La notion

Factory Acts & inspecteursFabrikgesetzgebung

De 1802 à 1833, le Parlement vota trois lois sur le travail sans un centime pour les faire exécuter, et elles restèrent lettre morte. Ce qui change en 1833 n'est pas le principe mais l'appareil : des inspecteurs payés, une horloge publique que le fabricant ne règle pas, un avis affiché, des rapports publiés tous les six mois. Une limite sociale tient par son appareil de mesure, non par sa formulation.

Une loi qui ne mesure rien ne fait rien

Le chapitre X contient un fait de chronologie qui vaut à lui seul une théorie du droit, et Marx le pose sans le commenter parce qu'il se commente de lui-même : De 1802 à 1833 le Parlement émit trois lois sur le travail, mais il eut bien soin de ne pas voter un centime pour les faire exécuter ; aussi restèrent‑elles lettre morte. Trente et un ans, trois lois, aucun effet. Ce n'est pas que les textes fussent mauvais : ils étaient sans mesure et sans mesureur.

C'est pourquoi Marx date la journée de travail normale non pas d'une déclaration mais d'un dispositif : C'est seulement à partir du Factory Act de 1833 s'appliquant aux manufactures de coton, de laine, de lin et de soie que date pour l'industrie moderne une journée de travail normale. Ce qui change en 1833 n'est pas le principe, qui était déjà écrit ; c'est qu'on institue des fonctionnaires payés pour aller voir.

Il faut donc lire ce chapitre comme une leçon sur ce qui fait qu'une limite existe. Une limite sociale n'est pas une proposition qu'on énonce : c'est un instrument qu'on installe, un registre qu'on tient, et quelqu'un qui vient comparer l'instrument au registre. Sans cela, la limite est une opinion, et le rapport de forces la traverse comme s'il n'y avait rien.

La distinction qui fait le concept : la lettre et la mesure

Le texte de la loi de 1844 est d'une précision qui étonne, et cette précision est tout le sujet. Elle ne se contente pas de fixer des heures : elle prescrit l'appareil qui les rendra opposables. Le commencement de la journée de travail doit être indiqué par une horloge publique, par l'horloge au chemin de fer voisin par exemple, sur lequel la cloche de la fabrique doit se régler. Et : Il faut que le fabricant affiche dans la fabrique un avis imprimé en grosses lettres dans lequel se trouvent fixés le commencement, la fin et les pauses de la journée de travail.

On mesure ce que le législateur avait compris en observant ce qu'il exige. Une horloge publique, c'est-à-dire une horloge que le fabricant ne règle pas ; un avis affiché, c'est-à-dire un état des heures que chacun peut lire et invoquer. La loi n'ajoute pas seulement une règle au monde : elle y ajoute un étalon soustrait à l'une des deux parties.

Car ce qu'elle a devant elle n'est pas une infraction franche mais un grignotage. Les inspecteurs le décrivent dans leurs rapports, et Marx cite leurs termes : Quand le temps additionnel est obtenu dans le cours de la journée par une multiplication de petits vols, ils éprouvent des difficultés presque insurmontables à constater les délits et à en établir la preuve. Quinze minutes avant six heures, quelques minutes prises sur le repas : aucune de ces minutes n'est un fait saisissable, et leur somme est une journée entière par semaine.

Le mécanisme : un corps qui va voir, et qui publie

Le dispositif que Marx tient pour décisif est administratif, et il faut résister à la tentation de le trouver secondaire : Pour faire observer cette loi on a nommé des fonctionnaires spéciaux, les inspecteurs de fabrique, directement subordonnés au ministère de l'Intérieur dont les rapports sont publiés tous les six mois par ordre du Parlement. Trois traits comptent dans cette phrase — des agents propres, une subordination qui ne passe pas par les autorités locales, et une publication périodique.

Le troisième est celui dont Marx se sert le plus, et il le dit avec une sécheresse admirative : Ces rapports fournissent une statistique courante et officielle qui indique le degré de l'appétit capitaliste. Le Livre I est en grande partie bâti sur eux : ce ne sont pas des témoignages recueillis par un adversaire du système, ce sont les pièces que le système produit sur lui-même, et c'est ce qui les rend irrécusables.

Le contre-exemple confirme le mécanisme. Là où l'exécution fut confiée aux autorités locales, le résultat fut nul : la loi sur les ateliers resta lettre morte entre les mains des autorités municipales et locales, chargées de son exécution, et lorsqu'en 1871 le Parlement transféra ce pouvoir aux inspecteurs, il leur ajouta plus de cent mille ateliers en ne renforçant leur corps que de huit subalternes. La règle se lit dans les deux sens : un texte sans corps d'inspection est nul, un corps d'inspection sans moyens l'est presque autant.

