce qu'on présentait comme une nécessité naturelle n'était qu'une habitude rentable, et Marx le dit avec une brutalité voulue : il n’y a pas d’insecticide aussi efficace contre la vermine que l’est la législation de fabrique contre ces prétendues « barrières naturelles ».

Elle rencontre pourtant une limite qu'elle ne franchit pas, et celle-là situe sa portée. La police de l'hygiène publique, les commissions d'enquête et les inspecteurs réclamaient cinq cents pieds cubes d'air par travailleur dans les ateliers. L'imposer aurait exproprié d'un coup des milliers de petits patrons, et donc touché à la mise en valeur du capital, grand ou petit. Aussi ces cinq cents pieds d’air suffoquent la législation de fabrique. Tous y reviennent sans cesse, et reconnaissent chaque fois qu'on ne peut pas l'imposer. Marx en tire la conclusion qu'ils n'écrivent pas : Ils déclarent ainsi en fait que la phtisie et les autres affections pulmonaires du travailleur sont des conditions de vie pour le capitaliste.

Pourquoi les fabricants finissent-ils par réclamer une loi générale ?

À cause de la concurrence. Un fabricant soumis à la loi ne peut pas tenir contre un voisin qui ne l'est pas ; la limite n'est supportable que si elle vaut pour tous.

Avant même la loi de 1844, des fabricants qui respectaient la loi de 1833 écrivent au Parlement pour dénoncer la « concurrence » immorale des « faux frères » qui la violent. Le chapitre XV montre le même mouvement à plus grande échelle. Les obstacles techniques peuvent être levés par des bâtiments plus vastes ou des machines supplémentaires, mais aucun patron ne les lèvera seul, et Marx rapporte l'aveu des représentants du capital : le capital ne se prêtera jamais à ces mesures si ce n’est « sous la pression d’une loi générale du Parlement », qui imposerait la journée normale à toutes les branches à la fois.

De là la définition que Marx donne en ouvrant le paragraphe du chapitre XV consacré à la question. La législation de fabrique, cette première réaction consciente et méthodique de la société contre son propre organisme tel que l’a fait le mouvement spontané de la production capitaliste, est un fruit aussi naturel de la grande industrie que les chemins de fer, les machines automates et la télégraphie électrique. La loi naît donc du même développement que la machine, parce que la grande industrie fait travailler ensemble des centaines de personnes au même rythme, et que ce rythme devient alors une affaire publique.

Il ne faut pas pour autant lui prêter une naissance paisible. Marx l'appelle ailleurs la première concession arrachée de haute lutte au capital, et tout le chapitre X raconte cette lutte. Le concept se tient ainsi entre deux autres : la journée de travail, qui est l'enjeu du combat, et l'appendice de la machine, qui décrit la condition technique dans laquelle il se livre.

Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?

La législation de fabrique déplace la limite de la journée sans toucher au rapport qui pousse à la franchir. Les deux lectures opposées, celle qui en attend tout et celle qui n'en attend rien, manquent ce double résultat.

Un point de méthode mérite d'abord d'être relevé. Marx bâtit une grande part de sa démonstration empirique sur des documents officiels : rapports d'inspecteurs, enquêtes sanitaires, statistiques parlementaires. Ce sont les traces que produit le dispositif de contrôle. Il en résulte une conséquence que Marx ne formule pas, mais qui se tire de sa pratique : ce qu'on peut savoir de l'exploitation dépend de l'existence de ce dispositif. Là où personne n'inspecte, on ignore jusqu'aux faits. On lira à la suite le surtravail, qui nomme ce que les minutes volées ajoutent, et l'armée de réserve, qui explique pourquoi le rapport de forces penche du côté du fabricant.

On lit souvent Puisque la loi a obtenu des résultats, il suffirait de légiférer pour régler la condition ouvrière.

Ce que dit le texte La loi s'arrête là où son application supprimerait la condition de mise en valeur d'une partie du capital : c'est l'histoire des cinq cents pieds cubes d'air. Elle déplace la limite, elle laisse intact le rapport qui la produit.

On lit souvent Puisque la loi ne touche pas au rapport, elle ne serait qu'un aménagement sans portée.

Ce que dit le texte Trente ans de lois sans inspecteurs n'ont rien produit ; un corps payé, rattaché au ministère et publiant tous les six mois, a produit une journée normale. Nous prenons le chapitre X au sérieux sur ce point : une limite tient par son appareil de mesure, et cet appareil change la vie de ceux qui travaillent.

On lit souvent Les Factory Acts seraient l'œuvre de la philanthropie d'une élite éclairée.

Ce que dit le texte Marx parle d'une concession arrachée. Il montre aussi que la loi de 1844 passe au milieu d'une querelle entre classes possédantes, où les aristocrates furieux tonnèrent philanthropiquement contre les « abominables pratiques » de leurs ennemis bourgeois, parce que ceux-ci menaçaient leur rente foncière.

Vérifier sa compréhension

Comment un fabricant peut-il prendre vingt-sept journées de travail par an sans commettre d'infraction visible ?

En volant quelques minutes à chaque bout de la journée et des repas : un quart d'heure avant six heures, un quart d'heure après, cinq ou dix minutes sur chaque pause. Le compte des inspecteurs que cite Marx arrive à cinq heures quarante par semaine. Aucune de ces minutes ne se prouve seule ; leur somme fait près d'un mois de travail.

Pourquoi la loi de 1844 exige-t-elle que la cloche de la fabrique se règle sur une horloge publique ?

Parce qu'une horloge réglée par le fabricant lui laisse décider de l'heure légale. Une horloge publique, comme celle de la gare voisine, est un étalon qu'il ne contrôle pas. L'écart entre les deux devient alors un fait qu'on peut constater et opposer.

Pourquoi des fabricants finissent-ils par demander une loi qui les contraint ?

Parce qu'un fabricant soumis à la loi perd face à un concurrent qui ne l'est pas. Ceux qui respectaient la loi de 1833 dénonçaient déjà les « faux frères » qui la violaient. La limite n'est supportable pour chacun que si elle s'impose à toutes les branches à la fois.

L'horloge de la fabrique, en six temps

Le cadran de fonte d'une horloge de fabrique en gros plan, un repère de laiton sur sa graduation, un second cadran plus petit encastré et scellé d'un plomb, et une rangée de plaques de laiton vissées sous la boîte.
Le cadran de la fabrique et, encastré dedans, le cadran public scellé d'un plomb : l'écart des deux aiguilles devient un angle, une chose qui se consigne. Dessous, une plaque par industrie soumise. D'après le texte : Livre I, chapitre X →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre X, « La journée de travail », dont les paragraphes VI et VII racontent la lutte pour la journée normale ; puis quatrième section, chapitre XV, paragraphe IX, « Législation de fabrique », qui en tire la portée générale.

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