Ce que la loi révèle : les impossibilités disparaissent

Chaque extension de la loi fut précédée de la même clameur, et Marx en a tiré une démonstration expérimentale qu'il faut citer parce qu'elle est rare dans un livre de théorie. Les fabricants soutenaient que leur industrie ne pouvait techniquement pas s'y plier. Personne qui exagérât plus ces « impossibilités » que les patrons potiers ; or la loi de fabrique leur ayant été appliquée en 1864, seize mois après, toutes les « impossibilités » avaient déjà disparu, et Marx note que les procédés inventés sous la contrainte marquèrent une date dans l'art de la poterie.

La loi agit donc comme un révélateur : elle ne détruit pas une nécessité naturelle, elle établit que ce qu'on donnait pour naturel était une commodité. Marx en tire une formule dont la brutalité est calculée — il n'y a pas d'insecticide aussi efficace contre la vermine que la législation de fabrique contre les prétendues barrières naturelles.

Mais elle rencontre une limite qu'elle ne franchit pas, et il faut la nommer parce qu'elle situe exactement la portée du dispositif. Les hygiénistes réclamaient cinq cents pieds cubes d'air par travailleur ; l'imposer aurait exproprié d'un coup des milliers de petits capitalistes. Aussi ces cinq cents pieds d'air suffoquent la législation de fabrique. Et Marx conclut par une phrase qui ne fait que rendre explicite ce que les rapports admettent : Ils déclarent ainsi en fait que la phtisie et les autres affections pulmonaires du travailleur sont des conditions de vie pour le capitaliste.

Ce que le concept ouvre : le capital demande la loi générale

Le résultat le plus contre-intuitif de ce chapitre, et celui qui ouvre le plus, est que la généralisation de la loi finit par être réclamée par ceux qu'elle contraint. La raison n'est pas un revirement moral mais la concurrence : un fabricant soumis à la loi ne peut soutenir la lutte contre un voisin qui ne l'est pas. Marx le donne dans les termes du capital lui-même : le capital ne se prêtera jamais à ces mesures si ce n'est « sous la pression d'une loi générale du Parlement », imposant une journée de travail normale à toutes les branches de la production à la fois.

De là la caractérisation qui donne au concept sa place dans l'ensemble du livre, et l'une des phrases les plus denses du chapitre XV : La législation de fabrique, cette première réaction consciente et méthodique de la société contre son propre organisme tel que l'a fait le mouvement spontané de la production capitaliste, est un fruit aussi naturel de la grande industrie que les chemins de fer, les machines automates et la télégraphie électrique. La loi n'est donc pas un frein extérieur posé sur la machine : elle est un produit de la machine, au même titre que le chemin de fer.

Il ne faut pas pour autant lui prêter une origine paisible. Marx la qualifie, quand il en parle comme d'un acquis, de première concession arrachée de haute lutte au capital — et la sixième section entière montre par quoi elle fut arrachée. Le concept se tient donc à l'intersection de deux séries : la journée de travail, qui est le champ de bataille, et l'appendice de la machine, qui est la condition technique rendant la bataille possible à cette échelle.

Lectures et contresens

Le premier contresens est réformiste et prête à Marx une confiance qu'il n'a pas : puisque la loi obtient des résultats, il suffirait de légiférer. Le texte ne le permet pas, et pour une raison qu'il indique lui-même — la loi rencontre son terme là où l'appliquer supprimerait la condition de valorisation d'une partie du capital, et c'est très exactement ce que dit l'affaire des cinq cents pieds d'air. La législation déplace la limite ; elle ne touche pas au rapport qui la produit.

Le second contresens est symétrique et non moins courant : puisque la loi ne touche pas au rapport, elle ne serait qu'un aménagement sans portée. Cette lecture est démentie par les chiffres du chapitre X, et nous nous rangeons sur ce point à la lecture qui prend la loi au sérieux comme fait. Trente ans sans inspecteurs n'ont rien produit ; l'institution d'un corps payé, subordonné au ministère et publiant tous les six mois, a produit une journée normale. Ce n'est pas un détail administratif : c'est la preuve qu'une limite tient par son appareil de mesure et non par sa formulation.

Reste un point de méthode, et il n'est pas mince pour qui lit le livre aujourd'hui. Marx a construit une part considérable de sa démonstration empirique sur des documents officiels — rapports d'inspecteurs, enquêtes sanitaires, statistiques parlementaires — c'est-à-dire sur les traces que le dispositif de contrôle produit. Il s'ensuit que la connaissance qu'on peut avoir de l'exploitation dépend elle-même de l'existence et des moyens de ce dispositif : là où l'on n'inspecte pas, on n'ignore pas seulement les infractions, on ignore les faits. C'est une conséquence qu'il ne formule pas en propres termes et qui se déduit de sa pratique. On lira à sa suite le surtravail, qui nomme l'enjeu du grignotage, et l'armée de réserve, qui dit pourquoi le rapport de forces penche du côté qu'on sait.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre X, « La journée de travail », dont les paragraphes VI et VII racontent la lutte pour la journée normale ; puis quatrième section, chapitre XV, paragraphe IX, « Législation de fabrique », qui en tire la portée générale.

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